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      <title>AI WEIWEI À L’OUEST</title>
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        <p>En 2015, <tag type="person">Ai Weiwei</tag> , superstar de l’art contemporain et dissident le plus cĂ©lĂšbre de Chine, connu pour ses photos de fucks adressĂ©s Ă  la place Tian’anmen, s’exilait en <tag type="geo">Allemagne</tag>. En 2026, changement d’ambiance: le majeur est toujours en l’air mais vise maintenant les monuments d’Europe. L’homme complimente dĂ©sormais le rĂ©gime de <tag type="person">Xi Jinping</tag> et s’est mĂȘme offert un come‑back Ă  <tag type="geo">PĂ©kin</tag>. Mais qu’est‑ce qui lui prend?</p>
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      <publisher>So Press</publisher>
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          <p>
            <b>À <tag type="geo">MANCHESTER</tag> (ANGLETERRE) ET EN VENDÉE</b>
          </p>
          <p>
            <a class="anchored-item image" href="#1660229_k2"/>
          </p>
          <p><i>“Est-il vrai que vous ĂȘtes devenu ami avec votre ancien gardien de prison?”</i> La question de <i><tag type="organization">Society</tag></i> survient Ă  un moment oĂč <tag type="person">Ai Weiwei</tag> ne s’y attend pas vraiment: l’artiste est en train de faire une pause au beau milieu d’une interview donnĂ©e Ă  la tĂ©lĂ©vision anglaise. Quelques minutes plus tĂŽt, il dĂ©ambulait, guidĂ© par les instructions d’une Ă©quipe de tournage, entre ses propres Ɠuvres exposĂ©es dans la salle principale des studios Aviva, un centre d’art contemporain de <tag type="geo">Manchester</tag> Ă  la façade blanche et gĂ©omĂ©triquement complexe. Comme un enfant docile, <tag type="person">Ai Weiwei</tag> s’est exĂ©cutĂ©, levant la tĂȘte quand le camĂ©raman lui demandait de lever la tĂȘte, marchant oĂč on lui disait de marcher: devant des drapeaux constituĂ©s de millions de boutons cousus ou au cƓur d’un temple de la dynastie Ming formĂ© de 1 500 morceaux de bois. L’artiste semble minuscule au milieu des Ɠuvres qui composent sa derniĂšre exposition, intitulĂ©e “Button Up!” <i>(“Boutonne-toi!” en VF)</i>. Celle-ci doit alors ouvrir dans trois jours, et l’évĂ©nement est annoncĂ© avec le mĂȘme grandiose que celui des installations elles-mĂȘmes: des affiches gĂ©antes quadrillent <tag type="geo">Manchester</tag>, comme pour un blockbuster. “Histoire, pouvoir et empire cohabitent dans cette nouvelle exposition monumentale”, promettent les publicitĂ©s oĂč s’étalent en grand le nom et le visage de l’artiste. Comme <tag type="person">Andy Warhol</tag> et ses cheveux ou <tag type="person">Salvador DalĂ­</tag> et sa moustache, <tag type="person">Ai Weiwei</tag> est reconnaissable Ă  sa barbe. Elle est dĂ©sormais blanche et taillĂ©e de prĂšs. Ce jour-lĂ , il est habillĂ© Ă  sa façon, dual et complexe: en haut, il porte un blouson de cuir et une chemise blanche impeccable, signes conventionnels de rĂ©ussite, et en bas, un pantalon de toile froissĂ© et une paire de chaussons chinois typique du prolĂ©taire pĂ©kinois. L’équipe de tĂ©lĂ©vision l’attend pour la suite de l’interview, les camĂ©ras sont prĂȘtes, mais <tag type="person">Ai Weiwei</tag> prĂ©fĂšre parler de son amitiĂ© avec son geĂŽlier.</p>
