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<title>LE SYSTĂME EPSTEIN</title>
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<title>LE SYSTĂME EPSTEIN</title>
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<p>MalgrĂ© les quelque 3,5 millions de documents mis en ligne par la justice amĂ©ricaine ces derniers mois, la vie et les crimes de Jeffrey Epstein restent couverts de mystĂšre. Comment est-il devenu richissime? Comment et avec lâaide de quels complices son rĂ©seau dâexploitation sexuelle fonctionnait-il vraiment? Comment a-t-il pu recruter et mettre sous emprise des centaines de jeunes femmes et adolescentes? Comment a-t-il pu se retrouver aussi proche de tant de personnes puissantes? Quelle Ă©tait la vraie place de Paris dans son systĂšme? Et pourquoi les rares personnes Ă avoir dĂ©noncĂ© ce quâil se passait nâont-elles pas Ă©tĂ© Ă©coutĂ©es pendant si longtemps? AprĂšs huit mois d'enquĂȘte, Society livre les rĂ©ponses. Voici le premier Ă©pisode dâun rĂ©cit en deux parties, en attendant le second dans quinze jours.</p>
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<creator>PAR EMMANUELLE ANDREANI ET ANTHONY MANSUY</creator>
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<p>Le matin du lundi 26 juillet 2010, alors que Paris sâĂ©veille dans la torpeur estivale et achĂšve peu Ă peu de se vider de ses rĂ©sidents, le plus grand prĂ©dateur sexuel de lâhistoire des Ătats-Unis sâoctroie le plaisir rare dâune grasse matinĂ©e. Enfoui sous les draps de son immense lit de deux mĂštres sur deux, Jeffrey Epstein somnole, lâesprit tranquille. Ă travers les rideaux de sa chambre, on peut deviner le soleil qui tente difficilement de se faire une place dans un ciel tirant plutĂŽt vers le gris. Le milliardaire amĂ©ricain, lui, envisage cette journĂ©e, ainsi que toutes celles Ă venir, sans aucun nuage Ă lâhorizon. CondamnĂ© deux ans plus tĂŽt en Floride, oĂč il a effectuĂ© une peine de prison â18 mois, rĂ©duits Ă treizeâ, assortie dâune assignation Ă rĂ©sidence, il a mis le cap sur la France Ă peine trois jours aprĂšs avoir Ă©tĂ© libĂ©rĂ©. En arrivant dans son appartement parisien, au 22, avenue Foch, cette grande avenue verdoyante qui descend depuis lâArc de triomphe, il a Ă©tĂ© soulagĂ© de constater que rien nâavait changĂ© en son absence: tout Ă©tait Ă sa place dans les quelque 800 mĂštres carrĂ©s de la demeure entretenue avec soin par son fidĂšle majordome, Valdson Vieira Cotrin. Une collation lĂ©gĂšre lâattendait ; des chambres avaient Ă©tĂ© prĂ©parĂ©es pour les quatre jeunes femmes qui lâont accompagnĂ© dans son avion depuis New York. Lui a Ă©videmment retrouvĂ© la sienne, dans laquelle il a dormi comme toujours seul et entiĂšrement nu, malgrĂ© la fraĂźcheur de la piĂšce âcâest une des rĂšgles, strictes et immuables, que Jeffrey Epstein a imposĂ©es durant toute sa vie dans ses multiples rĂ©sidences: jamais la tempĂ©rature ne doit dĂ©passer 18°C.</p>
<p>Il est 10h passĂ©es quand lâAmĂ©ricain se lĂšve, revĂȘt lâune de ses robes de chambre siglĂ©es du monogramme âJ. E.â et se dirige vers son bureau. Depuis la cuisine, son majordome se tient prĂȘt Ă lui emboĂźter le pas. Il porte un plateau sur lequel est posĂ© son petit dĂ©jeuner, dont la composition ne varie presque jamais: un cafĂ© et des muffins faits maison aux graines de lin, au son et au blĂ© complet, riches en fibres et en minĂ©raux, aussi insipides que diĂ©tĂ©tiques. Epstein chausse ses lunettes, allume son ordinateur et commence, comme tous les matins, par parcourir ses e-mails. Sans doute esquisse-t-il un sourire de contentement: malgrĂ© son nouveau statut de repris de justice et son fichage comme dĂ©linquant sexuel, lâhomme dâaffaires constate quâil continue dâĂȘtre entourĂ© et sollicitĂ©. Depuis New York, sa secrĂ©taire lui a transmis pendant la nuit un message de Naomi Campbell. Elle est Ă Saint-Tropez et lui demande de la rappeler. David Stern, le commissaire de la NBA, alors Ă Londres, lui propose de passer le voir Ă Paris. Un dirigeant de la banque Barclays, Jes Staley, lui confirme quâil viendra Ă midi et demi. Son ami Boris Nikolic, le bras droit de Bill Gates, lui fait promettre de âbeaucoup [sâ]amuserâ Ă Paris ââAprĂšs une si longue pĂ©riode, tu lâas bien mĂ©ritĂ©.â En retour, Epstein lui demande sâil peut lui organiser une rencontre avec la demi-sĆur de Carla Bruni, Consuelo Remmert, conseillĂšre diplomatique du prĂ©sident Nicolas Sarkozy. Nikolic rĂ©pond oui, bien sĂ»r, il va voir ce quâil peut faire. Un diplomate britannique, des scientifiques de renom, des hommes et des femmes dâaffaires... On lui Ă©crit de partout, on prend de ses nouvelles. Comment va-t-il? Supporte-t-il toujours aussi bien le dĂ©calage horaire? Prend-il du plaisir? âOh si tu savaisâ, âAaahhhh Parisâ, rĂ©pond-il gaiement.</p>
<p>Sa boĂźte mail regorge de messages dâune autre nature, mais qui le rĂ©jouissent tout autant. Ils contiennent des photos de jeunes femmes, leurs noms, leurs numĂ©ros de tĂ©lĂ©phone, leurs profils Facebook, et ont Ă©tĂ© envoyĂ©s par des gens qui appellent Jeffrey par son prĂ©nom. Certains sont des professionnels du <i>scouting</i> de mannequins, et câest comme si, apprenant sa libĂ©ration et son arrivĂ©e dans la capitale française, ils sâĂ©taient tous donnĂ© le mot. Un certain Daniel, basĂ© Ă Paris, lui annonce quâil se trouve dans une maison remplie de filles Ă Ibiza, avec un agent russe dĂ©nommĂ© Tigrane, dont il mentionne quâil a travaillĂ© dans le passĂ© pour Donald Trump. Il a joint un clichĂ© de tout le groupe et lui propose de choisir: veut-il les rejoindre Ă Ibiza ou prĂ©fĂšre-t-il quâon lui en envoie certaines Ă Paris? Epstein demande le nom de lâune des jeunes femmes, mais remet la rencontre Ă plus tard: âPour lâinstant, jâai dĂ©jĂ quatre filles incroyables avec moi.â LâaprĂšs-midi, il se fait dĂ©poser en voiture Ă Saint-Germain-des-PrĂ©s, flĂąne chez Nobilis, un luxueux nĂ©goce de tissus et de papiers peints, et sâarrĂȘte au CafĂ© de Flore, oĂč le rejoignent deux de ces âfilles incroyablesâ. Le lendemain, dâautres jeunes femmes sont prĂ©vues Ă lâagenda du 22, avenue Foch, et le surlendemain dâautres encore. Les jours se suivent ainsi, paisibles et heureux âenfin, paisibles et heureux pour un prĂ©dateurâ, de sorte que Jeffrey Epstein a tout pour penser quâacheter cet appartement Ă Paris a Ă©tĂ© lâune des meilleures dĂ©cisions de sa vie.</p>
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<h3>
<b>CHAPITRE 1 LâANTRE</b>
</h3>
<p>Neuf ans plus tard, le 23 septembre 2019 exactement. MĂȘme ville, mĂȘme adresse. Sept policiers de lâOffice central pour la rĂ©pression des violences aux personnes (OCRVP) dĂ©barquent au 22, avenue Foch. Ils ne savent pas trop Ă quoi sâattendre. Depuis la mort par pendaison de Jeffrey Epstein dans sa cellule du centre correctionnel mĂ©tropolitain de New York, un mois et demi plus tĂŽt, le scandale a pris des proportions hors norme. Il est question de centaines de viols sur mineures, dâune Ăźle des CaraĂŻbes transformĂ©e en antichambre de lâenfer, dâun rĂ©seau aux ramifications mondiales. On parle de Bill Clinton Ă bord du jet privĂ© du dĂ©linquant sexuel âsurnommĂ© par les mĂ©dias le âLolita Expressââ, de Donald Trump posant Ă ses cĂŽtĂ©s et dâun ballet incessant de jeunes filles acheminĂ©es dâun continent Ă lâautre. Lâhistoire de Virginia Roberts Giuffre, qui a affirmĂ© avoir Ă©tĂ© violĂ©e dans le sud de la France et Ă Paris par Epstein, mais aussi par le prince Andrew, duc dâYork, membre de la famille royale britannique, et Jean-Luc Brunel, patron dâagences de mannequins, tourne en boucle. Dâautres victimes ont parlĂ© de lâavenue Foch. De cet appartement prĂ©cisĂ©ment. Il est 15h quand les policiers passent la grille Ă lâaide dâun badge Vigik. Ils pĂ©nĂštrent dans le hall dâentrĂ©e et se prĂ©sentent Ă la loge de la gardienne. Maria est la compagne de Valdson, le majordome et chauffeur de Jeffrey Epstein, qui a travaillĂ© pour lui pendant 18 ans ; le couple possĂšde les clĂ©s de lâappartement, situĂ© au deuxiĂšme Ă©tage. Elle leur ouvre la porte. La perquisition commence.</p>
<p>Le domicile parisien dâEpstein est en rĂ©alitĂ© un assemblage de deux vastes appartements communiquant entre eux. Les policiers dĂ©butent par lâannexe, Ă gauche de lâentrĂ©e principale. AprĂšs avoir passĂ© le vestibule, de couleur orange et dâune dizaine de mĂštres carrĂ©s, ils avancent vers la premiĂšre piĂšce. Elle est circulaire, on lâappelle âla rotondeâ. Ses murs sont gris et blancs. Sur la gauche, trĂŽne une statue dâ1,70 mĂštre figurant un guerrier africain, de celles que lâon trouve dans les catalogues dâantiquaires coloniaux. Un couloir de quatre mĂštres de long, bordĂ© dâune console sur laquelle reposent des livres et un zĂšbre en perles, conduit Ă la salle de sport, oĂč des appareils de musculation sont disposĂ©s face Ă un mur entiĂšrement recouvert de miroirs. Sur la cheminĂ©e qui fait face Ă lâentrĂ©e, on aperçoit une photo en noir et blanc dâune femme nue, allongĂ©e sur le ventre. Aux murs, dâautres clichĂ©s de jeunes femmes, presque toutes dĂ©nudĂ©es. Les enquĂȘteurs notent, photographient. Vient ensuite âla chambre chinoiseâ, tapissĂ©e de rouge et blanc, puis une salle de bains carrelĂ©e de rose, oĂč sont rangĂ©s dans les placards des peignoirs en simili soie et des pantoufles Ă fleurs. Dans la rĂ©serve Ă linge attenante, quatre Ă©tagĂšres de produits dâhygiĂšne fĂ©minine: serviettes hygiĂ©niques, tampons, talc. Plus loin, dans la buanderie, un dĂ©tail dĂ©tonne pour une rĂ©sidence secondaire, y compris de cette taille: trois machines Ă laver professionnelles de grosse capacitĂ©. Les inspecteurs poussent maintenant la porte de la salle de massage. La piĂšce, aux murs orangĂ©s, mesure environ cinq mĂštres sur trois. Une table matelassĂ©e en cuir clair est installĂ©e au centre. Des produits de bien-ĂȘtre sont disposĂ©s sur une console. Un Ă©vier permet de se laver les mains sans quitter la piĂšce, qui compte deux entrĂ©es, comme pour faciliter une circulation discrĂšte.</p>
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<b>Il est question de centaines de viols sur mineures, dâune Ăźle des CaraĂŻbes transformĂ©e en antichambre de lâenfer, dâun rĂ©seau aux ramifications mondiales. On parle de Bill Clinton Ă bord du jet privĂ© du dĂ©linquant sexuel, de Donald Trump posant Ă ses cĂŽtĂ©s</b>
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<p>Les policiers montent ensuite Ă lâĂ©tage supĂ©rieur du duplex. Dans un bureau en âLâ, aux murs clairs, ils trouvent un ordinateur 27 pouces de marque Apple, quâun expert en cybercriminalitĂ© place sous scellĂ©s. Le dressing attenant renferme des vĂȘtements de prĂȘt-Ă -porter et six paires de chaussures taille 36. Le majordome Valdson Vieira Cotrin dĂ©clare que ces effets appartiennent Ă Karyna Shuliak, <i>âlâamoureuse de longue date de Monsieur Epsteinâ</i>. Des bordereaux de dĂ©taxe retrouvĂ©s dans des sacs renseignent sur des achats effectuĂ©s six mois plus tĂŽt, en fĂ©vrier 2019: Claudie Pierlot, Saint Laurent, Le Bon MarchĂ©, soit plus de 11 000 euros de dĂ©penses en quelques jours. En montant une marche, les enquĂȘteurs accĂšdent Ă âla chambre roseâ, tapissĂ©e de velours et basse de plafond. Dans une commode, ils dĂ©couvrent une boĂźte contenant un string confectionnĂ© en bonbons et un harnais en cuir noir, de forme triangulaire, muni dâun orifice permettant le passage dâun sexe masculin et rĂ©glable Ă divers endroits grĂące Ă deux bandes de cuir.</p>
<p>Il est dĂ©sormais 19h, et les policiers nâen sont mĂȘme pas Ă la moitiĂ© de lâopĂ©ration. Ils se dirigent vers lâappartement principal, par le vestibule. Dans lâentrĂ©e, contre le mur de gauche, une console supporte des lampes, des bibelots et des cadres photo oĂč lâon voit Jeffrey Epstein en compagnie de diverses personnalitĂ©s, dont Donald Trump. Dans une chambre, ils dĂ©nichent sept nouvelles photos de jeunes femmes dans un tiroir. InterrogĂ© sur chaque clichĂ©, Valdson Vieira Cotrin parvient Ă en identifier certaines. Chantal, une AmĂ©ricaine dâune vingtaine dâannĂ©es ; Suzanne, surnommĂ©e âSueâ, dâorigine sud-africaine et qui travaillait pour âMonsieur Epsteinâ ; Fabienne, une BrĂ©silienne. Les autres, il ne sait pas. Une jeune femme, seins nus, agenouillĂ©e sur une plage? <i>âĂa ne me dit rien.â</i> Une autre aux cheveux longs et blonds, la culotte baissĂ©e? <i>âJe ne la connais pas.â</i> Dans la salle Ă manger, encore des photos, de jeunes filles cette fois, ĂągĂ©es entre 15 et 20 ans selon les policiers. Le majordome reconnaĂźt Jane, qui <i>âfaisait le service en cuisineâ</i> aux Ătats-Unis, et Sarah, interrogĂ©e <i>âlors des premiers ennuis judiciaires de Monsieur Epsteinâ</i>. Le salon principal sâouvre sur une cheminĂ©e en marbre et de nouveaux signes de toute-puissance: des cadres oĂč lâon voit Jeffrey Epstein en compagnie de Bill Clinton, Mick Jagger ou Woody Allen. Dans un second salon, encore dâautres clichĂ©s de lui, aux cĂŽtĂ©s de Donald Trump, Fidel Castro, Steve Jobs, ou agenouillĂ© aux pieds du pape Jean-Paul II. Dans un coin de la piĂšce, un Ă©lĂ©phanteau empaillĂ© ; dans un autre, une armoire de style âasiatiqueâ laquĂ©e rouge et marron, sans oublier une sculpture du XVIII<sup>e</sup> siĂšcle aux motifs dorĂ©s, signĂ©e Jacques Bertaux. Il reste encore une piĂšce, et pas des moindres: la chambre du maĂźtre des lieux. Au centre trĂŽne un lit format <i>king size</i>. Devant le bureau, un fauteuil recouvert dâune peau de lĂ©opard, avec son dossier surplombĂ© de cornes animales. Dans un placard, au milieu des vĂȘtements portant les initiales âJ. E.â brodĂ©es, un coffre-fort de marque Safe Place. Code: 3535, soit deux fois, Ă lâenvers, les deux derniers chiffres de son annĂ©e de naissance (1953). Ă lâintĂ©rieur, une enveloppe cachetĂ©e contient 60 billets de 100 dollars. Une salle de bains en marbre jouxte la chambre, avec sa baignoire circulaire, sa douche-sauna, deux dĂ©fibrillateurs et un kit de secours professionnel. Les Ă©tagĂšres contiennent plusieurs oreillers et, sous lâun dâentre eux, les policiers tombent sur quatre nouveaux clichĂ©s de jeunes femmes, torse nu. Il est 1h05.</p>
