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    <title>GOLDEN EYE</title>
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      <title>GOLDEN EYE</title>
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        <p>Comment devient-on, Ă  43 ans, la maĂźtresse des cĂ©rĂ©monies du festival de Cannes, lorsqu’on s’est construite avec des comĂ©dies populaires, des piĂšces de théùtre exigeantes Ă  Avignon et un bon syndrome de l’imposteur? Eye HaĂŻdara rĂ©pond Ă  toutes ces questions, et Ă  bien d’autres.</p>
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      <publisher>SOCIETY</publisher>
      <creator>PAR NICOLAS FRESCO</creator>
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          <p><b>Dans une interview accordĂ©e Ă  France TĂ©lĂ©visions, vous avez dit avoir conscience que la dĂ©cision de vous dĂ©signer maĂźtresse des cĂ©rĂ©monies Ă©tait <i>‘moins Ă©vidente’</i> que pour certains de vos prĂ©dĂ©cesseurs. Qu’est-ce que vous entendez par lĂ ?</b> Bah, quand tu dis <i>‘Eye HaĂŻdara’,</i> les gens ne savent pas tout de suite qui c’est. Je n’ai pas ce niveau de notoriĂ©tĂ©. Ils sont obligĂ©s d’aller regarder qui je suis. À part ceux qui sont dans le mĂ©tier, les cinĂ©philes, et la presse peut-ĂȘtre. Mais dans quelque chose de plus large, je ne suis pas la grosse Ă©vidence. Des succĂšs populaires, je n’en ai eu qu’un, avec <i>Le Sens de la fĂȘte</i> –deux, si l’on inclut la sĂ©rie <i>En thĂ©rapie</i>. Mais en entendant <i>‘Eye HaĂŻdara’</i>, tu te dis d’abord: <i>‘Attends, c’est qui ça dĂ©jà’</i>?</p>
          <p><b>Alors justement, repartons du dĂ©but. Vous avez donnĂ© rendez-vous dans le XVII</b><sup><b>e</b></sup><b>arrondissement de Paris, oĂč vous avez toujours vĂ©cu. C’était comment, votre enfance ici?</b> C’était joyeux, vivant. Mon pĂšre Ă©tait cariste et ma mĂšre contractuelle au ministĂšre de l’IntĂ©rieur. On est six enfants, j’ai deux frĂšres et trois sƓurs. Il y avait toujours beaucoup de monde chez moi. Beaucoup! Ma mĂšre est quelqu’un de trĂšs accueillant et qui aide Ă©normĂ©ment. Elle nous a toujours montrĂ© que, quand il y en a pour deux, il y en a pour vingt. Si tu Ă©tais dans la galĂšre, tu venais chez moi.</p>
          <p><b>C’est quelque chose que vous avez entretenu?</b> Non, mais souvent on me parle du choix des films que je fais, et ça peut peut-ĂȘtre me renvoyer Ă  ça. J’aime bien parler des gens pour qui on a ce mot un peu bateau, les ‘invisibles’, mĂȘme si pour moi ce sont les gens les plus cinĂ©matographiques. Avec du recul, je me dis que si j’aime bien parler d’eux, c’est peut-ĂȘtre parce que ce sont des visages, des expĂ©riences, des vĂ©cus qui m’évoquent des souvenirs. Depuis toute petite, j’aime observer les gens. J’aimais bien m’asseoir Ă  la fenĂȘtre et les regarder. Et pour le coup, chez moi, j’étais aux premiĂšres loges pour observer des gens avec des bagages pas forcĂ©ment faciles. Des gens qui se battent, qui survivent.</p>