          <p>Quelques Ă©lĂ©ments de contexte s’imposent: ce mystĂ©rieux maton, <tag type="person">Ai Weiwei</tag> le rencontre au dĂ©but de sa dĂ©tention, le 3 avril 2011. Ce mĂȘme jour oĂč, aprĂšs des annĂ©es d’actions civiques et artistiques critiquant le rĂ©gime chinois, <tag type="person">Ai Weiwei</tag> a Ă©tĂ© arrĂȘtĂ© Ă  l’aĂ©roport de PĂ©kin alors qu’il montait dans un avion pour <tag type="geo">Hong Kong</tag>. Il a ensuite Ă©tĂ© enfermĂ© dans une cellule surveillĂ©e 24h/24, oĂč il restera mis au secret pendant 81 jours. Toute solitude est alors interdite. Pas une heure, pas une minute n’échappe Ă  la surveillance de deux gardes qui observent en permanence ses moindres mouvements, au lit, sous la douche et mĂȘme aux toilettes. Officiellement, ce dispositif est destinĂ© Ă  Ă©viter qu’il se suicide. Dans les faits cela s’apparente Ă  de la torture. Mais <tag type="person">Ai Weiwei</tag> trouve le moyen de se lier d’amitiĂ© avec l’un de ses cerbĂšres. À tel point qu’au moment oĂč l’artiste quitte finalement sa cellule, ce garde lui glisse discrĂštement un morceau de papier dans la main. Dessus, il a notĂ© son numĂ©ro de tĂ©lĂ©phone. <i>“Nous sommes bien plus que des amis. Ce mot, ‘ami’, est trop faible. MĂȘme les membres de ma famille n’ont jamais eu un tel lien intime avec moi. Ce garde sait tout de moi, il me comprend”</i>, raconte aujourd’hui <tag type="person">Ai Weiwei</tag> d’une voix lointaine, Ă©touffĂ©e par l’écho de la gigantesque salle d’exposition. Sur ce gardien de prison, il ne donne aucune indication. Ni son nom ni son prĂ©nom. Il consent seulement Ă  confirmer qu’ils ont maintenu le contact, Ă  distance. En dĂ©cembre dernier, l’artiste est rentrĂ© Ă  <tag type="geo">PĂ©kin</tag>, il en a profitĂ© pour appeler son ancien maton, dĂ©sormais Ă  la retraite, et lui a proposĂ© de se revoir, quatorze ans aprĂšs leur derniĂšre entrevue. <i>“Quand il a dĂ©crochĂ©, il est restĂ© trĂšs calme. On a parlĂ©, on a fixĂ© un rendez-vous, j’ai attendu, il n’est pas venu. C’est normal, en Chine, tout le monde est surveillĂ©. Quelques jours plus tard, il m’a rappelĂ© pour s’excuser. Il ne voulait pas avoir de problĂšme en Ă©tant avec moi”</i>, conclut <tag type="person">Ai Weiwei</tag>. Le curateur de l’exposition, <tag type="person">Low Kee Hong</tag>, qui Ă©coute l’histoire, arrive en renfort. Il porte une casquette en moumoute et apprĂ©cie manifestement la douceur, dans les vĂȘtements comme dans les rapports humains: <i>“Vous savez, <tag type="person">Ai Weiwei</tag> est plein d’humanitĂ©.”</i> Surtout pour ses anciens tortionnaires?</p>
          <h3>
            <b>“OĂč suis-je?”</b>
          </h3>
          <p>Le come-back de l’artiste Ă  <tag type="geo">PĂ©kin</tag> en dĂ©cembre dernier a fait grand bruit. <tag type="organization">CNN</tag> dĂ©crit un “retour discret” avec une image le montrant accompagnĂ© de son fils. Lui, le paria, l’artiste honni, a remis les pieds dans son pays qu’il a fui dix ans plus tĂŽt. Au tournant des annĂ©es 2010, la Chine l’avait donc mis au secret pendant presque trois mois, mais lui avait confisquĂ© son passeport et interdit de sortir du territoire, avant de se rĂ©tracter et de dĂ©cider l’inverse: qu’il quitte le pays et ne revienne jamais. Finalement, fin 2025, le revoilĂ . De son plein grĂ©, dit-il, pour rendre visite Ă  sa mĂšre, ĂągĂ©e de 91 ans. Il raconte aujourd’hui son arrivĂ©e comme on dĂ©crirait une promenade de santĂ©: <i>“À l’aĂ©roport, les policiers m’ont interrogĂ© pendant deux heures. Ils ont Ă©tĂ© trĂšs courtois et m’ont demandĂ©:</i> ‘Pourquoi revenez-vous?’ <i>Je me sentais trĂšs relax. Ils Ă©taient trĂšs gentils, trĂšs sympathiques.”