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<b>Une table matelassée en cuir clair est installée au centre de la salle de massage. Un évier permet de se laver les mains sans quitter la piÚce, qui compte deux entrées, comme pour faciliter une circulation discrÚte</b>
</blockquote>
<p>En dix heures dâinspection, ils nâont trouvĂ© ni drogue ni images pĂ©dopornographiques au sens pĂ©nal, mais ont donc vu une peau de bĂȘte, un animal empaillĂ©, une sculpture, du marbre partout et, sur chaque mur, Ă chaque Ă©tage, dans chaque piĂšce ou presque, des corps de jeunes femmes ou de jeunes filles dĂ©nudĂ©es encadrĂ©s, exposĂ©s, assumĂ©s, sans quâils puissent encore dĂ©terminer si ce dĂ©cor tient du musĂ©e personnel, du club privĂ©, du catalogue Ă©rotique, de tout cela Ă la fois ou de pire encore.</p>
<p>Au mĂȘme moment, aprĂšs quâun appel Ă tĂ©moins a Ă©tĂ© lancĂ© quelques semaines plus tĂŽt par lâOCRVP, des tĂ©moignages arrivent par dizaines, de Bordeaux, de Paris, des Pays-Bas, des Ătats-Unis, de SuĂšde, par e-mail, par tĂ©lĂ©phone et par courrier au procureur de la RĂ©publique. Ils parlent de viols et dâagressions âles plus anciens remontant Ă la fin des annĂ©es 1980 et nombre dâentre eux ayant Ă©tĂ© commis Ă Parisâ, de rabatteurs et de complices agissant dans la capitale française et aux quatre coins du monde. Dans les disques durs analysĂ©s aprĂšs la perquisition, les officiers de lâOCRVP rĂ©cupĂšrent une multitude dâautres photos de jeunes femmes dĂ©nudĂ©es, dont certaines ont manifestement Ă©tĂ© prises au 22, avenue Foch, et plus de 4 500 e-mails en anglais Ă©changĂ©s de 2009 Ă 2013 entre Jeffrey Epstein et le cĂ©lĂšbre agent de mannequins français Jean-Luc Brunel, que Virginia Roberts Giuffre a dĂ©noncĂ© comme lâun de ses agresseurs et qui apparaĂźt ici tantĂŽt comme un ami, tantĂŽt comme un partenaire de crime ou un homme de main. Ils tombent ensuite sur un tableau Excel prĂ©sentant une comptabilitĂ© mĂ©ticuleuse de la prĂ©dation, organisĂ©e en 62 lignes, pour 62 noms fĂ©minins classĂ©s par ordre alphabĂ©tique, et neuf colonnes:</p>
<p>â â<i>DOBâ</i> (âdate de naissanceâ) <br/>â â<i>Time frame</i>â (âpĂ©riodeâ) <br/>â â<i>Age at time (O/U)</i>â (âĂąge Ă lâĂ©poqueâ, â<i>O</i>â pour <i>older than 18</i>, âmajeureâ, et â<i>U</i>â pour <i>underage</i>, âmineureâ) <br/>â â<i>Interviewed</i>â (âinterrogĂ©eâ)</p>
<p>â â<i>Calls to/from</i>â (âappels vers/provenant deâ)<br/>â â<i>Sex. contact</i>â (âcontact sexuelâ)<br/>â â<i>Penetration</i>â (âpĂ©nĂ©trationâ)<br/>â â<i>Intercourse</i>â (ârapport sexuelâ)<br/>â â<i>Oral sex</i>â (âsexe oralâ)</p>
<p>Enfin, les experts informatiques dĂ©couvrent la photographie dâun passeport dĂ©livrĂ© en juin 2010 par la prĂ©fecture des Hauts-de-Seine. Il appartient Ă une Française, que nous appellerons InĂšs*. Elle avait 19 ans lorsquâil a Ă©tĂ© Ă©mis et son visage est numĂ©risĂ© dans lâordinateur personnel de Jeffrey Epstein.</p>
<p>Les enquĂȘteurs de lâOCRVP se rendent Ă son domicile. Lorsquâelle leur ouvre la porte, la jeune femme dâ1,72 mĂštre ne pĂšse plus que 43 kilos. Et elle tremble.</p>
<p>InĂšs le confirme aux autoritĂ©s: elle connaĂźt trĂšs bien le 22, avenue Foch. Elle y a vĂ©cu entre fin 2017 et aoĂ»t 2019, dans un des studios quâEpstein avait acquis en mĂȘme temps que son appartement. Elle Ă©tait son <i>âesclaveâ</i>, explique-t-elle aux enquĂȘteurs qui prennent sa dĂ©position. Il lui fallait accompagner lâAmĂ©ricain partout, en promenade dans Paris ou en voyage Ă lâĂ©tranger, lui prĂ©parer son cafĂ©, sâoccuper de ses achats, lui faire des massages et lui octroyer des faveurs sexuelles.</p>
<p>Son calvaire a dĂ©butĂ© fin 2013. Ă lâĂ©poque, InĂšs a 23 ans. NĂ©e en banlieue parisienne dans une famille nombreuse, elle est une Ă©lĂšve studieuse, engagĂ©e dans une association dâaide aux plus dĂ©munis parallĂšlement Ă ses Ă©tudes de commerce. Elle aime danser et chanter. Son MBA en finance doit la propulser dans un univers quâelle imagine depuis les bancs de lâĂ©cole: les salles de trading, les Ă©crans Bloomberg, les tĂ©lĂ©phones qui sonnent toutes les 30 secondes. Pour payer ses Ă©tudes, la brune longiligne aux grands yeux noirs enchaĂźne alors les missions dâhĂŽtesse dâaccueil. Câest un petit monde de faux-semblants oĂč des jeunes femmes bien habillĂ©es distribuent des sourires et des Ă©chantillons pour quelques dizaines dâeuros la soirĂ©e. Câest lors de lâune de ces missions âpour le lancement du parfum SĂŹ, de Giorgio Armani, sur le pont de lâAlmaâ, quâun homme lâaborde. Il a un peu de ventre, un lĂ©ger accent Ă©tranger et beaucoup dâaplomb. Il se prĂ©sente comme agent de mannequins, complimente InĂšs sur son physique et lui laisse ses coordonnĂ©es. Il pourrait lui obtenir des contrats de modĂšle, des photos pour des marques, un revenu complĂ©mentaire plus confortable que les missions dâhĂŽtesse. InĂšs se dit: <i>âPourquoi pas.â</i> Ils se revoient peu de temps aprĂšs dans un cafĂ© du XVIe arrondissement de Paris. Cette fois, lâhomme ne parle plus de mannequinat, mais dâun ami amĂ©ricain, <i>âqui dĂ©tient la Bourse de New Yorkâ</i> et peut lâaider Ă trouver un stage. Il propose de la mettre en contact avec son assistante. <i>âCâest Ă toi de jouer.â</i> Rendez-vous est pris avec une certaine Svetlana, prĂšs du Publicis Drugstore, sur les Champs-ĂlysĂ©es. Svetlana parle cinq langues, câest une jeune Russe trĂšs belle, aux maniĂšres raffinĂ©es et au sourire engageant, qui sait mettre en confiance. Elle explique Ă InĂšs que son patron est un homme trĂšs occupĂ© mais trĂšs gĂ©nĂ©reux, quâil aime aider les jeunes gens ambitieux, surtout dans la finance. Quelques jours plus tard, la Française et son <i>american dream</i> sont attendus au 22, avenue Foch.</p>
<p>InĂšs sonne Ă lâinterphone, puis prend lâascenseur jusquâau deuxiĂšme Ă©tage. La porte sâouvre sur un appartement dâune ampleur vertigineuse et dâune immense hauteur sous plafond, avec parquet Versailles, tableaux et silence feutrĂ© de vieille richesse. InĂšs est impressionnĂ©e. Svetlana lui offre un cafĂ©, puis la guide jusque dans le bureau du maĂźtre de maison. Câest un sexagĂ©naire amĂ©ricain, pas trĂšs grand, aux cheveux grisonnants et au visage avenant, plutĂŽt bel homme âen tout cas, lâair vif, intelligent. ĂparpillĂ©es partout dans lâappartement, les photos de lui entourĂ© de cĂ©lĂ©britĂ©s montrent quâil sâagit de quelquâun dâimportant. InĂšs est reçue comme pour un entretien dâembauche: Jeffrey Epstein lui pose des questions sur ses Ă©tudes, lui demande ce quâelle veut faire de sa vie ; il Ă©coute ses rĂ©ponses, hoche la tĂȘte, semble sincĂšrement intĂ©ressĂ©. Il lui parle dâun poste dâassistante personnelle Ă New York, pour lequel il aurait de nombreuses candidates. Il va falloir faire ses preuves, dit-il. InĂšs quitte lâappartement pleine dâespoir.</p>
<p>Quelques semaines passent, puis Svetlana lui propose une premiĂšre mission, sorte de test en vue de ce potentiel job dâassistante: un massage. Epstein est Ă Paris, il a des problĂšmes de dos, lui explique-t-elle. Câest 200 euros pour 40 minutes. InĂšs se dit que câest peut-ĂȘtre comme ça que ça marche aux Ătats-Unis, elle accepte. Quand elle arrive, Svetlana lui ouvre la porte et la conduit Ă la table de massage. Epstein est allongĂ©, torse nu. InĂšs sâexĂ©cute, elle lui masse le dos. Rien de plus. Elle repart avec lâargent et lâimpression dâavoir fait quelque chose de banal. Le piĂšge est posĂ©.</p>
<p>En janvier, InĂšs est Ă Las Vegas âun voyage personnel pour le Nouvel An. Svetlana lâappelle, lui souhaite une bonne annĂ©e 2014, lui demande ce quâelle fait. La conversation est lĂ©gĂšre, amicale, puis Svetlana glisse: <i>âJeffrey veut te voir pour le boulot. Est-ce que ça tâintĂ©resserait quâon tâenvoie un billet dâavion de Las Vegas Ă New York?â</i> InĂšs dĂ©cline: elle doit rentrer chez elle. Svetlana insiste: <i>âEst-ce que tu peux venir le plus vite possible?â</i> Une dizaine de jours plus tard, Ă New York, Svetlana la rĂ©cupĂšre et la dĂ©pose dans une propriĂ©tĂ© de la famille Epstein dans lâUpper East Side, au 301 East 66th Street, oĂč elle passe la nuit seule. Le lendemain, elle revient la chercher et elles rejoignent le financier dans son jet privĂ©. Ils survolent l'ocĂ©an Atlantique, atterrissent sur une piste bordĂ©e de palmiers. Little Saint James, une Ăźle de lâarchipel des Ăźles Vierges quâEpstein a achetĂ©e en 1998, est un dĂ©cor de carte postale. Une eau turquoise, une vĂ©gĂ©tation luxuriante et, au milieu, une villa immense. InĂšs se sent privilĂ©giĂ©e. LĂ , elle procure Ă lâhomme dâaffaires un deuxiĂšme massage, toujours sans connotation sexuelle. Mais le lendemain, au rĂ©veil, lâambiance se refroidit dâun coup. Quand Epstein sâaperçoit que la Française a mis du vernis jaune sur ses ongles, il explose de colĂšre. Il dĂ©teste le vernis, dit-il. Il hurle: <i>âCe sont mes rĂšgles!â</i> Puis il exige un nouveau massage et, cette fois, InĂšs doit se dĂ©vĂȘtir. Il tente de la pĂ©nĂ©trer avec ses doigts, elle refuse, explique quâelle est encore vierge. TĂ©tanisĂ©e, elle le regarde se masturber, en le laissant la toucher, jusquâĂ ce quâil âfinisseâ. Deux jours plus tard, elle est de retour Ă Paris.</p>
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<b>Le lendemain, au rĂ©veil, lâambiance se refroidit dâun coup. Quand Epstein sâaperçoit que la Française a mis du vernis jaune sur ses ongles, il explose de colĂšre. Il dĂ©teste le vernis, dit-il. Il hurle: <i>âCe sont mes rĂšgles!â</i> </b>
</blockquote>
<p>Lâe-mail de remerciement quâelle envoie Ă Epstein le 18 janvier 2014 en soirĂ©e, sur le coup de 20h, dans son anglais peaufinĂ© sur les bancs de lâuniversitĂ©, trahit la confusion qui commence alors Ă sâinsinuer dans son esprit: âBonsoir J, je veux dâabord te remercier pour tout, câĂ©tait un voyage dingue. Je rĂ©alise toujours pas. Ton Ăźle est incroyable et tu es incroyable. [âŠ] Je ne sais pas pourquoi, mais quand je suis devant toi je perds pied parce que tu mâimpressionnes. Tu peux mâapprendre comment gagner beaucoup dâargent? Je veux rĂ©ussir.â Epstein rĂ©pond dâun ton professoral. âJây rĂ©flĂ©chirai. Je veux tâaider. Cependant, dans ta lettre et pendant ta visite, tu ne fais que demander des choses. Le commerce, les affaires, ce sont des Ă©changes. Tu ne me dis pas ce que tu offres. Tu me dis seulement ce que tu veux. Tu ne me demandes pas comment tu peux mâaider.â Ă partir de cet Ă©pisode, Jeffrey Epstein maintient InĂšs dans un Ă©tat dâincertitude permanent, et donc de soumission. Quand il vient Ă Paris, plusieurs fois par an, il la convoque avenue Foch pour des massages, qui deviennent de plus en plus intrusifs. Caresses, puis fellations, contre quelques centaines dâeuros, sans jamais oublier de lui faire miroiter un poste dâassistante qui ne vient jamais. Ă la place, il lâenvoie en Turquie pour suivre une formation de masseuse, ou lui fait acheter des vĂȘtements chez Zara pour quâelle ait <i>âlâair professionnelâ</i> et <i>âressemble Ă une assistanteâ</i>. InĂšs nâa pas son numĂ©ro de tĂ©lĂ©phone. Lui peut la joindre Ă nâimporte quelle heure ; elle, jamais. Le lien ne fonctionne que dans un sens, et câest prĂ©cisĂ©ment ce quâil veut. En mars 2016, dans un Ă©change dâe-mails avec Svetlana, Epstein Ă©voque le cas dâInĂšs en une ligne, en minuscules, sans ponctuation: âi want to keep her away from socializing and boys and make her a workerâ. Soit: âJe veux la tenir Ă lâĂ©cart de la vie sociale et des garçons, et la faire bosser.â</p>