          <p><b>Vos parents avaient-ils un rapport particulier Ă  l’art?</b> Ma mĂšre a connu beaucoup d’artistes, des musiciens, chanteuses, chanteurs. Surtout des cantatrices du Mali. Il y en avait une qui Ă©tait une amie trĂšs proche <b>–</b>et qui Ă©tait tout le temps Ă  la maison, d’ailleurs. Mon pĂšre, lui, a une passion pour le cinĂ©ma. Mais c’est autre chose. Il est plutĂŽt dans les westerns et les pĂ©plums, genre <i>Ulysse</i>, <i>La Guerre de Troie</i>. J’ai grandi dans une maison oĂč il y avait des VHS partout. Tu pouvais faire une Ă©tagĂšre, ou une table, avec des VHS si tu voulais. Matin, soir, week-end... il n’y avait pas d’heure pour regarder un film. Je pouvais en mettre un Ă  7 heures du matin. Je ne sais pas combien de fois j’ai regardĂ© <i>Les Goonies</i> avant de partir Ă  l’école.</p>
          <p><b>À cet Ăąge-lĂ , votre rĂȘve, ce n’était pas de devenir comĂ©dienne, mais basketteuse.</b> J’aimais bien les joueurs de basket. J’y ai jouĂ© longtemps, c’était l’époque oĂč la NBA a Ă©clatĂ©, c’était fou! On regardait les matchs, il y avait Jordan, Kobe Bryant, Rodman. Ils faisaient rĂȘver ces gens. Ils avaient un pur style. C’était quand mĂȘme assez cool pour nous. Plus cool que le foot. Mais j’aime surtout regarder le tennis.</p>
          <p><b>Ça vient d’oĂč?</b> J’ai eu un traumatisme avec le tennis. Quand j’étais petite, vers 10 ans, je me suis inscrite au mois de septembre, et un jour, en dĂ©cembre, on nous a assis en rond, et nous a dit: <i>‘Bon alors les enfants, on a un truc Ă  vous dire’</i>. Le prof Ă©tait mort. Alors qu’il Ă©tait super, hyper solaire. Je n’en ai plus jamais refait, mais c’est Ă  ce moment-lĂ  que j’ai commencĂ© Ă  en regarder. Roland-Garros d’abord, puis les tournois le soir sur Canal. J’ai beaucoup suivi les femmes. Mary Pierce, les sƓurs Williams, Martina Hingis... Elle, je l’aimais pas, Ă  chaque fois je voulais qu’elle perde.</p>
          <p><b>Vous allez suivre des joueurs en particulier Ă  Roland-Garros?</b> Le petit MoĂŻse KouamĂ©, qui arrive, lĂ . C’est un Français de 17 ans, je l’ai repĂ©rĂ© il y a deux ans. Mais attention, je suis trĂšs mauvaise perdante: quand je soutiens quelqu’un faut pas qu’il perde. L’annĂ©e derniĂšre, quand LoĂŻs Boisson a perdu en demi-finale, ça m’a Ă©nervĂ©e. Ce genre de truc ça peut me gĂącher ma journĂ©e.</p>
          <p><b>Votre envie de jouer la comĂ©die, elle naĂźt oĂč?</b> Quand j’avais 6 ans, via un prof qui nous a transmis sa passion. Il nous faisait jouer des poĂšmes de PrĂ©vert ou de La Fontaine sur l’estrade de la classe, devant le tableau. Mais on ne devait pas juste rĂ©citer la poĂ©sie par cƓur: il fallait vraiment la mettre en scĂšne. Il nous avait aussi fait jouer le livre <i>Le Monstre poilu</i> en marionnettes. Puis, en CE2, je suis entrĂ©e dans le club de théùtre qu’il avait montĂ©.</p>
          <blockquote>“Le théùtre m’a beaucoup aidĂ©e. J’étais dans un circuit un peu privilĂ©giĂ©, ce qui faisait que mĂȘme si le cinĂ©ma m’attirait, j’avais la possibilitĂ© de me dire: <i>‘Ça oui. Ça non. Je ne vais pas passer le casting pour ça, ça sert Ă  rien’</i>. Je pouvais faire attention Ă  ce que je faisais”</blockquote>