</i> Une fois la douane passĂ©e, <tag type="person">Ai Weiwei</tag> s’est baladĂ© et, comme tout bon touriste, il a chroniquĂ© son sĂ©jour en postant des photos sur Instagram, avant de redĂ©coller 21 jours plus tard pour l’Angleterre, oĂč il vit dĂ©sormais –à <tag type="geo">Cambridge</tag>. Ses impressions de voyage? Sur <tag type="geo">PĂ©kin</tag>, oĂč il a vu le jour il y a plus de 68 ans, <tag type="person">Ai Weiwei</tag> a le compliment facile. ComparĂ© Ă  2015, la ville est aujourd’hui <i>“plus calme”</i> et <i>“plus propre”</i>, la nourriture <i>“bien meilleure”</i>, la situation gĂ©nĂ©rale <i>“trĂšs stable”</i>. Pour dĂ©crire la capitale de la RĂ©publique populaire de Chine, un propagandiste du rĂ©gime ne s’y prendrait pas autrement. Son retour et son apparente libertĂ© de mouvement provoquent une incomprĂ©hension nimbĂ©e de mystĂšres pour plusieurs observateurs parmi lesquels figure la sinologue Marie Holzman: <i>“J’ai pas mal d’amis dissidents chinois Ă  <tag type="geo">Paris</tag>, et certains sont trĂšs ĂągĂ©s. Je me dis qu’à leur Ăąge, les autoritĂ©s chinoises ne viendront pas leur chercher des poux dans la tĂȘte s’ils rentrent en Chine. Ils me rĂ©pondent tous qu’ils seraient obligĂ©s de signer une reconnaissance de faute du type:</i> ‘Oui, j’ai commis un crime et je n’aurais pas dĂ».’ <i>Et ça, ils ne peuvent pas. C’est au-delĂ  de leurs forces morales.”</i> Autrement dit, pour un dissident chinois, un retour au pays, fut-il de courte durĂ©e, inoffensif, apolitique et purement familial, n’est jamais un sĂ©jour gratuit. <tag type="geo">PĂ©kin</tag> n’oublie pas. <tag type="person">Cai Chongguo</tag>, l’un des plus anciens dissidents chinois vivant en France, Ă©crivain et manifestant sur la place Tian’anmen en 1989, en a fait l’expĂ©rience l’an dernier. <i>“Il a tentĂ© de revenir, il a Ă©tĂ© cueilli Ă  l’arrivĂ©e, gardĂ© quatre heures par la police et renvoyĂ© Ă  <tag type="geo">Paris</tag>”</i>, rappelle <tag type="person">Marie Holzman</tag><i>.</i> Le voyage d’<tag type="person">Ai Weiwei</tag> pose donc une question: s’est-il reniĂ© pour rentrer?</p>
          <blockquote>
            <b>“Je ne suis pas un dissident, ou alors pas un dissident de la Chine mais des sociĂ©tĂ©s mainstream”</b>
          </blockquote>
          <blockquote>
            <b>
              <tag type="person">Ai Weiwei</tag>
            </b>
          </blockquote>
          <p>Pour s’en expliquer, <tag type="person">Ai Weiwei</tag> donne rendez-vous un jour de juillet Ă  l’hĂŽtel Leven, un Ă©tablissement de <tag type="geo">Manchester</tag> situĂ© Ă  la jonction de deux mondes: d’un cĂŽtĂ©, le <tag type="geo">Gay Village</tag>, ancien temple de l’underground ripolinĂ© par la gentrification ; de l’autre, <tag type="geo">Chinatown</tag> et ses gargotes aux façades en briques sur lesquelles clignotent des idĂ©ogrammes colorĂ©s. <tag type="person">Ai Weiwei</tag> se prĂ©sente sur la terrasse aprĂšs un petit dĂ©jeuner chinois, point de dĂ©part immuable de son quotidien Ă©tourdissant. <i>“Je vis dans des hĂŽtels internationaux. Tous les matins, quand je me lĂšve, je dois rĂ©flĂ©chir une ou deux secondes:</i> ‘OĂč suis-je?’ <i>Je mets du temps Ă  trouver les interrupteurs ou comment s’allume la douche</i>. <i>Je ne</i> <i>me vois pas comme une rock star, plutĂŽt comme une star de la paix.”