<p>Et puis, fin 2017, il finit par lui faire une offre: un studio au sixiĂšme Ă©tage du 22, avenue Foch, Ă cĂŽtĂ© de celui occupĂ© par son majordome, Valdson. Elle pourrait sây installer, afin dâĂȘtre Ă sa disposition quand il est Ă Paris. En plus du logement, Epstein lui verserait 2 000 euros par mois. InĂšs accepte. Le studio fait 18 mĂštres carrĂ©s, il a de la moquette grise au sol et deux fenĂȘtres donnant sur cour. Il est fonctionnel. Il y a un micro-ondes et un mini-frigo, un canapĂ©-lit Ă tiroirs, une commode et une chaise jaune. InĂšs sâachĂšte une lampe, une enceinte et un tĂ©lĂ©viseur. Les semaines oĂč son nouveau patron est prĂ©sent dans la capitale française âce qui arrive de plus en plus souventâ, elle passe parfois des heures Ă ne rien faire dans cette piĂšce car elle doit pouvoir rĂ©pondre au tĂ©lĂ©phone Ă toute heure et descendre dans lâappartement principal sur-le-champ. Epstein lui a aussi demandĂ© de sâhabiller <i>âcomme Ă lâuniversitĂ©â</i> avec un jean et un t-shirt neutre, de ne pas mettre de maquillage et, Ă©videmment, pas de vernis Ă ongles. Elle nâa pas non plus droit aux rĂ©seaux sociaux, et a interdiction de prendre des photos de lâappartement ou du studio. Des gens la surveillent, lui a-t-il dit â<i>âTu ne les verras pas. Tu ne sauras pas qui câest.â</i> Existent-ils seulement? InĂšs nâen sait rien mais, victime dâun phĂ©nomĂšne dâemprise, elle est terrorisĂ©e. Elle nâa pas oubliĂ© cette phrase funeste que lâAmĂ©ricain lui a glissĂ©e quelques annĂ©es auparavant: <i>âJâai eu une assistante qui a voulu partir. Elle est dĂ©cĂ©dĂ©e deux semaines aprĂšs.â</i> Elle nâa pas non plus oubliĂ© ce jour oĂč, dans la maison de New York, le milliardaire lui a demandĂ© de se prĂ©senter Ă lâun de ses invitĂ©s comme son <i>âesclaveâ</i>. Six ans aprĂšs la mort de Jeffrey Epstein, quand nous lui tĂ©lĂ©phonons, il ne suffit que de quelques mots de sa part pour comprendre que le sentiment dâhumiliation et la peur sont intacts, et que son calvaire nâa jamais pris fin.</p>
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<p>Ă mesure quâon la dĂ©couvre, lâaffaire Epstein se rĂ©vĂšle ĂȘtre un labyrinthe de lâhorreur. Vous ouvrez une porte, on vous raconte une histoire sordide, un viol, deux viols, trois viols, une vie brisĂ©e. Vous en ouvrez une deuxiĂšme, et lâhistoire est encore pire que la prĂ©cĂ©dente. Vous convainquez une femme de vous parler, et elle sâeffondre, Ă 50 ans passĂ©s, au moment de vous dĂ©tailler ce quâelle a subi quand elle en avait 20. Vous notez ces rĂ©cits dans un carnet, les dates, les lieux, et quand vous les relisez, câest le vertige: les faits se sont Ă©talĂ©s sur prĂšs de 40 ans. Vous regardez de plus prĂšs, vous tournez et retournez les pages, et vous avez le sentiment de voir double: les dates se chevauchent. Ă lâexact moment oĂč InĂšs Ă©tait recrutĂ©e, Jeffrey Epstein prenait au moins deux autres femmes dans ses filets Ă Paris, puis dâautres encore la mĂȘme semaine Ă New York, Quito, Riga ou Varsovie. Quand elle Ă©tait tapie dans sa chambre de bonne, dâautres Ă©taient aussi piĂ©gĂ©es ailleurs, certaines de lâautre cĂŽtĂ© de lâocĂ©an Atlantique, certaines juste lĂ , quatre Ă©tages en dessous. Vous recoupez dâautres informations, dâautres rendez-vous: Ă la mĂȘme pĂ©riode, leur bourreau dĂ©jeunait avec Bill Gates avenue Foch et se faisait ouvrir les portes de Versailles par la famille Lang ; Ă New York, il frayait avec Woody Allen, des Prix Nobel, des diplomates et des banquiers ; il voyageait en jet privĂ© autour du monde, se faisait dĂ©poser en hĂ©licoptĂšre Ă Monaco.</p>
<p>Câest une histoire Ă se taper la tĂȘte contre les murs. Pas seulement celle dâun violeur parmi les violeurs, mais celle du prĂ©dateur ultime ; pas seulement une litanie de crimes sexuels, mais un systĂšme mĂ©thodique, industrialisĂ©, fonctionnant sur lâemprise et lâexploitation. Une histoire que lâon a longtemps vue comme proprement amĂ©ricaine, mais qui a pris ses aises aux quatre coins du monde. La perquisition du 22, avenue Foch et le tĂ©moignage dâInĂšs prouvent dâailleurs quâelle sâest dĂ©roulĂ©e en grande partie âet en plein jourâ au cĆur dâun quartier parisien parmi les plus huppĂ©s de la planĂšte. La question qui vient alors Ă lâesprit est aussi simple que vertigineuse: comment cela a-t-il pu arriver?</p>
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<b>CHAPITRE 2 UN AMĂRICAIN Ă PARIS</b>
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<p>Imaginez dâabord le cadre. Paris, annĂ©es 1980, dans le âTriangle dâorâ formĂ© par trois avenues âMontaigne, George-V et Champs-ĂlysĂ©esâ qui dĂ©limitent un noyau de luxe sur lequel la ville a construit sa rĂ©putation de capitale de la mode. Ce monde exclusif sâil en est vit alors une rĂ©volution. Jusquâici aux mains dâagences familiales dirigĂ©es par des mĂšres poules qui traitaient les âfillesâ comme les leurs, lâindustrie du mannequinat a vu arriver des acteurs dâun nouveau genre. En 1972, le flamboyant John Casablancas, hĂ©ritier dâune riche famille dâindustriels, dĂ©barquĂ© de New York, a ouvert Elite Model Management avenue Montaigne. Ses mĂ©thodes sont agressives, sa communication aussi: Elite ne prend que les meilleures et leur promet des carriĂšres internationales. Le succĂšs est immĂ©diat. En quelques annĂ©es, Paris devient le théùtre dâune guerre sans merci. Câest lâĂšre de ceux que lâon appelle âles play-boysâ, toujours entre deux avions, qui reviennent Ă Paris avec des grappes de filles Ă©trangĂšres aux bras et se les disputent chez RĂ©gine et chez Castel. Les rivaux de Casablancas sâappellent GĂ©rald Marie, qui est alors en train de gravir les Ă©chelons chez Paris Planning, Claude Haddad, chez Mademoiselle Prestige, et Jean-Luc Brunel, chez Karin Models. La nuit, on les trouve aux Bains Douches, au Palace, au PrivĂ© ou Ă LâApocalypse, Ă une table VIP, toujours entourĂ©s dâune nuĂ©e de mannequins que lâon a laissĂ© entrer sans faire la queue, et sans payer. Ces golden-boys, qui rĂšgnent sur un business en plein essor, nâhĂ©sitent pas Ă jouer de leur statut afin dâobtenir les faveurs sexuelles de leurs âprotĂ©gĂ©esâ âen rĂ©alitĂ©, des jeunes filles esseulĂ©es dans la capitale et entiĂšrement Ă leur merci. Brunel, Haddad, Casablancas, Marie, sâen cachent Ă peine. Au contraire, ils jouissent dâune aura telle quâils attirent dans leur sillage toute une faune dâhommes fortunĂ©s rĂȘvant, eux aussi, de se âtaper des mannequinsâ.</p>
<p>Isolez maintenant un homme en particulier: Jean-Luc Brunel. Au milieu des annĂ©es 1980, la quarantaine flamboyante, des chemises invariablement ouvertes sur son torse, parfois une paire de lunettes Ă Ă©cailles sur le nez, le patron de Karin Models roule en Ferrari bleue et aime la cocaĂŻne. Il vit au 45, avenue Hoche, Ă deux pas de son agence et de lâArc de triomphe, dans un 200 mĂštres carrĂ©s de fonction, avec moulures au plafond et vaste salon meublĂ© avec goĂ»t: canapĂ© en cuir jaune, fauteuils pivotants, antiquitĂ©s et grande cheminĂ©e. Son appartement est lâun des QG du cĂŽtĂ© obscur de la capitale. Sây dĂ©roulent, plusieurs fois par semaine, des cocktails et des afters convoitĂ©s par ceux qui savent que lâon y trouve toujours deux choses: de la drogue et des mannequins. On y croise des personnalitĂ©s de la mode, des hommes dâaffaires Ă©trangers, des gens du cinĂ©ma. La mannequin amĂ©ricaine Marianne Shine se rappelle aujourdâhui par tĂ©lĂ©phone y avoir vu, au printemps 1986, Harvey Weinstein et lâItalien Fabrizio Lombardo, qui deviendra, des annĂ©es plus tard, lâassociĂ© du tristement cĂ©lĂšbre producteur amĂ©ricain et, selon plusieurs victimes, son complice. Les deux Ă©taient alors de passage Ă Paris pour assister au tournoi de Roland-Garros, et Lombardo se comportait comme chez lui dans cet appartement oĂč il semblait avoir ses habitudes.</p>
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<b>Câest lâĂšre de ceux que lâon appelle âles play-boysâ, toujours entre deux avions, qui reviennent Ă Paris avec des grappes de filles Ă©trangĂšres aux bras et se les disputent chez RĂ©gine et chez Castel</b>
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<p>Câest dans ce cadre et aux cĂŽtĂ©s de cet homme que va se nouer lâhistoire parisienne de Jeffrey Epstein. Si lâAmĂ©ricain frĂ©quente la France depuis plusieurs annĂ©es dĂ©jĂ âselon lâun de ses passeports, il y serait venu en 1982 et 1983â, la plus vieille trace dâune prĂ©sence dans la capitale que nous avons Ă©tĂ© en mesure dâĂ©tablir le situe ici, dans lâappartement de Brunel, un soir de 1988. Courtney Powell est mannequin, elle a 19 ans, mesure un peu plus dâ1,80 mĂštre et vient de dĂ©barquer Ă Paris depuis sa Pennsylvanie natale. Son agence amĂ©ricaine lâa convaincue que le Français pourrait lâaider Ă Ă©toffer son book. Ces annĂ©es-lĂ , dans les boĂźtes et les restaurants chics de la rive droite de la Seine, sont organisĂ©s de grands dĂźners oĂč le plan de table est toujours le mĂȘme: une fille /un homme de 30 ou 40 ans son aĂźnĂ© / une fille / et ainsi de suite. Ă ce jeu-lĂ , Brunel est lâun des plus assidus: les mannequins de Karin Models sont priĂ©es de sây plier. Assister Ă ces raouts, insiste-t-il auprĂšs dâelles, est essentiel: câest comme ça que lâon se procure des <i>âcontactsâ,</i> que lâon se fait <i>âconnaĂźtreâ.</i> Alors quand il propose Ă Courtney de participer Ă cette soirĂ©e en 1988, elle ne peut quâaccepter. PrĂšs de 40 ans plus tard, elle est formelle: lors de ce dĂźner, Brunel lâa prĂ©sentĂ©e Ă un ami aux Ă©pais cheveux bruns bouclĂ©s quâil appelait âJeffyâ. Jeffrey Epstein. Ce dernier est alors le seul AmĂ©ricain dans la piĂšce. Courtney ne lâa jamais vu, et pourtant il semble parfaitement Ă lâaise dans le dĂ©cor âavec le recul, elle se dira quâil avait lâair de <i>âfaire partie des habituĂ©sâ</i>. Brunel lâa rencontrĂ© peu de temps avant, Ă bord dâun vol New York-Nice. Les deux hommes se sont ensuite rendus ensemble Ă Saint-Tropez en hĂ©licoptĂšre, et ils ont sympathisĂ©.</p>
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<i>âBeaucoup de gens savent. Et tous continuent de travailler avec lui, je ne sais pas pourquoiâ</i>
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<b>Une mannequin qui accuse Brunel de viol, dans un reportage en 1988</b>
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<p>Epstein a alors dĂ©jĂ un pied et demi dans le milieu: il sort avec la top model et ancienne Miss SuĂšde Eva Andersson, que Brunel connaĂźt bien parce quâelle est une star et quâelle est reprĂ©sentĂ©e par la mythique agence new-yorkaise Ford. Surtout, Epstein est le conseiller financier de Leslie Wexner, fondateur de la sociĂ©tĂ© Limited Brands, qui comprend notamment Victoriaâs Secret, une marque de lingerie cĂ©lĂšbre qui fait fantasmer tout le monde, les mannequins comme leurs agents. Mais ce soir-lĂ , dans lâappartement de Brunel, âJeffyâ nâĂ©voque pas la marque ; il se prĂ©sente Ă Courtney comme <i>âtravaillant dans le cinĂ©maâ</i>. Il lui parle dâun rĂŽle dans un film, une sorte de remake dâun long-mĂ©trage brĂ©silien un peu confidentiel, intitulĂ© <i>Giselle</i>: serait-elle intĂ©ressĂ©e? Brunel, Ă cĂŽtĂ©, est enthousiaste. Son ami est quelquâun de trĂšs important, lui assure-t-il, capable de lâaider Ă lancer sa carriĂšre. Un rendez-vous est fixĂ© quelques jours plus tard, dans un appartement du Marais, quartier central de la capitale, afin quâelle passe des essais. Sur place, lâAmĂ©ricain attend Courtney avec une camĂ©ra Super 8. Il est seul. Il la fait asseoir sur le canapĂ©. TrĂšs vite, il passe ses mains autour de sa taille, se met Ă lui tapoter lâĂ©paule et la prĂ©vient: elle va devoir jouer une scĂšne dâamour et <i>âmontrer ce dont [elle est] capableâ</i>. Quand elle cherche Ă se dĂ©gager, il la plaque contre un mur, puis au sol. Elle crie <i>âNon!â</i>, parvient Ă sâenfuir, fait ses valises, et rentre en Pennsylvanie.</p>
<p>Rapidement, Jeffrey Epstein et Jean-Luc Brunel forment ce que lâon peut sans exagĂ©rer appeler âun duoâ. Pour commencer, ils ont des intĂ©rĂȘts communs. Le Français, avec son agence de mannequins, a les filles, beaucoup de filles. LâAmĂ©ricain, lui, a lâargent, beaucoup dâargent. Mais il nây a pas que ça. Brunel partage avec Epstein de nombreux traits de personnalitĂ©. Comme lui, il est irriguĂ© dâune immense soif de rĂ©ussite. NĂ© en septembre 1946 Ă Neuilly-sur-Seine dans une famille sans histoires âfils de notaire et petit-fils de notables auvergnatsâ, Ă©levĂ© dans le XVI<sup>e</sup> arrondissement de Paris, Jean-Luc Brunel est lâaĂźnĂ© de trois enfants et il sâest distinguĂ©, trĂšs jeune, en Ă©tant le plus dissipĂ©. Avant de quitter le lycĂ©e en premiĂšre, il a usĂ© les bancs de onze Ă©tablissements. Cela ne lâempĂȘche pas de vite Ă©voluer professionnellement, car il a dâautres atouts: il est malin, charmeur et plutĂŽt agrĂ©able Ă regarder, avec ses yeux bleus perçants et son Ă©lĂ©gance bon chic, bon genre. Il a commencĂ© sa carriĂšre dans lâunivers du mannequinat auprĂšs de Claude François qui, au dĂ©but des annĂ©es 1970, a ouvert lâagence Girls Models et lancĂ© la revue de charme <i>Absolu</i>. Le chanteur a embauchĂ© Brunel comme <i>model scout</i> (ârecruteur de mannequinsâ), avec pour consigne de parcourir lâEurope afin de dĂ©nicher de futurs talents. Il sait repĂ©rer les filles prometteuses dans la rue. Câest lui, par exemple, qui a âdĂ©couvertâ Ă Londres Susan Bevan, qui fera bientĂŽt la couverture de <i>Elle</i> et de <i>Marie Claire</i>. Comme Epstein, Brunel affiche aussi un goĂ»t prononcĂ© pour la transgression, et un comportement de prĂ©dateur. En dĂ©cembre 1988, dans un reportage intitulĂ© <i>American Girls in Paris</i> diffusĂ© dans lâĂ©mission <i>60 Minutes</i> sur CBS, qui entend mettre au jour les pratiques des agences parisiennes, la mĂȘme Courtney Powell qui raconte avoir subi lâassaut dâEpstein assure avoir Ă©tĂ© Ă©galement attaquĂ©e par Brunel et parle des fameux dĂźners parisiens lors desquels le Français fait venir des filles pour ses amis. <i>âCâest un marchĂ© aux bestiaux, on ne vous met lĂ que pour que quelquâun vous choisisse et dĂ©cide de vous ramener chez lui, dans son lit!â</i> Dâautres mannequins livrent Ă lâĂ©cran des histoires similaires. Lâune dâentre elles affirme sous le couvert de lâanonymat avoir Ă©tĂ© droguĂ©e puis violĂ©e par <i>âJean-Lucâ</i> alors quâelle Ă©tait inconsciente. <i>âBeaucoup de gens savent,</i> ajoute-t-elle au sujet des agissements de Brunel. <i>Et tous continuent de travailler avec lui, je ne sais pas pourquoi.â</i></p>