          <p>
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          </p>
          <p><b>Et aprĂšs, vous avez continuĂ©?</b> Au collĂšge, les premiĂšres annĂ©es, je revenais en faire dans mon Ă©cole primaire, puis dans un centre dramatique. Au lycĂ©e, j’ai fait l’option théùtre. Et Ă  la fac, je me suis inscrite Ă  une Ă©cole de théùtre. Mais au dĂ©part, je ne voyais pas ça comme un mĂ©tier. C’était juste mon quotidien d’ĂȘtre au théùtre et de prĂ©parer un spectacle pour la fin de l’annĂ©e. J’ai fait ça tous les ans, jusqu’à la fac, oĂč d’un coup, il n’y avait plus rien. Enfin pas de spectacle, on ne travaillait que des petites saynĂštes, rien de vivant. Et lĂ , je me suis dit: <i>‘Bon bah, il va falloir trouver la solution pour que ce soit ça tout le temps.’</i> La solution, ça a Ă©tĂ© de m’avouer que le mĂ©tier que j’avais envie de faire, c’était ça.</p>
          <p><b>Avant le cinĂ©ma, c’est donc avec le théùtre que vous avez vraiment commencĂ© Ă  gagner votre vie en tant que comĂ©dienne?</b> Oui, quand j’ai commencĂ©, j’ai intĂ©grĂ© l’AcadĂ©mie d’Éric Vigner, Ă  Lorient.</p>
          <p><b>Vous ĂȘtes partie vivre Ă  Lorient?</b> Non, on Ă©tait en tournĂ©e tout le temps. Et je crois que c’est Ă  partir de ce moment-lĂ  qu’il y a eu une espĂšce de dĂ©clic. J’étais protĂ©gĂ©e, le théùtre m’a beaucoup aidĂ©e, m’a soutenue. J’étais dans un circuit un peu privilĂ©giĂ©, avec des espaces de transmission, de vraies productions. Ce qui faisait que, mĂȘme si le cinĂ©ma m’attirait, j’avais la possibilitĂ© de me dire: <i>‘Ça oui. Ça non. Je ne vais pas passer le casting pour ça, ça sert Ă  rien’</i>. GrĂące au théùtre qui me faisait travailler, je pouvais faire attention Ă  ce que je faisais.</p>
          <p><b>C’est-Ă -dire?</b> C’est-Ă -dire que je n’ai pas eu Ă  faire les petites choses que t’as pas envie de faire. Les choses qui vont t’enfermer, te coller une Ă©tiquette, les choses qui ne te ressemblent pas.</p>
          <p><b>Vous voilĂ  donc au festival d’Avignon.</b> Oui, et c’était super! J’y ai jouĂ© deux fois. La premiĂšre fois, c’était avec l’AcadĂ©mie. On jouait un texte de Christophe HonorĂ©, <i>La FacultĂ©,</i> mis en scĂšne par Vigner.</p>
          <p><b>Et vous vous faites dĂ©foncer par la presse!</b> C’était fou! On a eu des articles de malade. <i>(Rires)</i> Et pourtant, c’était complet, avec des listes d’attente. Je me rappelle d’un article qui disait ‘Vigner veut faire du KoltĂšs avec du Honoré’. C’est violent! Bizarrement, moi, j’avais Ă©tĂ© un peu Ă©pargnĂ©e. J’avais un petit rĂŽle et un journaliste avait dit: <i>‘On ne sait pas ce qu’elle fout lĂ -dedans’.</i> C’était absurde.</p>
          <p><b>Il disait ça dans le sens <i>‘elle sert Ă  rien’</i>?</b> Non, c’était dans l’autre sens. C’était un peu <i>‘la pauvre, qu’est-ce qu’elle fout avec eux?’</i> J’avais la honte. Ça ne voulait rien dire de dire ça.</p>