</i> La paix et non la guerre? Le voilĂ  rĂ©conciliĂ© avec son pays? Au dĂ©part grincheux, <tag type="person">Ai Weiwei</tag> se frotte les yeux, puis se dĂ©tend, il lĂąche son iPhone et enfouit ses mains dans les manches de son blouson de cuir: <i>“non”</i>, il n’a pas changĂ© d’avis par rapport Ă  la <tag type="geo">Chine</tag> ; <i>“oui”</i>, il reste le mĂȘme ; et <i>“non”</i>, il n’a pas l’intention de retourner vivre Ă  PĂ©kin. <i>“Je ne peux pas vivre sous la censure, c’est comme si on m’amputait”</i>, assure-t-il, avant de s’octroyer un chewing-gum Ă  la fraise. Puis la discussion s’éternise autour de ce sujet, Ă  propos duquel il vient de publier un essai intitulĂ© <i>On Censorship</i> (non traduit). <i>“La censure n’existe pas seulement en <tag type="geo">Chine</tag> ni seulement dans les pays autoritaires ou sous le joug d’une religion, elle est partout! L’idĂ©e de dire</i> ‘Nous, en Occident, nous sommes libres et eux <i>(en <tag type="geo">Chine</tag>, ndlr)</i> ne le sont pas. Nous avons la dĂ©mocratie et pas eux’<i>, c’est trop simpliste. Notre cerveau est depuis trop longtemps abreuvĂ© de rĂ©flexions binaires, en deux dimensions, bon ou mauvais, la <tag type="geo">Chine</tag> ou l’Occident. Alors qu’on vit dans un monde multidimensionnel. Il faut libĂ©rer nos esprits de ce genre de</i> <i>raisonnements.”</i> Ses prises de position sur le reste du monde forment un corpus difficilement lisible qui interroge sur sa boussole idĂ©ologique actuelle. Ces derniers mois, en interview, <tag type="person">Ai Weiwei</tag> n’a cessĂ© de critiquer les pays europĂ©ens oĂč il est passĂ©. L’<tag type="geo">Allemagne</tag>, d’abord, oĂč il a vĂ©cu six ans. Dans le quotidien <i><tag type="organization">Berliner Zeitung</tag></i>, il parle d’un pays <i>“risquĂ©â€</i>, <i>“froid”</i> oĂč <i>“aucun voisin ne [l]’a invitĂ©â€</i>. Puis l’<tag type="geo">Angleterre</tag>, qu’il dĂ©peint dans le podcast <i>The Rest Is Politics</i> comme une nation <i>“oĂč sĂ©vit la censure”</i>, avec <i>“1 200 dĂ©tenus emprisonnĂ©s pour leur discours de haine”</i>. Quand viennent les questions sur les droits humains ou sur la rĂ©pression des OuĂŻghours par la <tag type="geo">Chine</tag>, il rembarre et rĂ©plique: <i>“Vous ne pouvez pas parler des OuĂŻghours sans Ă©voquer Gaza, oĂč la situation est bien pire.”</i> À cela s’ajoutent des sorties comme des tirs de roquette, notamment celle-ci, dans un entretien au <i><tag type="organization">Times</tag></i>: <i>“Je ne pense pas que <tag type="geo">TaĂŻwan</tag> jouisse d’une grande libertĂ©. Ce n’est qu’une petite marionnette de l’establishment occidental.”</i></p>
          <p>Mises bout Ă  bout, ces sorties dessinent une idĂ©ologie personnelle alignĂ©e sur celle de <tag type="geo">PĂ©kin</tag>. Sur X, le blogueur chinois <tag type="person">Fang Zhouzi</tag> (<tag type="person">Fang Shimin</tag>, de son vrai nom) compare d’ailleurs <tag type="person">Ai Weiwei</tag> au porte-parole du ministĂšre des Affaires Ă©trangĂšres chinois. <i>“J’ai suivi ça avec effarement</i>, rumine <tag type="person">Marie Holzman</tag>, <i>ça a Ă©tĂ© un choc Ă©norme dans les milieux de rĂ©flexion. Je ne dirais pas qu’on s’est demandĂ© s’il Ă©tait devenu fou, mais il y avait un peu de ça. Est-ce de la propagande, ou bien est-il devenu con?”</i></p>