<p>Ă la fin des annĂ©es 1980, Karin Models est dĂ©jĂ lâune des agences les plus puissantes de la capitale française, gĂ©rant les carriĂšres de certaines de celles qui deviendront des <i>supermodels</i>, comme Estelle LefĂ©bure ou Christy Turlington. Alors, bien sĂ»r, ce reportage de CBS Ă©gratigne la rĂ©putation de son patron. Lâinfluente Eileen Ford, fondatrice de lâagence Ford Models, dâabord incrĂ©dule tant elle sâĂ©tait prise dâaffection pour Brunel, dĂ©cide bon grĂ© mal grĂ© de couper les liens. Mais dans le fond, rien ne change.</p>
<p>La chute du mur de Berlin, fin 1989, et lâeffondrement de lâURSS qui a suivi ont ouvert de nouvelles vannes. On voit dĂ©barquer Ă Paris des filles venant dâEurope de lâEst. Silhouettes graciles et pommettes hautes, les Russes, Yougoslaves et autres TchĂ©coslovaques prĂ©sentent un âavantageâ supplĂ©mentaire: elles sont fauchĂ©es et parlent mal lâanglais, ce qui les rend vulnĂ©rables, donc potentiellement moins exigeantes et, surtout, plus dociles. Ces <i>new faces</i> renouvellent favorablement le catalogue de lâagence. De Moscou Ă Prague, de Varsovie Ă Cuba, Brunel passe les deux tiers de lâannĂ©e en voyage, Ă sonner aux portes des petites agences locales Ă la recherche de toujours plus de nouveaux visages, pour lâagence mais aussi pour garnir les tables des soirĂ©es privĂ©es auxquelles il continue, malgrĂ© les scandales, de convier ses amis.</p>
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<p>Septembre 1991, soit trois ans aprĂšs la sordide soirĂ©e de 1988. Jeffrey Epstein est de nouveau dans le salon de Jean-Luc Brunel, assis sur lâun des accoudoirs du gros canapĂ© en cuir jaune, face Ă la cheminĂ©e. Une fille est posĂ©e sur ses genoux. Elle est russe, sâappelle Olga et semble ne pas ĂȘtre majeure. Cette scĂšne, câest encore une ex-mannequin, la NĂ©erlandaise Thysia Huisman, qui nous la dĂ©crit. Si elle est capable de la restituer ainsi, 35 annĂ©es plus tard, dans les moindres dĂ©tails âle canapĂ©, la cheminĂ©e, le prĂ©nom de la filleâ, câest Ă©videmment parce que pour elle, comme pour tant dâautres, son passage chez Jean-Luc Brunel sâest mal terminĂ©. On nâoublie pas quand, Ă 18 ans, lâhomme dans lequel on a placĂ© tous ses espoirs finit, au bout dâune semaine, par nous droguer et nous violer. Thysia vient alors de dĂ©barquer avec sa valise Ă la gare du Nord, en provenance de Bruxelles. Elle a Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©e Ă Jean-Luc Brunel quelques jours plus tĂŽt dans la capitale belge par son agence locale. Le Français lui a dit voir en elle sa <i>âfuture starâ</i>. Il lui a immĂ©diatement proposĂ© de venir travailler pour Karin Models, Ă Paris, et de loger chez lui. Un <i>âhonneurâ</i> rĂ©servĂ© Ă <i>â[ses] meilleures fillesâ</i>, a-t-il prĂ©cisĂ©. Ce soir de septembre, quand Thysia entre dans le vaste appartement de lâavenue Hoche au milieu de ce qui semble ĂȘtre un cocktail, Brunel la serre dans ses bras et la prĂ©sente aux uns et aux autres comme sa <i>âderniĂšre dĂ©couverte, un diamant brutâ.</i> Câest bientĂŽt la Fashion Week, lâassistance est composĂ©e de photographes, de gens de <i>Vogue</i>, de mannequins pour la plupart venues des pays de lâEst, et de ce quâelle identifie comme Ă©tant des <i>âhommes dâaffairesâ</i> Ă©trangers. Parmi eux, donc, installĂ© sur le canapĂ© jaune, la dĂ©nommĂ©e Olga sur ses genoux, un AmĂ©ricain en col roulĂ© noir et pantalon en tweed. Il lui lance en souriant: <i>âSalut, je suis Jeffrey, mais tout le monde mâappelle Jeff.â</i> Pendant de longues secondes, âJeff â la toise, avant de lui glisser, sur le ton de la confidence: <i>âTu sais, câest important quâun homme comme Brunel voie quelque chose en toi, tu devrais en tirer parti.â</i> Brunel est juste Ă cĂŽtĂ©. Thysia discerne entre les deux hommes une entente, une complicitĂ©, qui la mettent dĂ©jĂ , sans quâelle sache vraiment pourquoi, un peu mal Ă lâaise. Sa gĂȘne augmente dâun cran quand elle discute avec Olga. Cette derniĂšre a lâair dâune adolescente, son regard est mĂ©lancolique et son attitude rĂ©signĂ©e. <i>âGagner sa vie ici nâest pas facile,</i> la prĂ©vient la jeune fille. <i>Toutes les mannequins du monde veulent percer Ă Paris...â</i> Avant de sâĂ©gayer un peu: <i>âMais Jeff prend bien soin de moi!â</i> Un dernier dĂ©tail: lorsque Thysia lui demande comment elle est arrivĂ©e en France, Olga lui explique avoir Ă©tĂ© repĂ©rĂ©e par Jean-Luc Brunel, lors dâun concours Ă Moscou. Le premier rouage du systĂšme Epstein est en place. Dans quelques mois, le prĂ©dateur amĂ©ricain fera la rencontre de celle qui en deviendra le second: Ghislaine Maxwell.</p>
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<b>CHAPITRE 3 PACTES CRIMINELS</b>
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<p>Longtemps, Ghislaine Maxwell a portĂ© un anneau ornĂ© dâun diamant offert par Jeffrey Epstein, dont elle parlait comme de sa <i>âbague de fiançaillesâ</i>. La Franco-Britannique a Ă©tĂ© tout Ă la fois pour cet homme: sa fiancĂ©e, sa confidente, sa complice, celle qui lâa fait passer du statut de financier de second plan Ă celui dâhomme du monde, capable de dialoguer dâĂ©gal Ă Ă©gal avec des princes et des chefs dâĂtat. Entre eux, le coup de foudre a dâabord Ă©tĂ© amical. La premiĂšre rencontre a lieu Ă New York, fin 1991, par lâintermĂ©diaire dâune amie commune. Ghislaine vient alors de rompre ses fiançailles avec le comte Gianfranco Cicogna Mozzoni, hĂ©ritier dâune grande famille vĂ©nitienne ; Jeffrey, de mettre un terme Ă dix ans de relation avec Eva Andersson, dont il Ă©tait Ă©pris, mais pas au point de se ranger dĂ©finitivement. Il lâinvite Ă prendre le thĂ© dans ses bureaux, amĂ©nagĂ©s dans les majestueuses Villard Houses, sur Madison Avenue. Quand il la fait entrer, elle remarque quâil a une grosse tache de ketchup sur sa cravate. Elle trouve ce dĂ©tail incongru, mais amusant. Epstein a beau, en ce dĂ©but des annĂ©es 1990, ĂȘtre une figure bien installĂ©e Ă Wall Street, il est ce que lâon appelle un self-made-man, qui a Ă©tĂ© Ă©levĂ© Ă Coney Island, dans lâarrondissement de Brooklyn, pas dans les riches quartiers de Manhattan. Il cultive par ailleurs une forme de mystĂšre autour de lâorigine de sa fortune, Ă lâĂ©poque Ă©valuĂ©e Ă une quinzaine de millions de dollars, sur laquelle ce rĂ©cit reviendra plus loin. Pour lâheure, Maxwell sait essentiellement quâĂ partir de 1974, bien quâil nâait pas terminĂ© ses Ă©tudes universitaires, Epstein a enseignĂ© les maths dans une Ă©cole privĂ©e, puis a Ă©tĂ© employĂ© de la banque Bear Stearns, oĂč il sâest fait un nom, avant de se mettre Ă son compte en 1981 en tant que gestionnaire de fortune pour des clients ultrariches triĂ©s sur le volet. En 1991, il vient dâacquĂ©rir sa premiĂšre maison Ă Palm Beach. Ghislaine, fille cadette du magnat britannique de la presse Robert Maxwell, Ă©duquĂ©e dans des Ă©tablissements scolaires qui comptent parmi les meilleurs dâAngleterre, prĂ©sente, elle, un pedigree autrement prestigieux. Elle frĂ©quente le prince Andrew, rencontrĂ© Ă Oxford ; connaĂźt bien la famille Clinton ; cĂŽtoie le dĂ©jĂ richissime Donald Trump. Des accointances dont elle va bientĂŽt lui faire profiter.</p>
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<b>La porte de sa chambre sâouvre dâun coup. Jeffrey Epstein est entrĂ© sans frapper avec, Ă la main, ce quâelle devine ĂȘtre un vibromasseur</b>
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<p>Quâest-ce qui marche entre eux? Lui est amusĂ© par cette grande bourgeoise capable de profĂ©rer les pires insanitĂ©s sans jamais se dĂ©partir de sa sophistication. Elle est fascinĂ©e par son intelligence. Leur relation devient peu Ă peu amoureuse, mais jamais exclusive. Pendant quinze ans, lâAmĂ©ricain parlera de Ghislaine comme de sa <i>âpetite amie principaleâ</i>. Elle dira quâil a Ă©tĂ© sa <i>âbouĂ©e de sauvetageâ</i> aprĂšs la mort brutale de son pĂšre adorĂ©, dont le corps a Ă©tĂ© retrouvĂ© flottant dans lâocĂ©an Atlantique aux abords des Ăźles Canaries, prĂšs de son yacht, le <i>Lady Ghislaine</i>, en novembre 1991. Une âbouĂ©eâ sentimentale, mais aussi financiĂšre car si Ghislaine Maxwell est dâextraction plus riche que Jeffrey Epstein, le rapport de force Ă©conomique entre eux sâinverse rapidement. En mourant, Robert Maxwell a laissĂ© derriĂšre lui un vaste scandale de dĂ©tournement de fonds de pension et des dettes colossales ; Ghislaine se voit ainsi dĂ©lestĂ©e dâune partie de sa fortune. Epstein la prend alors sous son aile, lui verse un salaire annuel de 25 000 dollars, qui va augmenter au fil du temps, jusquâĂ atteindre 250 000 dollars au dĂ©but des annĂ©es 2000. En Ă©change, il lui demande des services, lui confie la charge de son personnel de maison et de lâamĂ©nagement de la villa de Palm Beach. Ghislaine Maxwell aime dire Ă son entourage quâelle est <i>âla directrice gĂ©nĂ©raleâ</i> de ce qui est en train de devenir un empire. Car cette mĂȘme annĂ©e 1991, Epstein rĂ©alise un gros coup. Leslie Wexner, le patron de Victoriaâs Secret, autour duquel lâAmĂ©ricain gravitait dĂ©jĂ en tant que <i>consigliere</i> plus ou moins officieux, accepte, au grand dam de ses proches, de lui confĂ©rer tout pouvoir sur sa fortune, alors Ă©valuĂ©e Ă 1,8 milliard de dollars. Epstein sâoffre un premier jet privĂ© et embauche deux pilotes.</p>
<p>Ă New York, il sâinstalle dans lâune des plus grandes demeures de Manhattan âun hĂŽtel particulier de cinq Ă©tages que Wexner en personne lui a transfĂ©rĂ© dans des circonstances nĂ©buleusesâ et envoie Ghislaine Maxwell parcourir lâouest des Ătats-Unis en quĂȘte dâun autre lieu de villĂ©giature. Il finira par jeter son dĂ©volu sur le âZorro Ranchâ, une immense propriĂ©tĂ© de 30 kilomĂštres carrĂ©s au Nouveau-Mexique. La Franco-Britannique est la moitiĂ© cosmopolite et toujours chic, drĂŽle et avenante de ce <i>golden couple</i>, quand lui endosse le rĂŽle de lâAmĂ©ricain simple et accessible, un peu intello, plus Ă lâaise en jean quâen costume et toujours un peu en retrait. VĂȘtue de perfectos noirs Ă gros boutons dorĂ©s associĂ©s Ă des jupes de tailleur Ă motif pied-de-poule, Maxwell se tient devant lâobjectif avec lâaisance naturelle des gens habituĂ©s depuis toujours Ă la prĂ©sence de photographes. Dans lâombre, loin des flashs, elle use aussi de cette dĂ©contraction et de son charme, mais auprĂšs dâun autre public: les <i>trĂšs</i> jeunes filles.</p>
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<b>Dans la villa dâEpstein, Vanessa trouve Ă©trange que Maxwell demande Ă la photographier alors quâelle sort topless de la piscine. La femme lui explique que <i>âcâest de lâartâ</i> </b>
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<p>Ainsi, en 1993, Ă Paris, dans le vaste lobby de lâhĂŽtel Bristol, câest elle qui sâavance, radieuse et Ă©lĂ©gante, vers lâAnglaise de 16 ans qui se tient au bras de Robert Hanson, un aristocrate londonien. Au cours de la soirĂ©e qui sâensuit dans le Triangle dâor parisien, Maxwell se montre prĂ©venante, attentionnĂ©e. Lâadolescente, grande, blonde, qui rĂȘve de devenir actrice, est impressionnĂ©e par cette femme de 20 ans son aĂźnĂ©e. Maxwell la rappelle deux semaines plus tard et lâinvite Ă venir passer du temps chez elle, dans sa maison de Belgravia, Ă Londres. Elle lui parle alors pour la premiĂšre fois de son <i>âpetit ami amĂ©ricainâ</i>, quâelle dĂ©crit comme <i>âphilanthropeâ</i>, toujours prĂȘt Ă soutenir les jeunes artistes en devenir. Elle lui propose de le rencontrer. Il y aura un premier rendez-vous, puis un deuxiĂšme, et câest au cours de celui-lĂ que les choses dĂ©rapent, et que, dit pudiquement notre tĂ©moin aujourdâhui dâune voix encore chevrotante Ă 47 ans passĂ©s, Epstein <i>âdĂ©passe certaines limitesâ</i>. Les abus dureront dix ans. Au fil du temps, la mĂ©thode de recrutement Ă©laborĂ©e par le duo sâaffine, elle devient mĂȘme un stratagĂšme extraordinairement bien rodĂ©. Il faut entendre les victimes rejouer le film des annĂ©es plus tard, sâattarder sur les dĂ©tails qui leur reviennent en mĂ©moire, pour en mesurer le degrĂ© de sophistication. La Française Vanessa*, Ă lâĂ©poque mannequin et aujourdâhui actrice de renom, qui a livrĂ© son tĂ©moignage Ă la police en septembre 2019, raconte avoir Ă©tĂ© abordĂ©e par Ghislaine Maxwell et Jeffrey Epstein au milieu des annĂ©es 1990, Ă lâĂąge de 16 ans, dans une boĂźte de nuit Ă Saint-Tropez. Ce soir-lĂ , Maxwell lui parle âdans un français parfaitâ de sa mĂšre française, de sa naissance Ă Maisons-Laffitte, prĂšs de Paris, et de son attachement au pays.</p>