          <p><b>Et vos premiĂšres expĂ©riences dans le cinĂ©ma, c’était quand?</b> Ma toute premiĂšre, c’était Ă  la fin de ma troisiĂšme annĂ©e de fac. J’avais fait un court-mĂ©trage avec Audrey Estrougo en vue de son long-mĂ©trage, qu’on a tournĂ© un an aprĂšs, <i>Regarde-moi</i>. C’était son premier film. Et aprĂšs, il y a eu <i>Film Socialisme</i> de Jean-Luc Godard.</p>
          <p><b>Et votre premier festival de Cannes, c’était avec ce film de Godard?</b> Non, ça, c’était mon deuxiĂšme. Pour le premier, il s’est passĂ© un truc un peu fou. Le jour de l’ouverture du festival, je suis chez moi, Ă  Paris, et trĂšs tĂŽt le matin, un numĂ©ro de tĂ©lĂ©phone que je ne connais pas m’appelle et me harcĂšle. Je finis par rĂ©pondre: c’était Ariane Toscan du Plantier de chez Gaumont, qui distribuait le film de Godard. Elle commence Ă  m’expliquer un truc que je ne comprends pas trĂšs bien, elle me parle de ‘Chopard’ ; mais Chopard, Ă  l’époque, je ne connais pas. Je connais Shepard, Sam Shepard, parce que je suis dans mon dĂ©lire théùtre. Donc bref, elle sent que je ne comprends pas et me dit: <i>‘Je t’envoie une voiture, tu montes dedans, tu viens et aprĂšs je t’explique. T’as pas besoin de prendre de vĂȘtements.’</i> J’ai pris un petit sac avec quelques sous-vĂȘtements, je suis montĂ©e dans la voiture et je suis partie pour Cannes. Et alors lĂ , je me suis retrouvĂ©e dans une matrice que je ne connaissais pas du tout. Je suis arrivĂ©e au Carlton, dans une chambre avec une Ă©quipe de gens, Ă  mettre une robe Valentino, Ă  me faire prĂ©parer. J’ai pas tout compris. Et je me suis retrouvĂ©e avec un garde du corps et des bijoux.</p>
          <p><b>Les fameux bijoux ‘Sam Shepard’?</b> Oui, voilĂ . Puis je monte dans une voiture, devant l’hĂŽtel, au milieu de gens qui te mitraillent en photo alors qu’ils ne te connaissent mĂȘme pas. J’étais avec plusieurs actrices, on s’est tenu la main, et on a montĂ© les marches. C’est seulement aprĂšs que j’ai compris que j’avais fait la montĂ©e des marches Chopard, avec des actrices venues d’un peu partout. Puis on a assistĂ© Ă  la cĂ©rĂ©monie d’ouverture, je me suis assise et j’ai regardĂ© le film. En sortant, je me rends compte que j’ai 50 appels en absence, et le garde du corps arrive et me fait: <i>‘Pardon, je vous ai fait appeler parce que je ne vous voyais plus!’</i> Ils ont cru que j’étais partie avec les bijoux! Parce que moi, je savais pas qu’on ne restait pas pour voir les films! En fait, aprĂšs la cĂ©rĂ©monie d’ouverture, ils se cassent tous! Ils vont faire des photos sur un bateau et aprĂšs ils vont au dĂźner. Enfin, pas tous, mais presque. AprĂšs le dĂźner Chopard<i>,</i> on me dit: <i>‘Viens, on va dans la chambre de Moby!’</i> Il y avait trop d’informations dans cette phrase. Je suis rentrĂ©e Ă  l’hĂŽtel et j’ai essayĂ© de comprendre ce qui m’était arrivĂ©. En fait, le truc Ă©tait parti d’une discussion trĂšs simple: la veille de l’ouverture du festival, l’équipe de Chopard s’est dit qu’il leur manquait une Française, un nouveau visage. Quelqu’un a dit: <i>‘Ah bah nous on a un film qui sort en octobre et on a une nouvelle comĂ©dienne dedans’</i>, ils ont rĂ©pondu ‘<i>amĂšne-la!’...</i> et voilĂ  comment j’ai atterri lĂ -dedans!</p>