          <p>Ce qui ressemble Ă  un virage idĂ©ologique survient au pire moment. Depuis quelques annĂ©es, la rĂ©pression s’abat sur les galeries chinoises. Les autoritĂ©s se montrent implacables et ne tolĂšrent aucune critique. <i>“Au quotidien, en Chine, tout va bien en apparence. Mais en rĂ©alitĂ©, c’est Ă©pouvantable. La sĂ©curitĂ© publique est toujours derriĂšre vous. Aucun Ă©cart n’est tolĂ©rĂ©. Les expos sont censurĂ©es, les artistes sont sur liste noire, mĂȘme ceux qui font de l’abstraction. Inscrire une simple date sur une Ɠuvre, comme 1966, peut valoir censure, parce que c’est la date de dĂ©but de la rĂ©volution culturelle. Aucun artiste japonais n’est exposé  C’est terrifiant”</i>, s’étrangle une commissaire d’exposition. Dernier exemple en date: <tag type="person">Gao Zhen</tag>. Ce cĂ©lĂšbre plasticien croupit en dĂ©tention depuis deux ans, au secret, sans preuve ni procĂšs, pour avoir conçu des sculptures critiques de <tag type="person">Mao Zedong</tag>.</p>
          <p>
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          </p>
          <p>
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          </p>
          <blockquote>
            <b>“J’ai suivi ça avec effarement, ça Ă©tĂ© un choc Ă©norme dans les milieux de rĂ©flexion. Je ne dirais pas qu’on s’est demandĂ© s’il Ă©tait devenu fou, mais il y avait un peu de ça. Est-ce de la propagande ou bien il est devenu con?”</b>
          </blockquote>
          <blockquote>
            <b><tag type="person">Marie Holzman</tag>, sinologue</b>
          </blockquote>
          <h3>
            <b>Prises de positions et Super U</b>
          </h3>
          <p>En terrasse de l’hĂŽtel Leven Ă  <tag type="geo">Manchester</tag>, <tag type="person">Ai Weiwei</tag> se protĂšge du soleil sous un parasol et anticipe les critiques: <i>“Je ne suis pas un dissident, ou alors pas un dissident de la Chine mais des sociĂ©tĂ©s mainstream.”</i> Malaise. Avait-on tout faux depuis le dĂ©but? <tag type="person">Ai Weiwei</tag> n’est pas le dissident que l’on pensait? Depuis sa premiĂšre exposition d’ampleur en Europe, “Sunflower Seeds” (“graines de tournesol”) –100 millions de graines faites en cĂ©ramique peintes Ă  la main-Ă  la Tate Modern de <tag type="geo">Londres</tag> en 2010, il a toujours Ă©tĂ© prĂ©sentĂ© comme un artiste aux prises avec la dictature, sans cesse harcelĂ©, arrĂȘtĂ© et frappĂ© par un rĂ©gime qu’il rĂ©prouve. Un pied dans l’art, l’autre dans l’activisme, voilĂ  qui Ă©tait <tag type="person">Ai Weiwei</tag> depuis son irruption dans le paysage artistique mondial. Il crĂ©ait autant qu’il critiquait. AprĂšs avoir dessinĂ© le stade du “<tag type="geo">Nid d’oiseau</tag>” de <tag type="geo">PĂ©kin</tag> avec les architectes <tag type="organization">Herzog &amp; de Meuron</tag> pour les Jeux olympiques de 2008, il avait pris la parole pour dĂ©plorer l’autoritarisme du rĂ©gime chinois. La mĂȘme annĂ©e, Ă  la suite du tremblement de terre dans le Sichuan qui fit plus de 87 000 victimes –dont de nombreux enfants–, il avait dĂ©noncĂ© la responsabilitĂ© et l’inaction du <tag type="organization">Parti communiste chinois</tag> (<tag type="organization">PCC</tag>) avant de rĂ©aliser une installation constituĂ©e de 9 000 sacs d’écolier et intitulĂ©e <i>Remembering</i> (“en souvenir”). Le bandeau du livre <i><tag type="person">Ai Weiwei</tag>: histoire d’une arrestation</i>, de <tag type="person">Barnaby Martin</tag>, publiĂ© en 2016, le rĂ©sumait en trois mots: “artiste, dissident, superstar”. Tout cela n’était qu’une erreur?</p>