<p>Elle lui suggĂšre de rester en contact. Vanessa la trouve <i>âsympaâ</i> et, quatre ans plus tard, quand elle monte Ă la capitale depuis son Sud natal pour suivre des cours de théùtre, câest tout naturellement quâelle la revoit pour un cafĂ©, puis Ă dâautres occasions. Jeffrey nâest jamais loin, mais ne participe guĂšre Ă leurs discussions. Câest Ghislaine qui est aux manettes. Son ascendance ainsi que la finesse de ses apparats et de sa conversation sont un camouflage parfait: le plus sĂ»r piĂšge nâest jamais celui que lâon voit venir.</p>
<p>Un jour, elle invite Vanessa Ă venir en vacances Ă Palm Beach. Pas la peine de sâinquiĂ©ter du prix des billets, la rassure-t-elle, elle voyagera avec eux en jet privĂ©. Dans la villa dâEpstein, la jeune femme trouve Ă©trange que Maxwell demande Ă la photographier alors quâelle sort topless de la piscine. La femme lui explique que <i>âcâest de lâartâ</i>. Mais ce moment de gĂȘne ne dure que quelques minutes, et le sĂ©jour se prolonge Ă Little Saint James. LĂ , sur lâĂźle privĂ©e, les attend une autre jeune femme, dâorigine latinoamĂ©ricaine, qui semble connaĂźtre le couple depuis des annĂ©es. Vanessa est impressionnĂ©e par les lieux âpour rejoindre sa chambre, elle doit enfourcher un quad. Avec le recul, concĂšdera-t-elle aux policiers français, on peut se dire <i>âTiens, le couple est lĂ avec deux filles, câest particulierâ</i>, mais comme <i>âil ne sâest rien passĂ©â</i>, elle <i>âne pouvai[t] pas penser [quâelle allait se] faire agresserâ</i>. Alors, lorsque Ghislaine Maxwell lâinvite de nouveau Ă la rejoindre quelques mois plus tard, cette fois Ă New York, elle accepte sans hĂ©siter. En plein hiver 2000-2001, Vanessa dĂ©couvre donc la somptueuse maison de Jeffrey Epstein sur la 71<sup>e</sup> rue et sa vue sur Central Park. Câest encore Maxwell qui lâaccueille, qui dĂźne avec elle. Et puis, la veille de son dĂ©part, la porte de sa chambre sâouvre dâun coup. Jeffrey Epstein est entrĂ© sans frapper avec, Ă la main, ce quâelle devine ĂȘtre un vibromasseur de couleur argentĂ©e. <i>âTu sais, je tâai observĂ©e. Je vois Ă ton visage que tu nâas jamais eu dâorgasmeâ</i>, lui lance-t-il, avant dâessayer de la convaincre quâil est capable de la <i>âlibĂ©rerâ</i> de quelque chose. Elle se met Ă trembler de peur.</p>
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<p>Il lui parle de sa <i>âcolĂšreâ</i>, fait dâĂ©tranges bruits de bouche imitant celui des sabots de cheval pour la <i>âcalmerâ</i> ; puis il lâoblige Ă sâallonger et commence Ă la toucher. Elle se relĂšve, mais nâose pas quitter la piĂšce, craint que le personnel soit complice, et de toute façon, oĂč pourrait-elle se rĂ©fugier dans cette immense demeure? Jeffrey Epstein finit par la plaquer sur le lit et la violer Ă lâaide du sextoy, avant de se masturber au-dessus dâelle. Elle est abasourdie de voir cet homme, quâelle a toujours considĂ©rĂ© comme quelquâun <i>âde respectueux et dâĂ©lĂ©gantâ</i>, se transformer en <i>âquelquâun dâautreâ</i>. <i>âCâĂ©tait le mari de GhislaineâŠâ</i> dira-t-elle aux policiers, encore incrĂ©dule presque 20 ans plus tard. Longtemps, elle se demandera si Maxwell savait, si cette derniĂšre Ă©tait <i>âresponsableâ</i> et quel genre de <i>âcoupleâ</i> elle formait vraiment avec Jeffrey Epstein.</p>
<p>Une partie de la rĂ©ponse se trouve dans lâhistoire de Virginia Roberts Giuffre, que Ghislaine Maxwell recrute un jour de 2000 âalors quâelle ne sâappelle encore que Virginia Robertsâ dans le spa de Mar-a-Lago, le club privĂ© de Donald Trump. Virginia est une blonde fluette de 16 ans, marquĂ©e par une enfance difficile faite dâagressions sexuelles, de maltraitances et de fugues, qui rĂȘve de devenir masseuse professionnelle: autrement dit, la âcandidate idĂ©aleâ. Pour elle, Epstein et Maxwell ont dâautres desseins. Virginia, qui a racontĂ© son histoire dans un livre, <i>Nobodyâs Girl</i> (âla fille de personneâ), paru aprĂšs son suicide en avril 2025, ne sera ni une proie de passage ni une de ces ârĂ©guliĂšresâ que Jeffrey fait revenir de temps en temps: elle va intĂ©grer le quotidien de ce qui est, davantage quâun couple, un duo criminel. Ainsi, elle devient Ă la fois une sorte de fille adoptive et un objet sexuel, mĂ©thodiquement entraĂźnĂ©e par Ghislaine Ă contenter Jeffrey puis, rapidement, Ă recruter de nouvelles filles, parfois ĂągĂ©es dâĂ peine 14 ans. Lâadolescente gravit les Ă©chelons jusquâĂ celui de âfavoriteâ au sein de ce quâEpstein appelle sans hĂ©siter son <i>âharemâ</i>, au sommet duquel trĂŽne alors Maxwell. AuprĂšs de Virginia, lâhomme sâĂ©panche parfois sur son insatiable dĂ©sir sexuel et son appĂ©tence pour les trĂšs jeunes filles, se justifiant au moyen dâarguments pseudo-scientifiques: si les filles ont leurs rĂšgles, câest bien quâelles peuvent porter un enfant, et donc avoir des relations sexuelles, non? Dâailleurs, la majoritĂ© sexuelle ne diffĂšre-t-elle pas dâun pays Ă un autre? Le couple lâemmĂšne partout, Ă New York, Ă Paris, Ă Little Saint James, au Zorro Ranch, Ă Saint-Tropez pour lâanniversaire de Naomi Campbell. Parfois, des personnalitĂ©s les accompagnent, des scientifiques, des profs de Harvard, des politiciens amĂ©ricains ou le prince Andrew, que Virginia accusera, des annĂ©es plus tard, de lâavoir violĂ©e (il a Ă©tĂ© dĂ©chu de son titre en octobre 2025 Ă la suite de cette affaire). Il y a aussi Jean-Luc Brunel, bien sĂ»r, avec ses chemises bariolĂ©es toujours entrouvertes et son accent français Ă couper au couteau. Un jour, Virginia a entendu Epstein dire que cet ami français lui avait <i>âfourniâ</i> plus dâun millier de filles. Elle nâa jamais su si câĂ©tait vrai, mais elle nâa jamais oubliĂ© ce chiffre. Car la mĂ©canique mise au point entre le milliardaire et lâagent de mannequins ne sâest pas arrĂȘtĂ©e avec lâarrivĂ©e de Ghislaine Maxwell dans la vie du premier. Elle sâest au contraire prolongĂ©e, et perfectionnĂ©e. Ă partir de quel moment? Difficile, aujourdâhui, de se faire une idĂ©e prĂ©cise: ces Ă©changes-lĂ ne figurent pas dans les documents rĂ©cemment dĂ©classifiĂ©s par la justice amĂ©ricaine, et les anciens de Karin Models jurent, les uns aprĂšs les autres, nâavoir jamais rien su du circuit parallĂšle que Brunel commençait alors Ă mettre en place. Cela dit, leurs tĂ©moignages, ainsi que ceux de certains proches de lâagent, de membres de sa famille ou de la profession, dessinent une hypothĂšse.</p>
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<b>TrĂšs vite, MCÂČ devient une source dâapprovisionnement efficace et discrĂšte, lâune des courroies de transmission dâun terrible systĂšme Ă deux entrĂ©es</b>
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<p>Jean-Luc Brunel est dĂ©pensier. Peu aprĂšs avoir cofondĂ©, en 1989 aux Ătats-Unis, lâagence Next Model Management avec son frĂšre et Faith Kates, une amie de longue date de Jeffrey Epstein, le Français sâest offert une maison Ă Miami, oĂč il a ouvert des bureaux. Il a beau ĂȘtre un <i>scout</i> et un agent rĂ©ellement talentueux, qui se vante alors dâavoir fait dĂ©coller les carriĂšres de Monica Bellucci, Milla Jovovich ou encore Sharon Stone, il fait un piĂštre gestionnaire au train de vie cocaĂŻnĂ© (consommation quâil cache dâailleurs Ă Epstein, qui a la drogue en horreur) et un mauvais associĂ©. En 1995, il est mĂȘme Ă©vincĂ© de chez Next, accusĂ© dâavoir piquĂ© dans la caisse. Il ouvre alors une nouvelle structure, Karin Models of America. Mais lĂ encore, lâaventure va tourner court. En quelques annĂ©es, le turbulent Brunel rĂ©ussit Ă se fĂącher avec ses deux associĂ©s. Le premier, Joey Hunter, un ancien de lâagence Ford, nâaime pas <i>âles mĂ©thodes de Jean-Luc</i>, rĂ©sume-t-il aujourdâhui par tĂ©lĂ©phone. <i>Je voyais dĂ©barquer le matin dans les locaux des tas de filles qui nâavaient franchement pas</i> <i>beaucoup de potentiel. Elles me disaient:</i> âJean-Luc mâa dit de venir ici faire un <i>test shoot</i>â<i>, alors on prenait des photos, mais aprĂšs elles disparaissaient dans la nature, on ne les revoyait plus...â</i> Ces jeunes recrues Ă©taient-elles destinĂ©es Ă Jeffrey Epstein? Hunter affirme avoir trĂšs vite eu <i>âdes soupçonsâ</i>, sans donner plus de dĂ©tails. <i>âJâai commencĂ© Ă leur poser des questions</i>. <i>Alors Jean-Luc mâa mis dehors et ça a Ă©tĂ© la fin de lâhistoire.â</i> Peu aprĂšs, Brunel se brouille avec le Français Ătienne des Roys (dĂ©cĂ©dĂ© en 2009), associĂ© chez Karin Models France, en raison de <i>âdĂ©saccords au sujet de la gestionâ</i>, Ă©lude une ancienne cadre de l'agence parisienne, admettant du bout des lĂšvres que la rĂ©putation trouble de Jean-Luc Brunel y a sans doute Ă©tĂ© pour quelque chose. Des Roys entame alors une procĂ©dure judiciaire pour empĂȘcher ce dernier d'utiliser le nom de Karin Models. Il obtient gain de cause en 2003, pousse l'agent dehors et coupe dĂ©finitivement les liens.</p>
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<p>Câest Ă ce moment-lĂ que Brunel et Epstein, qui se connaissent depuis maintenant une quinzaine dâannĂ©es, semblent sâassocier formellement. Karin Models of America est rebaptisĂ©e MCÂČ (prononcer Ă lâamĂ©ricaine: <i>MC squared</i>), un nom imaginĂ© par les deux hommes comme une sorte de blague dâinitiĂ©s, une <i>private joke</i> en rĂ©fĂ©rence Ă la cĂ©lĂšbre Ă©quation dâAlbert Einstein, <i>E = MCÂČ</i>. Câest une disparition Ă la Perec: le E sâefface dans le nom de lâagence, mais Epstein est partout. TrĂšs vite, MCÂČ devient une source dâapprovisionnement efficace et discrĂšte, lâune des courroies de transmission dâun terrible systĂšme Ă deux entrĂ©es: une officielle, qui mĂšne des filles vers le mannequinat ; et une officieuse, qui en envoie dans les griffes de Jeffrey Epstein, depuis plusieurs continents.</p>
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<b>CHAPITRE 4 DERRIĂRE LES PORTES</b>
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<p>Des filles. Des dizaines, des centaines, des milliers de filles. Ă New York, Ă Palm Beach, sur Little Saint James et Ă Paris, oĂč il a acquis en 2001 son appartement du 22, avenue Foch. Le majordome Valdson Vieira Cotrin les voit aller et venir. Il y en a toujours trois ou quatre minimum dans le logement, toutes bien plus jeunes que celui que Valdson appelle encore aujourdâhui âMonsieurâ âmais <i>âapparemment majeuresâ</i>, juge-t-il. Ce sont aussi des filles qui ouvrent la porte de la maison de New York. Elles sâassoient prĂšs de Jeffrey Epstein lors de ses rĂ©unions avec des banquiers et des cĂ©lĂ©britĂ©s. Elles voyagent avec lui Ă bord de son jet privĂ© pour rencontrer scientifiques, dirigeants politiques et chefs dâentreprise. Leur omniprĂ©sence est telle que plus personne ne semble sâen Ă©tonner. Valdson pense quâelles sont toutes mannequins, car elles sont systĂ©matiquement grandes, trĂšs minces, trĂšs belles, et quâelles ont souvent des prĂ©noms de lâEst. Et ce sont elles qui lui donnent le plus de travail, car elles occupent les chambres, il faut leur prĂ©parer Ă manger, aller les chercher Ă lâaĂ©roport et dĂ©barrasser aprĂšs leur dĂ©part. Certaines sont prĂ©sentĂ©es au majordome comme des <i>âamiesâ</i>, dâautres comme des <i>âpetites amiesâ</i> ou des <i>âconcubinesâ</i>. Il y a aussi celles de passage, parfois jusquâĂ trois dans la mĂȘme journĂ©e. Elles arrivent, Monsieur sâenferme avec elles dans la salle de massage pendant une heure, et elles repartent. Valdson ne rentre jamais dans la piĂšce, câest la premiĂšre des rĂšgles de la maison que lui a signifiĂ©es Ghislaine Maxwell lors de sa prise de fonction, en septembre 2001. Les suivantes: ne jamais adresser la parole aux invitĂ©s ; ne jamais manger devant le patron ; ne jamais poser de questions. Valdson, qui a passĂ© 30 ans de sa vie au service dâambassadeurs ou de PDG du CAC 40, connaĂźt les excentricitĂ©s des plus riches et sait que dans ce monde-lĂ , les rĂšgles les plus strictes sont celles que lâon ne met pas sur le papier. Alors il les applique. La vie avenue Foch est une valse de portes. Valdson toque, et si ça ne rĂ©pond pas, il fait demi-tour. Il porte des piles de linge, longe le couloir et, parfois, il entend des bruits. Il continue dâavancer. Valdson ne connaĂźt pas les noms de ces filles, car contrairement Ă New York, Epstein ne tient pas, avenue Foch, de planning Ă©crit de ses rendez-vous. Mais le majordome a retenu le prĂ©nom dâInĂšs qui, les derniĂšres annĂ©es, rĂ©sidait au sixiĂšme Ă©tage comme lui, et Ă©tait toujours prĂ©sente quand Monsieur Ă©tait Ă Paris. Et il nâa bien Ă©videmment pas oubliĂ© celui de Ghislaine. Il y a aussi les <i>âassistantesâ</i>, qui dĂ©barquent Ă chaque sĂ©jour dâEpstein et repartent presque toujours avec lui. Celles-ci, Ă la diffĂ©rence de celles qui ne font que âpasserâ, lui servent le cafĂ©, lâaccompagnent Ă ses rendez-vous en ville, lui coupent les ongles, lui massent la tĂȘte, lui passent de la pommade sur la peau. Sarah, Adriana, Elina, Jane, Nadia, Svetlana: Valdson confond un peu leurs prĂ©noms, parce quâelles sont parfois lĂ en mĂȘme temps et quâau fil des ans, certaines ont Ă©tĂ© remplacĂ©es par dâautres.</p>
