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<title>âMON PROPRE GOUVERNEMENT VEUT ME FAIRE DISPARAĂTREâ</title>
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<title>âMON PROPRE GOUVERNEMENT VEUT ME FAIRE DISPARAĂTREâ</title>
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<p>JUSQUâĂ AUJOURDâHUI, SARVAGYA SONY, 26 ANS, VIVAIT SA VIE Ă NEW DELHI GRĂCE Ă UNE LOI PIONNIĂRE QUI AUTORISAIT LâAUTOâIDENTIFICATION DES PERSONNES TRANSGENRES. MAIS UN PROJET DE LOI DU GOUVERNEMENT DE NARENDRA MODI MENACE DE TOUT FAIRE BASCULER. ET DâEFFACER LâEXISTENCE DU JEUNE HOMME.</p>
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<creator>PAR GABRIELLE MEULLE, Ă NEW DELHI (INDE)</creator>
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<p><b>SARVAGYA SONY REVIENT</b><b>DE LOIN.</b><i>âFar, far awayâ,</i> ironise-t-il dans un Ă©clat de rire qui dĂ©couvre ses dents blanches. Plus exactement dâun petit village prĂšs de Chhabra, dans le Rajasthan, Ă 600 kilomĂštres au sud de Delhi. Il a fini par sâinstaller dans la capitale en 2022 pour <i>âtrouver des gens comme luiâ</i> et exister pleinement. Assis en tailleur sur son lit, entourĂ© dâaffiches âdu Che, du film <i>Call Me by Your Name</i>, de Queen, etc.â, Sarvagya est inquiet. Les cigarettes sâenchaĂźnent ; parfois, lâune sâĂ©teint entre ses doigts sans quâil ne sâen aperçoive, emportĂ© par son propre flot de paroles. Il rit pour ne pas pleurer, comme beaucoup dâautres personnes transgenres en Inde depuis que le Parlement a votĂ©, mercredi 25 mars, un projet de loi qui entend leur retirer le droit Ă lâautodĂ©termination et redĂ©finir ce quâest une âpersonne transgenreâ. Ătre reconnu(e) comme tel(le) ne relĂšverait plus dâune dĂ©claration, mais dâun passage obligĂ© devant un groupe dâexperts mĂ©dicaux donnant leur approbation ou non. La colĂšre du jeune homme est dâautant plus forte que, sur le papier, lâInde avait pris de lâavance sur le sujet. En 2014, le pays le plus peuplĂ© du monde fut lâun des premiers Ă reconnaĂźtre officiellement un âtroisiĂšme genreâ. Dans ce terme Ă©taient alors inclus les hijras (femmes transgenres exclues par la sociĂ©tĂ© et traditionnellement sacralisĂ©es par la religion hindoue), les hommes transgenres et les personnes intersexes. La Cour suprĂȘme avait Ă cette occasion affirmĂ© un principe dĂ©cisif: chacun peut dĂ©finir son propre genre. Une brĂšche juridique, rare, qui permettait aux personnes trans de faire inscrire leur identitĂ© sur des documents officiels et dâexister, enfin, au sein de lâadministration indienne, en ayant ainsi accĂšs Ă des aides sociales. Ă titre de comparaison, en France, les personnes transgenres doivent encore aujourdâhui prouver Ă un juge que la mention de genre sur leurs papiers est incohĂ©rente avec leur vĂ©cu pour pouvoir la modifier (et il est seulement possible dâinscrire âmasculinâ ou âfĂ©mininâ sur lâĂ©tat civil.) Ă New Delhi, Sarvagya rumine: <i>âJâai lâimpression que lâon revient 20 ans en arriĂšre⊠On marche sur la tĂȘte⊠Tout ce chemin parcouru pour quâau final on raye mon existence de la carte?!â</i></p>
<p>
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</p>
<h3>La découverte de soi</h3>