          <p>Pour rĂ©pondre, <tag type="person">Wang Keping</tag>, un sculpteur chinois qui connaĂźt <tag type="person">Ai Weiwei</tag> depuis 1979, ouvre les portes de son atelier sur la cĂŽte vendĂ©enne, point de chute inattendu pour cet exilĂ© ayant quittĂ© la Chine en 1984. L’artiste glisse des indications par tĂ©lĂ©phone: <i>“C’est juste derriĂšre le Super U.”</i> Une rue derriĂšre le supermarchĂ©, des entrepĂŽts en enfilade, puis un cube de taule blanc, fracassĂ© par le soleil. Le sculpteur est lĂ , dans la touffeur de cet infernal Ă©tĂ© 2026. Le lieu servait de chantier naval, <tag type="person">Wang Keping</tag> l’a transformĂ© en atelier et s’excuse: <i>“Je parle mieux la langue du bois que le français.”</i> Des troncs de cerisier, de frĂȘne ou de chĂȘne s’entremĂȘlent et attendent d’ĂȘtre poncĂ©s puis polis par le propriĂ©taire des lieux, qui confectionne des statues de bois exposĂ©es notamment au chĂąteau de Chambord et au musĂ©e Rodin. Avec <tag type="person">Ai Weiwei</tag>, ils se sont rencontrĂ©s lors de la marche des Étoiles en 1979, un mouvement artistique contestataire qui fit date: artistes et Ă©tudiants rĂ©clamaient la libertĂ© de crĂ©er et avaient illĂ©galement accrochĂ© leurs Ɠuvres sur les grilles du musĂ©e national d’art de Chine, Ă  <tag type="geo">PĂ©kin</tag>. <tag type="person">Ai Weiwei</tag> Ă©tait alors Ă©tudiant, avec une discrĂ©tion qui ne prĂ©sageait aucune de ses provocations futures. <i>“Il Ă©tait trĂšs timide, ne parlait pas beaucoup”</i>, appuie <tag type="person">Wang Keping</tag> autour d’un verre d’eau fraĂźche. Cette rĂ©serve s’explique peut-ĂȘtre par la duretĂ© de son enfance. Le pĂšre d’<tag type="person">Ai Weiwei</tag> est le poĂšte <tag type="person">Ai Qing</tag>, compagnon de route de <tag type="person">Mao Zedong</tag> et, Ă  ce titre, auteur reconnu et influent. Au dĂ©but des annĂ©es 1960, il fut accusĂ© de “dĂ©rive droitiĂšre”, puis enfermĂ© dans un terrible laogai, un centre de rééducation par le travail, situĂ© dans le nord du Xinjiang oĂč il resta des annĂ©es, affectĂ© au nettoyage des latrines, humiliĂ© par les cadres du <tag type="organization">Parti communiste chinois</tag>, sous les yeux de son fils, le jeune <tag type="person">Ai Weiwei</tag>. L’enfance de ce dernier contient donc les ferments d’un antagonisme profond entre lui et le <tag type="organization">PCC</tag>. L’actuel prĂ©sident chinois, <tag type="person">Xi Jinping</tag>, connaĂźtra d’ailleurs le mĂȘme destin, son pĂšre <tag type="person">Xi Zhongxun</tag> subissant la mĂȘme disgrĂące. <i>“Mon pĂšre et <tag type="person">Xi Zhongxun</tag> Ă©taient amis”</i>, glisse au passage <tag type="person">Ai Weiwei</tag>. <tag type="person">Xi Jinping</tag> patientera, digĂšrera l’humiliation en intĂ©grant le <tag type="organization">PCC</tag> et tiendra sa revanche en gravissant patiemment les marches du pouvoir. <tag type="person">Ai Weiwei</tag>, lui, a choisi l’exil.</p>
          <h3>
            <b><tag type="geo">East Village</tag> et doigts d’honneur</b>
          </h3>
          <p>C’est dans le <tag type="geo">New York</tag> des annĂ©es 1980 qu’il se construit en tant qu’artiste. Il s’installe alors Ă  <tag type="geo">East Village</tag>, vit dans un immeuble qui sent l’urine, occupe un appartement qui n’a qu’une piĂšce, sans meubles, apprend l’anglais et collectionne des petits boulots pour survivre: baby-sitter, maçon, employĂ© d’une imprimerie ou joueur de blackjack. <tag type="person">Wang Keping</tag> vient lui rendre visite. Ensemble, ils passent des semaines Ă  sillonner l’AmĂ©rique en bus de nuit pour s’économiser des nuits d’hĂŽtel et visitent les principaux musĂ©es d’art contemporain du pays. <tag type="person">Wang Keping</tag> constate l’éclosion de la fibre contestataire de son ami, relĂ©guant loin derriĂšre lui le souvenir de l’ancien Ă©tudiant timide. <i>“À <tag type="geo">New York</tag>, il faisait des</i> fucks <i>tout le temps”</i>, se marre le sculpteur<i>.