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<b>Il aime quâelles aient peur, quâelles se sentent mal Ă lâaise. Il aime ensuite leur reprocher dâavoir eu peur et de sâĂȘtre senties mal Ă lâaise</b>
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<p>Une chose, en revanche, ne varie jamais, quels que soient les invitĂ©s, les villes ou les annĂ©es: Valdson nâa, dit-il, jamais vu son patron <i>âprĂȘterâ</i> lâune de <i>âsesâ</i> filles Ă qui que ce soit. Il a mĂȘme plutĂŽt observĂ© le contraire. Il raconte ce jour, Ă New York, oĂč son beau-fils Ă©tait venu lui rendre visite. Le prince Andrew sĂ©journe alors dans la maison. Une top model lettone, qui passe Ă cette Ă©poque rĂ©guliĂšrement chez Epstein, est assise dans la cuisine quand le Britannique y entre Ă son tour et pose les mains sur ses Ă©paules ; la jeune femme se raidit, se lĂšve et quitte la piĂšce sans un mot. Pour Valdson, lâaffaire est entendue: cette fille-lĂ Ă©tait <i>âĂ Monsieurâ</i>, on ne lui avait pas dit de se laisser faire. Une scĂšne similaire se jouera quelques annĂ©es plus tard Ă Paris. De passage avenue Foch, Harvey Weinstein y reçoit un massage prodiguĂ© par lâune des femmes retenues sous emprise par Epstein. Le producteur tente dâorienter la sĂ©ance vers quelque chose de sexuel, la jeune femme refuse, et le producteur, vexĂ©, lâinvective. Epstein surgit alors dans la piĂšce, plante son visage Ă quelques centimĂštres de celui de Weinstein et le pousse hors de lâappartement. Ce dernier nây remettra plus jamais les pieds.</p>
<p>Un prince Ă©conduit dans une cuisine, un producteur expulsĂ© dâune chambre: derriĂšre ces deux scĂšnes affleure lâun des constats les plus dĂ©routants de lâenquĂȘte. On a souvent prĂ©sentĂ© Jeffrey Epstein comme le grand pourvoyeur dâune Ă©lite mondialisĂ©e, le maquereau de luxe qui faisait dĂ©filer ses proies dans les chambres de ses puissants amis. Lâimage sâest imposĂ©e, jusquâĂ devenir lâun des piliers du rĂ©cit public de lâaffaire. Vous Ă©pluchez les listes de passagers de son jet privĂ©, vous regardez les photographies qui circulent depuis 20 ans, vous lisez les noms qui reviennent dans les agendas et les carnets de vol, et vous croyez tenir le fil. Sauf quâĂ mesure que vous Ă©coutez ces femmes âdes dizaines, en France comme aux Ătats-Unis ou en Europe de lâEstâ, Ă mesure que vous recoupez les dĂ©positions versĂ©es aux dossiers, Ă mesure que vous interrogez ceux qui ont approchĂ© le criminel de trĂšs prĂšs, câest autre chose qui se dessine. Les filles qui peuplent ses appartements, montent dans son jet, dorment dans ses chambres, lui sont en grande partie rĂ©servĂ©es. Oui, le trafic vers dâautres hommes, qui a tant nourri les thĂ©ories sur Internet, existe âVirginia Giuffre lâa documentĂ©, dâautres victimes lâont confirmĂ©â, mais il apparaĂźt, Ă la lecture des piĂšces, comme lâexception plutĂŽt que la rĂšgle. Epstein partageait peu. Le prĂ©dateur Ă©tait, avant tout, tout entier gouvernĂ© par le besoin de satisfaire ses pulsions Ă lui. Un aprĂšs-midi, Valdson entre dans le bureau pour servir un thĂ© Ă Monsieur. Pour une fois, il est seul: les filles sont parties faire du shopping. Valdson sâautorise alors une remarque: quand cessera-t-il de sâentourer de toutes ces filles? La rĂ©ponse fuse, en trois mots: âAfter I die.â</p>
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<p>Si Jeffrey Epstein nâĂ©tait pas mort en prison, il ne fait aucun doute que son obsession sexuelle aurait Ă©tĂ© lâune des grandes questions de son procĂšs. On aurait demandĂ© Ă des experts, des psychiatres, des psychologues de se pencher dessus. Le sujet a dâailleurs Ă©tĂ© abordĂ© lors du seul procĂšs liĂ© Ă lâaffaire jamais tenu Ă ce jour: celui de Ghislaine Maxwell. Disparue progressivement de lâentourage dâEpstein au dĂ©but des annĂ©es 2010 sans quâon ait dâexplication dĂ©finitive sur cet effacement, puis mariĂ©e en secret Ă un richissime entrepreneur de la tech en 2016, lâancienne complice de lâAmĂ©ricain a Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©e Ă lâĂ©tĂ© 2020 et a comparu en novembre 2021 Ă New York. Devant la cour, lâune des victimes, tĂ©moignant sous le pseudonyme de Kate, a affirmĂ© que Maxwell lui avait un jour confiĂ© quâEpstein avait <i>âbesoin dâavoir des relations sexuelles environ trois fois par jourâ</i>. Elle avait prĂ©sentĂ© ça Ă la jeune fille comme un fait naturel, quelque chose dâĂ©tabli: voilĂ , câĂ©tait comme ça, on nâallait pas le changer, donc elle Ă©tait bien obligĂ©e de lui fournir des partenaires, tout le temps, partout, parce que ça faisait tout de mĂȘme <i>âbeaucoup pour [elle]â</i> toute seule<i>.</i> Pour le reste, il faut se rabattre sur ce que lâon a, soit les rĂ©cits de celles qui ont Ă©tĂ© ses proies. Quand on les interroge, quand on lit les dizaines de tĂ©moignages versĂ©s aux dossiers amĂ©ricain et français, un schĂ©ma finit par sauter aux yeux, toujours le mĂȘme: Epstein exige de ses victimes quâelles se dĂ©vĂȘtent, en totalitĂ© ou en partie, il leur impose des attouchements et, surtout, trĂšs vite, il sâexhibe et se masturbe devant elles. Lâune des dĂ©clarations les plus dĂ©taillĂ©es a Ă©tĂ© livrĂ©e Ă la police française par une mannequin, française elle aussi, qui sâest retrouvĂ©e piĂ©gĂ©e dans la chambre du prĂ©dateur amĂ©ricain, avenue Foch, en 2007. AprĂšs avoir racontĂ© comment il a rĂ©ussi Ă lây attirer malgrĂ© son refus catĂ©gorique, et comment il sâest totalement dĂ©nudĂ© devant elle, elle relĂšve alors un dĂ©tail que dâautres victimes, aux Ătats-Unis, sans sâĂȘtre connues ni concertĂ©es, dĂ©criront dans des termes Ă©trangement proches: le sexe dâEpstein a une sorte de <i>âmalformationâ</i>. Elle parle dâune <i>âbouleâ</i> ; une AmĂ©ricaine Ă©voque un <i>âĆuf â</i>, une autre un petit <i>âcitronâ</i>. <i>âTechniquement, il ne pouvait rien faire avec une femmeâ</i>, conclut la mannequin. Le fait est que, dans les rĂ©cits des agressions, toutes les pĂ©nĂ©trations imposĂ©es par Jeffrey Epstein sont faites Ă lâaide de ses doigts ou de sextoys. Ce soir de 2007, lâhomme dâaffaires exige donc que la jeune femme se mette Ă califourchon sur lui. Il se masturbe, et elle nâa <i>ârien Ă faireâ</i>, dit-elle, mais il lui demande de <i>âfaire semblantâ,</i> de faire tel bruit, tel autre. <i>âJâavais lâimpression dâĂȘtre une espĂšce de poupĂ©e quâon utilise, juste pour son plaisir Ă lui.â</i> Une ancienne mannequin russe qui a vĂ©cu prĂšs de dix ans sous la coupe du prĂ©dateur amĂ©ricain, de 2009 Ă 2019, confirme le mĂȘme genre de scĂšnes et rĂ©sume les choses ainsi: <i>âIl y avait quelque chose de trĂšs mauvais en lui, et mĂȘme la façon dont il faisait ça, ce nâĂ©tait pas quelque chose de normal. Quand jây repense, je nâarrive pas Ă dire autre chose que:</i> âCâĂ©tait vraiment un grand malade.â<i>â</i> Epstein, expliquet-elle, aime contraindre toutes ces jeunes femmes et filles, certaines encore adolescentes, certaines encore vierges, Ă le regarder. Il aime quâelles aient peur, quâelles se sentent mal Ă lâaise. Il aime ensuite leur reprocher dâavoir eu peur et de sâĂȘtre senties mal Ă lâaise. Il en rit, leur dit, en somme, quâil va les dĂ©coincer. Il sâamuse aussi Ă les contraindre deux par deux. Il les regarde, les dirige. Quand il trouve ça bien, il les fĂ©licite, si non, il les engueule. Parfois, donc, il exige que ses proies fassent semblant ; il sait quâelles font semblant, puisque câest lui qui demande, mais il apprĂ©cie le fait quâelles sâen donnent la peine, pour lui. Câest une sexualitĂ© Ă sens unique, maladivement narcissique, uniquement basĂ©e sur le plaisir de dominer, de surprendre, dâeffrayer. Et câest peut-ĂȘtre justement cela qui explique pourquoi il lui faut en permanence de nouvelles proies, et pourquoi il faut, aussi, quâelles soient tellement jeunes: pour le plaisir de lire dans leurs yeux la surprise, la crainte et la soumission.</p>
<p>Sophie*, mannequin et actrice française, a rencontrĂ© Jeffrey Epstein deux fois, Ă Paris. LâAmĂ©ricain a essayĂ© de lâamadouer, de la faire venir par tous les moyens Ă New York, lui a proposĂ© de voyager dans son jet privĂ©, dâenvoyer son book et des images dâessai Ă Woody Allen. Mais elle avait une vie ici, une carriĂšre, et elle avait beau ĂȘtre tentĂ©e par lâidĂ©e de travailler de nouveau en AmĂ©rique, ce que de prĂ©cĂ©dents contrats lâavaient dĂ©jĂ amenĂ©e Ă faire, elle a refusĂ©. Elle se rappelle pourtant bien ces rencontres, car depuis lâenfance, elle consigne chaque soir tous ses souvenirs dans un carnet, et depuis la divulgation, fin 2025, par le dĂ©partement de la Justice amĂ©ricain de millions de documents mettant au jour les Ă©changes numĂ©riques et donc les relations de Jeffrey Epstein, ou âEpstein Filesâ, elle ne cesse de refaire dans sa tĂȘte le film de cet Ă©pisode. Ă lâĂ©poque, Sophie fait la connaissance de lâAmĂ©ricain Ă la Fnac des Champs-ĂlysĂ©es, oĂč un <i>scout</i> rencontrĂ© dans les locaux de son agence lâa entraĂźnĂ©e pour le lui prĂ©senter. Alors accompagnĂ© de Svetlana âque Sophie trouve un peu artificielle dans son rĂŽle de âgrande sĆurââ, il engage une vĂ©ritable conversation professionnelle, sâintĂ©resse Ă son book, reconnaĂźt les photographes avec lesquels elle a travaillĂ© et donne le sentiment de bien connaĂźtre le milieu de la mode. LâĂ©change est construit, presque crĂ©dible, jusquâau moment oĂč Svetlana tente de dĂ©tourner son attention mais oĂč elle le surprend, extatique, lancer au <i>scout</i> quâil <i>â[sait] vraiment ce quâ[il fait]â</i>, que <i>âcette fille-lĂ va [le] rendre fouâ</i>. Elle, Ă la diffĂ©rence de tant dâautres, et peut-ĂȘtre grĂące Ă ces quelques mots saisis Ă la volĂ©e, dĂ©cide de ne pas donner suite.</p>
<p>Quelques mois plus tard, alors quâEpstein a essayĂ© de la joindre plusieurs fois, elle finit par rĂ©pondre Ă lâun de ses appels Skype, de guerre lasse, avec lâintention de lui dire que non, vraiment, elle nâest pas intĂ©ressĂ©e. Le visage de Svetlana apparaĂźt. Celle-ci ne lui laisse pas le temps de sâexprimer, elle semble pressĂ©e, il faut absolument que Sophie les rejoigne. Sur lâĂ©cran, derriĂšre la jeune Russe, Epstein ne dit rien, mais il a lâair possĂ©dĂ©. Il tourne en rond comme un lion en cage, les mains dans le dos, en faisant des bruits pendant que Svetlana rĂ©pĂšte en boucle quâil faut que Sophie vienne <i>âtrĂšs vite, dĂšs le lendemain si possibleâ</i>. La conversation dure moins de dix minutes. Sophie croit reconnaĂźtre lâattitude dâun <i>sex addict</i> en manque. Quand il comprend quâelle ne viendra pas, il fait Ă Svetlana un geste de la main qui veut dire <i>âRaccrocheâ</i>. Alors Svetlana raccroche.</p>
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<b>CHAPITRE 5 UNE PARTIE DâĂCHECS</b>
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<p>Cela ne surprendra personne: Jeffrey Epstein est un gĂ©nie du calcul. Câest ce qui lui a permis de sauter deux classes, de se faire embaucher sans aucun diplĂŽme comme professeur dans une des meilleures Ă©coles privĂ©es de Manhattan, puis de faire fortune dans la finance. Câest aussi ce qui lui a permis de construire lâun des systĂšmes de prĂ©dation les plus Ă©laborĂ©s de lâhistoire. Mais Jeffrey Epstein est aussi un homme imbu de lui-mĂȘme, si fascinĂ© par sa propre intelligence quâil avait fait encadrer quatre scans de son cerveau dans son bureau du 22, avenue Foch. Au point dâen ĂȘtre aveuglĂ©, et de commettre une âerreurâ en recrutant, notamment avec lâaide de Ghislaine Maxwell, des adolescentes au dĂ©but des annĂ©es 2000. Ce sont elles qui lui vaudront ses premiers âet ses derniersâ ennuis judiciaires. Le premier grain de sable dans lâengrenage arrive le 14 mars 2005, par le coup de fil dâune femme inquiĂšte Ă la police de Palm Beach: elle affirme avoir dĂ©couvert des liasses de dollars dans les affaires de sa belle-fille de 14 ans. Cette derniĂšre lui a expliquĂ© que lâargent lui avait Ă©tĂ© donnĂ© en Ă©change de <i>âmassagesâ</i> par un homme riche nommĂ© Jeffrey Epstein. En recueillant le tĂ©moignage de lâadolescente, les policiers dĂ©couvrent quâils ont affaire Ă un pĂ©docriminel âles âmassagesâ sont un prĂ©texte et se terminent toujours par la mĂȘme scĂšne: lui se retournant pour se masturber devant la jeune fille. Ils comprennent aussi que lâhomme est Ă la tĂȘte de ce qui semble ĂȘtre un rĂ©seau, qui a dĂ©jĂ fait des dizaines et des dizaines de victimes. Lâadolescente leur a en effet expliquĂ© avoir Ă©tĂ© amenĂ©e lĂ -bas par une camarade de classe qui, Ă son tour, leur a racontĂ© avoir amenĂ© dâautres amies, et ainsi de suite. Jeffrey Epstein est arrĂȘtĂ© le 27 juillet 2006, mais immĂ©diatement libĂ©rĂ© sous caution. Les policiers de Palm Beach enragent: Ă©trangement, seuls des faits de âsollicitation de prostitution sur mineureâ ont Ă©tĂ© retenus contre lui par le procureur.</p>