<p>Pendant longtemps, Sarvagya a essayĂ© de faire autrement, de jouer un autre rĂŽle. Celui que ses parents, professeurs <i>âmais trĂšs fermĂ©s dâespritâ,</i> auraient attendu de lui. <i>âEnfant, dĂšs quâon me mettait une jupe pour aller Ă lâĂ©cole, je pleurais, je faisais des crises.â</i> Sans tout Ă fait dĂ©samorcer la scĂšne, il en rit aujourdâhui. Depuis ses 3 ans, il ne sâest jamais pensĂ© autrement que comme un garçon. <i>âJe jouais toujours avec les autres garçons. Dans ma tĂȘte, jâen Ă©tais vraiment un!â</i>, sâexclameâtâil. Lâadolescence, quand il commence Ă avoir de la poitrine, dĂšs ses 13 ans, est un choc: il ne comprend tout simplement pas ce qui lui arrive. Il grandit sans aucun modĂšle, sans aucun mot pour exprimer ce quâil ressent.</p>
<p><i>âEn Inde, il nâexiste pas vraiment de figures</i><i>de masculinitĂ© trans. Alors imaginez pour moi, ado, dans un village paumĂ© dâĂ peine 500 habitantsâŠâ</i> Il apprend donc seul. Sur Internet, dâabord, en tapant des questions maladroites sur Google: âComment faire quand je me sens ĂȘtre un garçon alors que je suis une fille?â Plus tard, dans le mĂ©tro de Delhi, juste aprĂšs son opĂ©ration pour se faire retirer la poitrine, il tente de monter dans le wagon des hommes. On le refoule. Les hormones nâont pas encore fait leur effet. <i>âJe nâavais pas de moustache, donc personne ne mâidentifiait comme un hommeâ,</i> prĂ©ciseâtâil.</p>
<p>Delhi devient pourtant rapidement le cadre dâune forme de libertĂ©, ou de dĂ©livrance. <i>âPour me faire des amis, je cherchais tous ceux qui avaient un drapeau trans sur leur profil Instagram, et je leur envoyais un message pour quâon se rencontre.â</i> Peu Ă peu, il se fabrique une existence ici, avec des amis, une communautĂ©, et traverse la vie nocturne de Delhi entourĂ© de ces visages bienveillants. En parallĂšle, il devient ingĂ©nieur logiciel et militant pour les droits des personnes trans. Le pays est, Ă lâĂ©poque, plutĂŽt ouvert. Cinq ans aprĂšs la dĂ©cision de la Cour suprĂȘme de 2014, une loi dĂ©finit comme trans toute personne dont lâidentitĂ© de genre ne correspond pas au sexe assignĂ© Ă sa naissance, quâil y ait eu opĂ©ration ou non. ConcrĂštement, cela se traduit par des cartes dâidentitĂ© spĂ©cifiques et lâaccĂšs Ă certains dispositifs sociaux. En 2022, Sarvagya dĂ©pose une demande de certificat de transition de genre sur le portail du ministĂšre indien de la Justice sociale et de lâautonomisation. Une dĂ©marche se faisant en un claquement de doigt. <i>âCâĂ©tait rien. Un site internet, 30 minutes⊠et jâavais un document qui me reconnaissait comme une personne transgenre.â</i> Il marque un temps. <i>âAujourdâhui, câest le mĂȘme ministĂšre qui me retire çaâŠâ</i></p>
<h3>Backlash</h3>
<p>Selon le gouvernement de Narendra Modi, Ă la tĂȘte du Bharatiya Janata Party, le parti nationaliste hindou au pouvoir depuis 2014, le nouvel amendement vise officiellement Ă <i>âlimiter les abusâ</i>. Il affirme vouloir protĂ©ger <i>âuniquement celles et ceux confrontĂ©(e)s Ă une grave exclusion sociale pour des raisons biologiques, indĂ©pendantes</i> <i>de leur volontĂ©â</i>. Une maniĂšre, en creux, de redĂ©finir qui mĂ©rite dâĂȘtre reconnu et qui ne le serait plus. <i>âNous avons dĂ©jĂ vu ce processus Ă lâĆuvre ailleurs</i>, avertit Raghavi Shukla, premiĂšre avocate transgenre Ă plaider devant la Cour suprĂȘme indienne. <i>Ces politiques vont encore davantage invisibiliser des personnes dĂ©jĂ marginalisĂ©es. Aujourdâhui, lâaccĂšs Ă un diplĂŽme, Ă un emploi ou Ă des soins dĂ©pend souvent de lâidentitĂ© inscrite sur vos papiers. Demain, ce ne sera plus le cas pour des milliers de personnes.