</i> Les deux jeunes Chinois rĂȘvent d’ĂȘtre exposĂ©s. <tag type="person">Wang Keping</tag> transporte des photos de ses sculptures qu’il garde dans une pochette, et <tag type="person">Ai Weiwei</tag> se charge de lui ouvrir les portes, littĂ©ralement. <i>“Moi, je n’osais pas rentrer. Lui, il n’hĂ©sitait pas, il s’adressait aux galeristes en me montrant du doigt:</i> ‘C’est un grand sculpteur, il vient de <tag type="geo">Paris</tag>! C’est une chance pour votre galerie!’<i>”</i> remet-il. Devant le scepticisme d’un interlocuteur qui Ă©lude, prĂ©texte l’absence du propriĂ©taire et invite les deux Chinois Ă  quitter les lieux, <tag type="person">Ai Weiwei</tag> monte d’un cran: <i>“Il attrape le type par le col et lui hurle dessus:</i> ‘Dis Ă  ton patron de venir!’<i>”</i>, lequel patron subira la mĂȘme hargne de la part du jeune <tag type="person">Ai Weiwei</tag>. L’épisode ne dĂ©bouche sur aucune expo ni aucune percĂ©e dans l’exigeant marchĂ© de l’art new-yorkais, mais il raconte une psychologie: <i>“Moi et d’autres jeunes artistes, nous Ă©tions discrets, polis, un peu obsĂ©quieux, <tag type="person">Ai Weiwei</tag> Ă©tait le seul Ă  rouler des mĂ©caniques. Pour lui, c’était insupportable que le directeur ne nous reçoive pas”</i>, dĂ©cortique <tag type="person">Wang Keping</tag>, qui perçoit aujourd’hui cette mĂȘme colĂšre entre les lignes des sorties mĂ©diatiques de son ami. <i>“Je ne dirais pas qu’<tag type="person">Ai Weiwei</tag> est un dissident, c’est plutĂŽt un contestataire, un rĂ©voltĂ© de la sociĂ©tĂ© et des gouvernements”</i>, explique-t-il. <tag type="person">Marie Holzman</tag>, Ă©galement prĂ©sidente de l’association <tag type="organization">SolidaritĂ© Chine</tag> qui vient en aide aux dissidents chinois, valide cette thĂšse: <i>“Les dissidents chinois proposent une alternative, par exemple la dĂ©mocratie ou la fin du rĂ©gime de <tag type="person">Xi Jinping</tag>. <tag type="person">Ai Weiwei</tag> ne le fait pas, ou trĂšs peu, donc oui, on peut parler de quiproquo Ă  son sujet.”</i></p>
          <p>
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          <p>Si dans ses jeunes annĂ©es, <tag type="person">Ai Weiwei</tag> gravite autour d’<tag type="person">Andy Warhol</tag> et de l’underground new-yorkais comme une sorte de Basquiat asiatique, il n’en reste pas moins un artiste authentiquement chinois qui rencontrera d’abord le succĂšs en Chine. Un temps Ă©tudiant Ă  la prestigieuse <tag type="organization">Parsons School of Design</tag> de <tag type="geo">New York</tag>, il ne parvient pas Ă  se faire un nom. <i>“J’ai grandi dans un monde communiste et collectiviste, pas individualiste. Je n’avais pas d’argent, pas d’emploi, pas de passeport amĂ©ricain, j’étais un total outsider. Je ne me sentais pas Ă  ma place”</i>, rembobine l’intĂ©ressĂ©. AprĂšs ce premier rendez-vous manquĂ© avec l’art contemporain occidental –et une probable rancƓur–, il rentre en Chine en 1993. Actif dans l’embryonnaire underground pĂ©kinois, il publie des livres, monte des expos. Son pays s’ouvre, <tag type="person">Ai Weiwei</tag> profite de cette fenĂȘtre qui tolĂšre certaines provocations. En 2000, il se fait connaĂźtre avec l’exposition “Fuck Off ” Ă  <tag type="geo">Shanghai</tag> oĂč il adresse des doigts d’honneur en photo aux lieux emblĂ©matiques de la planĂšte, comme la tour Eiffel, la <tag