<p>Lâavocat amĂ©ricain Bradley J. Edwards nâa jamais oubliĂ© le jour oĂč il a entendu pour la premiĂšre fois le nom de Jeffrey Epstein. CâĂ©tait un vendredi 13, celui de juin 2008.</p>
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<b>DĂ©but des annĂ©es 2000. Une amie de Courtney, Lynn, lui dit quâelle pourrait gagner 200 dollars en faisant un massage Ă un type trĂšs riche. Courtney a alors 14 ans, elle porte encore un appareil dentaire</b>
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<p>Cet aprĂšs-midi-lĂ , il reçoit une jeune femme, Courtney Wild, qui lui explique avoir Ă©tĂ© agressĂ©e sexuellement et violĂ©e par le milliardaire pendant deux ans et demi. Lâhistoire commence au dĂ©but des annĂ©es 2000, quand une amie, Lynn, lui dit quâelle pourrait gagner 200 dollars en faisant un massage Ă un type trĂšs riche. Courtney a alors 14 ans, elle porte encore un appareil dentaire et vit dans un mobil-home dĂ©labrĂ© de West Palm Beach avec sa mĂšre toxicomane. Un pont sĂ©pare son monde de celui dâEpstein: dâun cĂŽtĂ©, les terrains vagues et les parcs Ă mobil-homes oĂč le milliardaire recrute ses victimes ; de lâautre, les haies de six mĂštres et les villas Ă clĂŽtures de Palm Beach Island. Quand elle se rend pour la premiĂšre fois au 358 El Brillo Way, elle est Ă©berluĂ©e par la blancheur de lâimmense demeure, <i>âcomme un hĂŽtelâ</i>, son balcon panoramique et ses grandes pelouses âelle dit nâavoir jamais vu dâherbe aussi verte de toute sa vie. Courtney reviendra rĂ©guliĂšrement dans cette maison qui lâimpressionne. Ă lâintĂ©rieur, elle pratique sur le maĂźtre des lieux des massages, qui se terminent toujours par des actes sexuels, mais <i>âJeffreyâ</i> est si poli, si courtois quâelle ne mesure ni la violence ni le danger de ce quâelle vit. Epstein a mis au point un protocole justement destinĂ© Ă rassurer ses proies. Il sait exactement oĂč il en est avec chaque fille, et reprend chaque visite lĂ oĂč il a laissĂ© la prĂ©cĂ©dente: dâabord les mains, puis le sexe oral, puis la pĂ©nĂ©tration Ă lâaide de sextoys. Quand il doit recourir Ă la violence, il paie 1 000 dollars au lieu de 200 âcâest, dans sa logique, lâĂ©quivalent dâune compensation raisonnable. Il exige que ses victimes soient blanches, sans tatouage, sans piercing, et surtout jeunes: parfois, quand une fille de 18 ans lui est amenĂ©e, elle est immĂ©diatement refusĂ©e parce que âtrop ĂągĂ©eâ. Un jour oĂč Courtney conduit chez lui une adolescente noire, Epstein la fait entrer seule, lui remet 200 dollars et la renvoie chez elle: <i>âNe refais jamais ça. Maintenant, dĂ©gage.â</i> Pendant deux ans et demi, Courtney livrera plus de 30 adolescentes Ă Epstein. Son amie Lynn, plus de 50. Cette derniĂšre a mĂȘme fabriquĂ© un prospectus qui dit âGagnez 200$â avec des languettes dĂ©tachables sur lesquelles est inscrit son propre numĂ©ro de tĂ©lĂ©phone, quâelle distribue dans la cour de rĂ©crĂ©ation. La manipulation est si Ă©vidente, si criante. Brad Edwards fulmine. Ă ses yeux, ça ne fait aucun doute: Epstein est lâun des pires pĂ©docriminels de lâhistoire des Ătats-Unis. Quelques jours plus tard, il rĂ©cupĂšre le dossier de lâenquĂȘte menĂ©e en 2005 et 2006 par la police de Palm Beach, et passe la nuit dans sa cuisine Ă lâĂ©plucher: 23 tĂ©moignages de mineures, tous concordants, confirment en tous points le rĂ©cit de Courtney. <i>âCe type va finir ses jours en prisonâ</i>, se dit alors lâavocat. Ce quâil ignore, câest que quelques mois plus tĂŽt, Epstein a finalisĂ© un accord particuliĂšrement clĂ©ment envers lui avec le procureur fĂ©dĂ©ral de Floride, Alexander Acosta (qui deviendra plus tard ministre du Travail de Trump): en plaidant coupable de âsollicitation de prostitutionâ, il a Ă©copĂ© dâune simple peine de 18 mois dans un Ă©tablissement de sĂ©curitĂ© minimale. Cela a Ă©tĂ© nĂ©gociĂ© dans le plus grand secret, et mĂȘme les victimes en ont Ă©tĂ© tenues Ă lâĂ©cart. Quand il finit par en obtenir une copie, Edwards tombe de sa chaise: il comprend que Jeffrey Epstein, au-delĂ de sa peine, a surtout obtenu une immunitĂ© totale au niveau fĂ©dĂ©ral, qui vaut aussi pour ses complices, Ă savoir ses âassistantesâ lâayant aidĂ© Ă organiser la venue de mineures dans sa villa de Palm Beach.</p>
<p>Autrement dit, lâenquĂȘte, qui avait Ă©tĂ© entre-temps reprise par le FBI, est close. Et Epstein sâapprĂȘte, en cette fin juin 2008, Ă dĂ©marrer sa courte peine de prison, imaginant ses ennuis judiciaires dĂ©finitivement rĂ©glĂ©s. Câest compter sans Brad Edwards, qui dĂ©cide de contester. Ă 32 ans, lâavocat nâa pas beaucoup dâexpĂ©rience, son cabinet ne compte quâune seule employĂ©e, mais il a dĂ©sormais un objectif dans la vie: faire annuler lâaccord, et faire tomber Jeffrey Epstein.</p>
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<p>Il va vite se rendre compte quâil nâest pas si simple de sâen prendre Ă cet homme. Pour se dĂ©fendre, le financier a rĂ©uni une <i>dream team</i>, qui inclut son ami Alan Dershowitz, connu pour avoir fait acquitter O. J. Simpson dans lâaffaire du meurtre de sa femme et de lâun de ses proches, et lâancien procureur Kenneth Starr. Surtout, il semble bĂ©nĂ©ficier de soutiens influents. Comment expliquer, sinon, quâil ait rĂ©ussi Ă obtenir de la justice un accord si outrageusement favorable? Jusque-lĂ , peu de mĂ©dias se sont intĂ©ressĂ©s au discret milliardaire, qui nâa fait lâobjet que de deux portraits fouillĂ©s, dans le <i>New York Magazine</i> en 2002 et <i>Vanity Fair</i> en 2003. Ă cette Ă©poque, il est trĂšs proche de Bill Clinton âil a par exemple organisĂ© une grande tournĂ©e humanitaire en Afrique pour la Fondation Clinton Ă bord de son Boeing 727, voyage auquel ont aussi participĂ© les acteurs Kevin Spacey et Chris Tucker, ainsi que Ghislaine Maxwell et quatre mystĂ©rieuses jeunes femmes. Le financier compterait aussi parmi ses amis VIP le prĂ©sident de Harvard et ex-secrĂ©taire dâĂtat au TrĂ©sor Larry Summers ; le mathĂ©maticien Martin Nowak ; plusieurs Prix Nobel, dont le physicien Murray Gell-Mann ; le patron de presse Mortimer Zuckerman (<i>The Atlantic</i>, <i>New York Daily News</i>) ; le prĂ©sident exĂ©cutif des hĂŽtels Hyatt, Tom Pritzker ; le magnat de lâimmobilier Leon Black ou encore le prince Andrew. Et, bien sĂ»r, Donald Trump, qui a dâailleurs lĂąchĂ© au <i>New York Magazine</i> une citation qui prendra vraiment tout son sens des annĂ©es plus tard: <i>âCâest quelquâun de trĂšs divertissant. On dit quâil aime les belles femmes autant que moi, et que beaucoup dâentre elles sont plutĂŽt jeunes. Il ne fait aucun doute que Jeffrey apprĂ©cie sa vie sociale.â</i> Un long article du <i>Palm Beach Post</i> publiĂ© en 2006 complĂšte le tableau: pour asseoir sa rĂ©putation et sĂ©curiser des soutiens haut placĂ©s, Epstein a pris lâhabitude de se montrer gĂ©nĂ©reux. Depuis des annĂ©es, il finance les candidatures de certains Ă©lus dĂ©mocrates, dont John Kerry ou Hillary Clinton, mais aussi lâuniversitĂ© Harvard, Ă hauteur de neuf millions de dollars, et... la police de Palm Beach, qui a reçu une donation de 90 000 dollars. Quant Ă son Ă©quipe juridique, affirme le journal, elle nâa cessĂ© de chercher Ă dĂ©stabiliser les victimes âmineuresâ citĂ©es dans lâenquĂȘte, jusquâĂ en harceler certaines, et a tout fait pour les discrĂ©diter, les prĂ©sentant comme des filles paumĂ©es, insistant par exemple sur leur consommation de drogues ou dâalcool.</p>
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<b>Epstein a pris lâhabitude de se montrer gĂ©nĂ©reux. Depuis des annĂ©es, il finance les candidatures de certains Ă©lus dĂ©mocrates, mais aussi lâuniversitĂ© Harvard et... la police de Palm Beach</b>
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<p>Mais Brad Edwards a une carte Ă jouer: si lâenquĂȘte de police a Ă©tĂ© stoppĂ©e, le dossier regorge de pistes inexplorĂ©es et de tĂ©moins potentiels. Car les enquĂȘteurs du commissariat de Palm Beach ne se sont pas contentĂ©s dâinterroger les victimes. Ils ont eu lâidĂ©e de fouiller le contenu des poubelles de la villa, une façon dâen savoir plus sur ce quâil se passait derriĂšre son immense clĂŽture sans se faire remarquer. Câest ainsi que pendant des mois, Ă leur demande, lâentreprise de collecte des dĂ©chets a dĂ©posĂ© sur leur lieu de travail des sacs-poubelle pleins. Ă lâintĂ©rieur, ils ont trouvĂ© des centaines de petits bouts de papier recensant des messages tĂ©lĂ©phoniques Ă lâintention de Jeffrey Epstein. Date, heure et motif de lâappel, personne ayant rĂ©pondu: tout y est et, vu le contexte, il nây a pas vraiment besoin dâexplications. âBecki est confirmĂ©e Ă 16h. Qui est prĂ©vue pour le matin? Je crois que Julie veut travaillerâ, âJâai une fille pour ce soir.â Dans cette villa oĂč tout est organisĂ©, planifiĂ©, bordĂ©, passent parfois plus de trois filles par jour. Chacune est payĂ©e 200 Ă 300 dollars le âmassageâ, plus si elle rĂ©ussit Ă amener une âamieâ la fois dâaprĂšs (400 dollars pour chaque nouvelle recrue, selon le rĂ©cit quâen fera Virginia Roberts Giuffre). Leurs numĂ©ros de tĂ©lĂ©phone sont ensuite consignĂ©s par les âassistantesâ. Sarah Kellen, Adriana Mucinska, Nadia Marcinkova: ces derniĂšres ont pour la plupart un profil de mannequin âdâailleurs, les deux derniĂšres, originaires de Pologne et de Slovaquie, sont passĂ©es par les agences Karin Models et MCÂČ. ApparaĂźt aussi dans les messages le nom de Ghislaine Maxwell, qui semble passer beaucoup de temps dans la maison et reçoit de nombreux appels. De toute Ă©vidence, elle joue, dans ce sordide manĂšge, un rĂŽle dâorganisatrice. âIl faudrait que [nom caviardĂ©] vienne Ă Palm Beach aujourdâhui et aide Ghislaine Ă entraĂźner les nouvelles recruesâ, indique lâun des papiers. Surgit aussi un prĂ©nom français: âJean-Lucâ. Ses messages sont particuliĂšrement dĂ©rangeants. Ainsi, le 1<sup>er</sup> avril 2005: âIl a une professeure qui peut tâapprendre Ă parler russe. Elle a 2x8 ans, pas blonde. Les leçons sont gratuites et tu peux recevoir ta premiĂšre aujourdâhui si tu lâappelles.â Dans le systĂšme judiciaire amĂ©ricain, les avocats disposent dâun pouvoir dâenquĂȘte Ă©tendu, leur permettant notamment dâentendre sous serment, comme les policiers, toute personne en lien avec une affaire. Alors Edwards dĂ©cide de repartir de zĂ©ro. Il met immĂ©diatement des enquĂȘteurs aux trousses du mystĂ©rieux âJean-Lucâ. Ces derniers parviennent Ă le localiser Ă New York, prĂšs des locaux de MCÂČ en plein Ă©tĂ© 2009. Brunel est en train de hĂ©ler un taxi. Quand lâun des enquĂȘteurs lâinterpelle par son nom, le Français se retourne et a le rĂ©flexe Ă©trange de mettre ses mains derriĂšre le dos, comme sâil se croyait en Ă©tat dâarrestation. Avant de comprendre sa mĂ©prise et dâaccepter lâassignation Ă comparaĂźtre. La veille de lâaudience, il se dĂ©robera, prĂ©tendant une affaire familiale urgente en France.</p>
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<b>âIl a une professeure qui peut tâapprendre Ă parler russe. Elle a 2x8 ans, pas blonde. Les leçons sont gratuites et tu peux recevoir ta premiĂšre aujourdâhui si tu lâappellesâ</b>
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<b>Message laissé par Brunel le 1</b>
<sup>
<b>er</b>
</sup>
<b>avril 2005</b>
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<p>Edwards rĂ©ussit aussi Ă mettre la main sur Ghislaine Maxwell, qui lui a longtemps donnĂ© lâimpression dâĂȘtre <i>âun fantĂŽmeâ.</i> Ses enquĂȘteurs la repĂšrent finalement au gala annuel de la Fondation Clinton, oĂč ils lui remettent une assignation en pleine rĂ©ception. Elle est furieuse. Quelques mois plus tard, elle esquive le rendez-vous en prĂ©textant la maladie grave de sa mĂšre. Edwards nây croit pas. Il a raison: en feuilletant un magazine quelques semaines aprĂšs, il tombe sur les photos du mariage de Chelsea Clinton, fille de. Parmi les invitĂ©s, cĂŽtĂ© allĂ©e: Ghislaine Maxwell.</p>