â</i> Selon elle, une forme de panique morale, nourrie notamment par des dynamiques observĂ©es aux ĂtatsâUnis et dans certains pays dâEurope de lâEst, gagne du terrain en Inde. <i>âCela efface complĂštement lâhistoire du pays, qui a pourtant longtemps permis une pluralitĂ© dâexpressions de genre</i>, regretteâtâelle. <i>Cette nouvelle loi contourne discrĂštement une dĂ©cision de la Cour suprĂȘme qui ne plaĂźt pas au gouvernement, en remplaçant un droit fondamental par une autorisation de lâĂtat. Elle renforce donc lâemprise de ce dernier sur lâidentitĂ© personnelle, dans la continuitĂ© de sa politique envers dâautres minoritĂ©s</i> (Ă lâimage des musulmans pakistanais ne pouvant pas ĂȘtre naturalisĂ©s indiens aussi facilement que leurs compatriotes hindous, chrĂ©tiens ou bouddhistes, ndlr)<i>â</i>, analyse quant Ă lui Gilles Verniers, chercheur Ă Sciences Po et spĂ©cialiste du nationalisme hindou. DâaprĂšs le dernier recensement datant de 2011, lâInde compterait environ 500 000 personnes transgenres. Pourtant, depuis 2019, Ă peine plus de 30 000 cartes dâidentitĂ© portant la mention âtroisiĂšme genreâ ont Ă©tĂ© dĂ©livrĂ©es âloin des <i>âabusâ</i> invoquĂ©s pour justifier la rĂ©forme.</p>
<p>Les consĂ©quences de cette rĂ©forme sont multiples pour Sarvagya. Et trĂšs concrĂštes. <i>âMoi, par exemple, qui nâai pas fait dâopĂ©ration gĂ©nitale parce que cela revient trop cher, on va donc peut-ĂȘtre mâenlever ma carte dâidentitĂ© qui me reconnaissait comme personne transgenre. Maintenant, il nây a plus rien qui prouve officiellement que je suis un homme,</i> sâindigneâtâil. <i>Mes parents pourraient me forcer Ă me marier avec un hommeâŠâ</i> Il rit nerveusement. <i>âMais je ne suis pas gay!â</i> Et puis, il y a les discriminations au travail: <i>âLâentreprise pour laquelle je bosse devait respecter des quotas dâembauche pour les personnes</i> <i>trans. Mais si on nâexiste plusâŠâ</i> Plus violent encore, lâidĂ©e de se voir rĂ©assignĂ© femme le hante.</p>
<p>IngĂ©nieur logiciel le jour, Sarvagya est artiste la nuit. Sur scĂšne, assis sur une chaise, dos Ă un rideau de velours rouge, il enchaĂźne poĂšmes, chansons engagĂ©es et fragments de standâup, tous empruntĂ©s Ă sa propre histoire. <i>âAu dĂ©but, jâessayais de raconter des choses heureuses⊠Puis jâai compris que le cĂŽtĂ© tragique de mon existence faisait beaucoup plus rire le public. Jâaurais aimĂ©, moi aussi, pouvoir Ă©crire un rĂ©cit de transition de genre heureuse, comme on en lit ailleurs, dans dâautres paysâŠâ</i> Alors, si la situation se durcit âle texte ayant Ă©tĂ© adoptĂ© par les deux chambres du Parlement indien les 24 et 25 mars, puis validĂ© par la prĂ©sidente Droupadi Murmu le 30 marsâ lui, en tout cas, a dĂ©jĂ un plan. <i>âSi jâai assez dâargent un jour, jâachĂšterai une moto et jâirai vivre en Australieâ,</i> lĂącheâtâil. En attendant, Sarvagya entend continuer Ă monter sur scĂšne pour chanter ses chansons et sâĂ©chapper: <i>âCâest le seul endroit de la sociĂ©tĂ© qui accepte tout le monde, oĂč lâon ne te juge pas sur qui tu es.</i>â ⹠TOUS PROPOS RECUEILLIS PAR GM.</p>
<p>
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</p>
<blockquote>
<b>âEn Inde, il nâexiste pas vraiment de figures de masculinitĂ© trans. Alors imaginez pour moi, ado, dans un village paumĂ© dâĂ peine 500 habitantsâŠâ</b>
</blockquote>
<blockquote>
<b>Sarvagya Sony</b>
</blockquote>
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