          <p><b>Et quand vous rentrez, vous racontez ça Ă  votre mĂšre.</b> Elle est un peu dans le rush, et me dit: <i>‘Attends, tu me racontes aprĂšs, mais s’il te plaĂźt, tu peux passer l’aspirateur et faire la vaisselle, j’ai pas du tout eu le temps aujourd’hui!’</i>. Et donc je suis allĂ©e passer l’aspirateur.</p>
          <p><b>Quelques annĂ©es plus tard, vous jouez dans un film, pour lequel vous n’ĂȘtes pas allĂ©e Ă  Cannes: <i>Le Sens de la fĂȘte</i>. C’est le point de bascule de votre carriĂšre au cinĂ©ma?</b> Oui, il y a un avant et un aprĂšs <i>Le Sens de la fĂȘte</i>, ça c’est sĂ»r.</p>
          <p><b>C’est le rĂŽle dont on vous parle le plus, encore aujourd’hui?</b> C’est le <i>film</i> dont on me parle le plus. On m’en parle Ă©normĂ©ment. Mais le <i>rĂŽle</i> dont on me parle le plus, c’est celui d’InĂšs dans <i>En thĂ©rapie</i>. Parce qu’<i>En thĂ©rapie</i>, c’est Ă  la tĂ©lĂ©, dans le salon des gens. Ce sont des choses trĂšs intimes que tu racontes. Et cette sĂ©rie, quand tu la regardes, quand tu rentres dedans, t’es en thĂ©rapie toi aussi. Donc il y a quelque chose de trĂšs particulier. Pour une actrice, c’est quand mĂȘme assez vertigineux, ce genre de rĂŽle. Il y a plein de choses qui te parlent, plein de choses qui rĂ©sonnent. Et Ă  partir de lĂ , il y a un truc qui s’est passĂ©. C’est devenu diffĂ©rent. Je ne sortais plus dans la rue de la mĂȘme façon.</p>
          <p><b>C’est-Ă -dire?</b> Les gens venaient me voir beaucoup plus. Et puis ils me racontaient leur vie. Il y a un truc qui m’a marquĂ©e avec <i>En thĂ©rapie</i> et pour lequel je me suis dit <i>‘voilĂ , c’est aussi pour ça que j’ai envie de faire du cinĂ©ma’</i>: des hommes venaient me voir dans la rue et me disaient <i>‘InĂšs, c’est un peu moi’</i>. Ouais, lĂ , je me suis dit que c’était ça que je voulais faire, Ă  cet endroit-lĂ  que je voulais ĂȘtre.</p>
          <p><b>Vous dites que sur le tournage du <i>Sens de la fĂȘte</i>, vous aviez une sorte de syndrome de l’imposteur, et vous Ă©tiez persuadĂ©e qu’ils allaient vous couper au montage. C’est vrai?</b> Oui, et je l’ai toujours aujourd’hui. Je me disais que chaque jour de tournage Ă©tait un jour de gagnĂ©. Quand tu passes la premiĂšre semaine, tu te dis: <i>‘Ça va,</i> <i>ils m’ont gardĂ©e’</i>. Puis aprĂšs, quand tu fais tout le tournage, tu dis <i>‘ah putain, ouf ’</i>. Et aprĂšs tu te refais tout le film et tu dis <i>‘il y a moyen qu’ils me coupent. Je vais peut-ĂȘtre devenir un rĂŽle coupé’</i>. Je suis toujours dans le doute. Mais je me suis rĂ©signĂ©e, je fais avec.</p>
          <blockquote>“Quand j’ai commencĂ©, quand on ne spĂ©cifiait pas que, pour un rĂŽle, on cherchait un Noir ou un arabe, en gĂ©nĂ©ral, on attendait une personne blanche. On a vraiment beaucoup avancĂ©â€</blockquote>