<p>Quant Ă Jeffrey Epstein, Brad Edwards est chargĂ© de prendre lui-mĂȘme sa dĂ©position. La date a Ă©tĂ© fixĂ©e Ă avril 2009. Câest leur premiĂšre rencontre en personne, et lâavocat lâa soigneusement prĂ©parĂ©e. Il sait, pour avoir lu et relu les rares articles existants, que le financier aborde toute confrontation comme une partie dâĂ©checs, jeu quâil pratique et affectionne. Edwards entre dans lâimmeuble en verre oĂč a lieu lâaudition, bavarde avec un collĂšgue dans lâascenseur. Quand les portes sâouvrent au deuxiĂšme Ă©tage. Epstein se tient lĂ , seul, Ă un mĂštre de lui, la main tendue: <i>âBonjour, Brad. Je suis Jeffrey. EnchantĂ©.â</i> Lâavocat est pris au dĂ©pourvu ; il serre la main de lâhomme dont les victimes le hantent depuis des mois. Edwards est lui aussi un joueur dâĂ©checs invĂ©tĂ©rĂ©. Il comprend trĂšs bien ce quâil vient de se passer: son adversaire a pris lâinitiative dĂšs lâouverture. Une fois Ă lâintĂ©rieur de la salle rĂ©servĂ©e pour lâinterrogatoire, Epstein invoque son droit au silence pendant des heures. Puis il fait mine de ne jamais avoir entendu le nom de Jean-Luc Brunel, demande mĂȘme Ă ce quâon le lui Ă©pelle. Il Ă©coute en revanche chaque question avec une attention particuliĂšre. Edwards sent que lâhomme en face de lui jauge ce quâil sait et ce quâil ignore, alors il change de tactique, et se met Ă poser des questions de façon plus crue: <i>âSaviez-vous, au moment oĂč vous agressiez</i> <i>sexuellement cette enfant de 14 ans, que câĂ©tait la fille de quelquâun? Ăprouvez-vous des remords?â</i> Lâexpression du visage dâEpstein passe de la froideur Ă lâirritation, et de lâirritation Ă la colĂšre. Ses avocats menacent dâinterrompre la sĂ©ance. Alors Edwards fait encore monter la tempĂ©rature avec des questions toujours plus offensives, jusquâĂ ce quâEpstein arrache son microphone et quitte la piĂšce. Brad Edwards referme ses dossiers et rentre chez lui avec le sentiment dâavoir portĂ© des coups dans le vide. Plus il avance, moins il progresse. Chaque dĂ©position, chaque assignation Ă comparaĂźtre, chaque tĂ©moin localisĂ© se heurte Ă la mĂȘme muraille formĂ©e par lâargent dâEpstein ainsi que ses avocats. Et plus il mĂšne lâenquĂȘte, plus il comprend que lâaffaire de Palm Beach nâest que la partie Ă©mergĂ©e du systĂšme de prĂ©dation mis en place par Epstein.</p>
<p>En 2010, alors que le financier est toujours en rĂ©sidence surveillĂ©e, les enquĂȘteurs dâEdwards finissent par dĂ©busquer Maritza Vasquez, la comptable de lâagence MCÂČ, dirigĂ©e par Jean-Luc Brunel. Vasquez a Ă©tĂ© embauchĂ©e en 1998, quand lâagence sâappelait encore Karin Models of America. Les visas, les passeports, les salaires, les loyers, les transferts dâargent: depuis son poste, rien ne lui Ă©chappe. Ce quâelle raconte Ă Edwards confirme le rĂŽle central de Brunel dans la toile dâEpstein: la plupart des filles recrutĂ©es par MCÂČ arrivent aux Ătats-Unis avec des visas touristiques, certaines avec de vraies missions de mannequinat Ă la clĂ©, dâautres mĂȘme pas. Toutes sont logĂ©es, en colocation, dans un immeuble louĂ© par Jeffrey Epstein, dans lequel Brunel occupe, Ă titre gracieux, un appartement. Epstein a Ă©galement financĂ© en toute discrĂ©tion le lancement de lâagence âla comptable a vu passer une ligne de crĂ©dit dâun million de dollars, qui nâa jamais Ă©tĂ© remboursĂ©e. ContactĂ©s, les avocats de Brunel, dĂ©cĂ©dĂ© en fĂ©vrier 2022, affirment que Jeffrey Epstein nâa pas versĂ© cet argent directement, et qu'il s'est contentĂ© de se porter caution Ă un prĂȘt bancaire. C'est aussi lui qui paie les visas de plusieurs mannequins, notamment celles quâil emploie comme âassistantesâ. Lâagence Ă©tant continuellement dĂ©ficitaire, selon la comptable, une seule raison pourrait expliquer le soutien du financier: <i>âCâĂ©tait un moyen de se procurer des filles, qui pouvaient venir ici [...] mĂȘme quand elles Ă©taient mineures, avec des visasâ</i>, dit-elle Ă Brad Edwards. Elle affirme aussi nâavoir jamais vu de ses propres yeux Jeffrey Epstein avec des mineures, mais elle sait que, deux Ă trois fois par mois, Ă New York comme Ă Miami, Brunel faisait venir des filles Ă des fĂȘtes chez le milliardaire. Un jour, il a mĂȘme conduit une limousine remplie de mannequins, dont certaines ĂągĂ©es de 14, 15 ans, jusquâĂ la maison de son ami prĂšs de Central Park. Si elle sâen souvient, câest parce que câest elle qui sâest occupĂ©e de la rĂ©servation.</p>
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<p>Lâaudition de Maritza Vasquez fait office de rĂ©vĂ©lateur. Brad Edwards comprend ce qui Ă©tait presque trop gros pour ĂȘtre imaginĂ©: le systĂšme de recrutement de jeunes filles via Brunel et MCÂČ continue de fonctionner alors mĂȘme quâEpstein est en train de purger la peine quâil a nĂ©gociĂ©e en sous-main. Des annĂ©es plus tard, lâavocat rĂ©alisera que câest encore pire que ce quâil pensait: câest prĂ©cisĂ©ment pendant cette pĂ©riode que le prĂ©dateur a achevĂ© de le perfectionner. Trois mois aprĂšs avoir Ă©tĂ© Ă©crouĂ©, Epstein se voit octroyer un rĂ©gime de semi-libertĂ© pour bonne conduite. Il passe ses journĂ©es dans les locaux dâune fondation factice quâil a montĂ©e, la Florida Science Foundation, et revient dormir dans sa cellule le soir. Dans ces âbureauxâ, il multiplie les coups de fil et envoie de nombreux e-mails depuis une adresse créée pour lâoccasion, et dĂ©sormais connue du monde entier depuis que ces Ă©changes numĂ©riques ont Ă©tĂ© rĂ©vĂ©lĂ©s au grand public: jeevacation@gmail.com. Ce pseudo (que lâon pourrait traduire par âJeffrey en vacancesâ) en dit long sur son Ă©tat dâesprit et la dĂ©contraction avec laquelle il aborde sa condamnation. LĂ , il reçoit aussi des visites de plusieurs jeunes femmes, dont une OuzbĂške de 18 ans, Vera*, recrutĂ©e par Jean-Luc Brunel via MCÂČ et qui racontera, des annĂ©es plus tard, avoir Ă©tĂ© violĂ©e de nombreuses fois dans les locaux de cette Florida Science Foundation. Pendant les treize mois que dure sa dĂ©tention, Brunel, lui, vient lui rendre visite Ă 73 (!) reprises. Surtout, ensemble, ils prĂ©parent la suite. En bon stratĂšge, Jeffrey Epstein a appris de ses âerreursâ. Ă Palm Beach, les adolescentes se connaissaient entre elles, frĂ©quentaient les mĂȘmes lycĂ©es et, surtout, leurs parents nâĂ©taient pas loin. Le systĂšme MCÂČ ne prĂ©sente aucune de ces vulnĂ©rabilitĂ©s: les filles sont pour la plupart Ă©trangĂšres, sans argent, sans papiers, isolĂ©es de leurs familles, ce qui explique peut-ĂȘtre en grande partie pourquoi aucune dâentre elles nâest jamais allĂ©e parler Ă la police. Le dispositif est prĂȘt Ă monter en puissance. Il suffit dĂ©sormais Ă Jeffrey Epstein dâattendre dâĂȘtre totalement libre. Plus que quelques semaines.</p>
<blockquote>
<b>Pendant les treize mois que dure la détention d'Epstein, Brunel vient lui rendre visite à 73 reprises. Ensemble, ils préparent la suite</b>
</blockquote>
<p>Le 26 juillet 2010, lâhomme qui se rĂ©veille dans son vaste appartement parisien aprĂšs sa grasse matinĂ©e et enfile son peignoir nâest pas un homme traquĂ© ni affaibli par la prison, encore moins pris de remords pour les crimes quâil a commis ; câest un homme dĂ©terminĂ© Ă poursuivre sa vie exactement comme il la menait avant mais Ă ne plus jamais se faire arrĂȘter. Câest un homme plus prĂ©parĂ©, et donc plus dangereux, que jamais.</p>
<p>*Le prénom a été changé.</p>
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<title>LE SYSTĂME EPSTEIN</title>
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<p>MalgrĂ© les quelque 3,5 millions de documents mis en ligne par la justice amĂ©ricaine ces derniers mois, la vie et les crimes de Jeffrey Epstein restent couverts de mystĂšre. Comment est-il devenu richissime? Comment et avec lâaide de quels complices son rĂ©seau dâexploitation sexuelle fonctionnait-il vraiment? Comment a-t-il pu recruter et mettre sous emprise des centaines de jeunes femmes et adolescentes? Comment a-t-il pu se retrouver aussi proche de tant de personnes puissantes? Quelle Ă©tait la vraie place de Paris dans son systĂšme? Et pourquoi les rares personnes Ă avoir dĂ©noncĂ© ce quâil se passait nâont-elles pas Ă©tĂ© Ă©coutĂ©es pendant si longtemps? AprĂšs huit mois d'enquĂȘte, Society livre les rĂ©ponses. Voici le premier Ă©pisode dâun rĂ©cit en deux parties, en attendant le second dans quinze jours.</p>
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<p>Le 22, avenue Foch, oĂč se trouvait l'appartement de Jeffrey Epstein, en aoĂ»t 2019.</p>
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<p>Photographie trouvĂ©e dans lâappartement parisien de Jeffrey Epstein lors de sa perquisition, en 2019.</p>
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<p>Little Saint James, lâĂźle privĂ©e de Jeffrey Epstein dans les Ăźles Vierges amĂ©ricaines.</p>
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<p>Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell au défilé Valentino, à Paris, en 1992.</p>
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<p>Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell Ă bord dâun jet privĂ©.</p>
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<p>PropriĂ©tĂ© de Jeffrey Epstein Ă Palm Beach, aux Ătats-Unis.</p>
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<title>LE SYSTĂME EPSTEIN</title>
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<p>MalgrĂ© les quelque 3,5 millions de documents mis en ligne par la justice amĂ©ricaine ces derniers mois, la vie et les crimes de Jeffrey Epstein restent couverts de mystĂšre. Comment est-il devenu richissime? Comment et avec lâaide de quels complices son rĂ©seau dâexploitation sexuelle fonctionnait-il vraiment? Comment a-t-il pu recruter et mettre sous emprise des centaines de jeunes femmes et adolescentes? Comment a-t-il pu se retrouver aussi proche de tant de personnes puissantes? Quelle Ă©tait la vraie place de Paris dans son systĂšme? Et pourquoi les rares personnes Ă avoir dĂ©noncĂ© ce quâil se passait nâont-elles pas Ă©tĂ© Ă©coutĂ©es pendant si longtemps? AprĂšs huit mois d'enquĂȘte, Society livre les rĂ©ponses. Voici le premier Ă©pisode dâun rĂ©cit en deux parties, en attendant le second dans quinze jours.</p>
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<p>MalgrĂ© les quelque 3,5 millions de documents mis en ligne par la justice amĂ©ricaine ces derniers mois, la vie et les crimes de Jeffrey Epstein restent couverts de mystĂšre. Comment est-il devenu richissime? Comment et avec lâaide de quels complices son rĂ©seau dâexploitation sexuelle fonctionnait-il vraiment? Comment a-t-il pu recruter et mettre sous emprise des centaines de jeunes femmes et adolescentes? Comment a-t-il pu se retrouver aussi proche de tant de personnes puissantes? Quelle Ă©tait la vraie place de Paris dans son systĂšme? Et pourquoi les rares personnes Ă avoir dĂ©noncĂ© ce quâil se passait nâont-elles pas Ă©tĂ© Ă©coutĂ©es pendant si longtemps? AprĂšs huit mois d'enquĂȘte, Society livre les rĂ©ponses. Voici le premier Ă©pisode dâun rĂ©cit en deux parties, en attendant le second dans quinze jours.</p>
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<p>MalgrĂ© les quelque 3,5 millions de documents mis en ligne par la justice amĂ©ricaine ces derniers mois, la vie et les crimes de Jeffrey Epstein restent couverts de mystĂšre. Comment est-il devenu richissime? Comment et avec lâaide de quels complices son rĂ©seau dâexploitation sexuelle fonctionnait-il vraiment? Comment a-t-il pu recruter et mettre sous emprise des centaines de jeunes femmes et adolescentes? Comment a-t-il pu se retrouver aussi proche de tant de personnes puissantes? Quelle Ă©tait la vraie place de Paris dans son systĂšme? Et pourquoi les rares personnes Ă avoir dĂ©noncĂ© ce quâil se passait nâont-elles pas Ă©tĂ© Ă©coutĂ©es pendant si longtemps? AprĂšs huit mois d'enquĂȘte, Society livre les rĂ©ponses. Voici le premier Ă©pisode dâun rĂ©cit en deux parties, en attendant le second dans quinze jours.</p>
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<p>Portrait de Jeffrey Epstein par le photographe Andres Serrano (2019).</p>
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<p>MalgrĂ© les quelque 3,5 millions de documents mis en ligne par la justice amĂ©ricaine ces derniers mois, la vie et les crimes de Jeffrey Epstein restent couverts de mystĂšre. Comment est-il devenu richissime? Comment et avec lâaide de quels complices son rĂ©seau dâexploitation sexuelle fonctionnait-il vraiment? Comment a-t-il pu recruter et mettre sous emprise des centaines de jeunes femmes et adolescentes? Comment a-t-il pu se retrouver aussi proche de tant de personnes puissantes? Quelle Ă©tait la vraie place de Paris dans son systĂšme? Et pourquoi les rares personnes Ă avoir dĂ©noncĂ© ce quâil se passait nâont-elles pas Ă©tĂ© Ă©coutĂ©es pendant si longtemps? AprĂšs huit mois d'enquĂȘte, Society livre les rĂ©ponses. Voici le premier Ă©pisode dâun rĂ©cit en deux parties, en attendant le second dans quinze jours.</p>
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<p>Initiales de Jeffrey Epstein Ă lâentrĂ©e de sa propriĂ©tĂ© new-yorkaise, dans lâUpper East Side.</p>
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<p>Lâavocat Brad Edwards dans son cabinet, en 2018.</p>
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<p>Note de Jean-Luc Brunel adressée à Jeffrey Epstein.</p>
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<p>Propriété de Jeffrey Epstein, à New York, en février 2026.</p>
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