          <p><b>Il paraĂźt que vous parlez beaucoup toute seule, que vous rejouez tout le temps des scĂšnes de film ou de la vie privĂ©e. C’est liĂ© Ă  ce doute?</b> C’est juste que parfois, quand je pense ou que je suis en train de travailler sur quelque chose, le dire uniquement dans ma tĂȘte, ça ne marche pas. J’ai besoin d’ouvrir la bouche, du coup je parle toute seule, oui. De tout. Je rĂ©flĂ©chis Ă  haute voix, je joue, tout Ă  l’heure je vais peut-ĂȘtre me dire que pendant cette interview j’aurais dĂ» dire ça ou ça. Et quand je le fais, je ne fais pas attention Ă  l’endroit oĂč je suis. Sauf dans la rue, oĂč il m’arrive de mettre des Ă©couteurs pour faire genre que je suis au tĂ©lĂ©phone. Ça m’a sauvĂ©e, ce truc.</p>
          <p><b>Vous parliez d’un rĂŽle vertigineux dans <i>En thĂ©rapie</i>, lĂ  il y en a un autre qui vous attend: maĂźtresse des cĂ©rĂ©monies Ă  Cannes. Quand on vous l’a proposĂ©, qu’avez-vous ressenti?</b> Ça, c’est effectivement trĂšs vertigineux aussi. Tu es en haut d’une tour et tu dis: <i>‘Oui, oui, je saute! Je suis folle!’ (Rires)</i>.</p>
          <p><b>Vous avez dit oui tout de suite?</b> Ben oui, tu peux pas dire non, c’est pas possible.</p>
          <p><b>Toujours dans cette interview pour France TĂ©lĂ©visions, vous en avez fait un non-Ă©vĂ©nement, en disant que vous n’y aviez mĂȘme pas pensĂ© quand on vous a proposĂ©</b><b>le poste, mais le fait est que vous allez ĂȘtre la premiĂšre personne noire maĂźtresse des cĂ©rĂ©monies Ă  Cannes.</b> Je ne sais pas si c’est un Ă©vĂ©nement, ça c’est propre Ă  chacun
</p>
          <p><b>Pourtant, en 2018, aprĂšs la parution de <i>Noire n’est pas mon mĂ©tier</i>, vous Ă©tiez sur les marches Ă  Cannes avec les quinze autres actrices qui tĂ©moignaient dans ce livre pour dĂ©noncer les discriminations envers les femmes noires dans le cinĂ©ma.</b> Ce n’était pas vraiment pour ‘dĂ©noncer’. Dans le livre, il y a plein de tĂ©moignages et je trouvais que c’était assez beau de venir les mettre en lumiĂšre Ă  un moment oĂč la parole se libĂ©rait. Il y a des choses dont on a moins conscience, qu’on regarde moins ou qu’on laisse faire, comme si c’était des Ă©vĂ©nements un peu banals, mais qui, en rĂ©alitĂ©, ne le sont pas. Quand je lis Karidja TourĂ© raconter qu’en arrivant aux CĂ©sar, les maquilleurs lui disent qu’ils n’ont pas sa teinte <i>(c’est-Ă -dire aucun produit correspondant Ă  sa couleur de peau, ndlr)</i> alors qu’ils ont Ă  l’avance la liste des gens qui seront lĂ ... Je me suis dit que ces anecdotes, il fallait les raconter.</p>
          <p><b>Vous trouvez que les choses ont avancĂ©?</b> On n’est pas dans la mĂȘme rĂ©alitĂ© qu’en 2018, ni dans celle de 2008, et encore moins celle de 1998. Pas du tout. On a vraiment, vraiment, beaucoup avancĂ©. Quand j’ai commencĂ©, quand on ne spĂ©cifiait pas que, pour un rĂŽle, on cherchait un Noir ou un arabe, en gĂ©nĂ©ral, on attendait une personne blanche. Il n’y avait mĂȘme pas besoin de l’expliquer: c’était ancrĂ© dans nos tĂȘtes. Avant, tu ne pouvais pas raconter l’histoire d’une avocate qui enquĂȘte sur un meurtre sans justifier pourquoi tu avais pris une actrice noire. <i>‘Ah bah, c’est parce qu’en fait elle a Ă©tĂ© adoptĂ©e’</i>, etc. Aujourd’hui, tu peux venir dĂ©fendre ton projet en disant: <i>‘Moi, j’ai ce comĂ©dien-lĂ , parce que c’est ce comĂ©dien-lĂ  qui me plaĂźt.’</i> Ce n’était pas le cas il y a 20 ans. AprĂšs, il faut que ça suive derriĂšre.</p>
          <p><b>Vous parlez de la sociĂ©tĂ©?</b> Pas que. Le fait de me proposer, moi, comme maĂźtresse des cĂ©rĂ©monies, j’ai Ă©tĂ© vraiment extrĂȘmement touchĂ©e, mais derriĂšre il faut aussi se dire que j’ai un CV qui fait qu’effectivement, aujourd’hui, je suis lĂ©gitime. Mais il faut aussi que les mĂ©dias suivent, que les gens puissent ĂȘtre reçus sur les plateaux, qu’ils fassent des couvertures. Moi, j’ai fait une trentaine de films, beaucoup en premier rĂŽle, et des couvertures de magazines, j’en ai fait deux. Je ne fais pas du cinĂ©ma pour faire des couvertures de magazines, mais voilĂ , il faut aussi des gens qui soient lĂ  pour pousser, pour mettre en lumiĂšre nos nouvelles tĂȘtes, parce qu’on en a plein, vraiment, et des formidables. Je pense Ă  ZoĂ© Marchal ou Ă  Salif CissĂ©. J’ai envie de dire: <i>‘Mettez-les un petit peu en avant, faites monter leurs algorithmes aussi!’</i></p>
          <p><b>Dans ce fameux livre, <i>Noire n’est pas mon mĂ©tier</i>, vous disiez que vous vouliez ĂȘtre <i>‘une actrice banale’</i>. Est-ce que vous voulez ĂȘtre une maĂźtresse des cĂ©rĂ©monies banale?</b> Ah non, ça non! <i>(Rires)</i> ‱ TOUS PROPOS RECUEILLIS PAR NF.</p>
          <p><b>À voir:</b> CĂ©rĂ©monie d’ouverture du festival de Cannes, le 12 mai, sur France 2. <i>Mata</i>, de Rachel Lang, et <i>L’Objet du dĂ©lit</i>, d’AgnĂšs Jaoui, tous deux en salle le 27 mai.</p>
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        <p>Comment devient-on, Ă  43 ans, la maĂźtresse des cĂ©rĂ©monies du festival de Cannes, lorsqu’on s’est construite avec des comĂ©dies populaires, des piĂšces de théùtre exigeantes Ă  Avignon et un bon syndrome de l’imposteur? Eye HaĂŻdara rĂ©pond Ă  toutes ces questions, et Ă  bien d’autres.</p>
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               PHOTOS: ARNO LAM (CHARLETTE STUDIO)
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      <title>GOLDEN EYE</title>
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        <p>Comment devient-on, Ă  43 ans, la maĂźtresse des cĂ©rĂ©monies du festival de Cannes, lorsqu’on s’est construite avec des comĂ©dies populaires, des piĂšces de théùtre exigeantes Ă  Avignon et un bon syndrome de l’imposteur? Eye HaĂŻdara rĂ©pond Ă  toutes ces questions, et Ă  bien d’autres.</p>
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      <publisher>SOCIETY</publisher>
      <creator>PAR NICOLAS FRESCO</creator>
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