type="geo">Maison-Blanche</tag> ou, donc, la place Tian’anmen. Un quart de siĂšcle plus tard, ne ferait-il que poursuivre l’exploration de ce sillon provocateur et ce qu’il a toujours fait: crĂ©er, dĂ©noncer, titiller? <i>“Il a seulement changĂ© de cible. Le monde occidental a remplacĂ© la Chine. Ses prises de position font partie de son travail. C’est sa façon de travailler. C’est choquant mais pas Ă©tonnant”</i>, Ă©claire <tag type="person">BĂ©rĂ©nice Angremy</tag>, commissaire d’exposition et spĂ©cialiste de l’art contemporain chinois. Sa derniĂšre exposition aux studios Aviva de <tag type="geo">Manchester</tag> en apporterait la preuve. <tag type="person">Ai Weiweiy</tag> expose des drapeaux de la rĂ©volte des Boxers (1899-1901) qui opposa la Chine Ă  six nations occidentales –dont la <tag type="geo">France</tag>– alliĂ©es Ă  la Russie et au Japon. <i>“Il ravive les vieilles tensions et rappelle le passĂ© colonial des EuropĂ©ens, c’est cohĂ©rent avec ses interviews”</i>, poursuit <tag type="person">BĂ©rĂ©nice Angremy</tag>.</p>
          <p>La <tag type="geo">France</tag> n’échappe pas aux coups de griffe d’<tag type="person">Ai Weiwei</tag>, qui regrette de ne pas avoir eu de grande exposition de ses Ɠuvres dans une institution culturelle majeure. Il y en a pourtant eu une de ses photographies au Jeu de Paume, Ă  <tag type="geo">Paris</tag>, en 2012 (“<tag type="geo">Entrelacs</tag>”), et un autre grand musĂ©e parisien lui avait proposĂ© une expo, mais restreinte Ă  une salle ; <tag type="person">Ai Weiwei</tag> avait dĂ©clinĂ© l’offre. <i>“Avec lui, c’est tout ou rien, et pour l’instant, ce n’est pas grand-chose... Il doit en retirer une certaine rancƓur”</i>, soupire une responsable de galerie. En Allemagne, mĂȘme chose. <i>“Peut-ĂȘtre qu’il s’attendait Ă  ĂȘtre mieux reçu en Europe.</i> ‘Vous n’avez pas su reconnaĂźtre le gĂ©nie qui Ă©tait en moi’<i>, voilĂ  ce qu’il doit se dire”</i>, suppose une commissaire qui le connaĂźt bien. Se dessine un trait de sa personnalitĂ©: l’insatisfaction chronique, qui se manifeste lors de multiples occasions, hors du monde de l’art contemporain. <i>“À chaque fois qu’il vient Ă  <tag type="geo">Paris</tag>, il faut trouver le resto chinois qui va lui convenir, et ça ne lui convient jamais, que ce soit un Ă©tablissement trĂšs chic ou un boui-boui des <tag type="geo">Halles</tag>”</i>, soupire une curatrice. Pour <tag type="person">Wang Keping</tag>, ce serait lĂ  un comportement que traĂźne depuis toujours son vieil ami, oĂč qu’il soit. <i>“Il a un cĂŽtĂ© petit enfant</i>. <i>On lui demande de mettre des chaussures noires, il va dire:</i> ‘Non je veux des chaussures bleues.’ <i>Il a un peu ce rapport avec tout le monde.”</i> MĂȘme avec ses gardiens de prison? ‱ TOUS PROPOS RECUEILLIS PAR <tag type="organization">PPB</tag></p>
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        <p>En 2015, <tag type="person">Ai Weiwei</tag> , superstar de l’art contemporain et dissident le plus cĂ©lĂšbre de Chine, connu pour ses photos de fucks adressĂ©s Ă  la place Tian’anmen, s’exilait en <tag type="geo">Allemagne</tag>. En 2026, changement d’ambiance: le majeur est toujours en l’air mais vise maintenant les monuments d’<tag type="geo">Europe</tag>. L’homme complimente dĂ©sormais le rĂ©gime de <tag type="person">Xi Jinping</tag> et s’est mĂȘme offert un come‑back Ă  <tag type="geo">PĂ©kin</tag>. Mais qu’est‑ce qui lui prend?</p>
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      <title>AI WEIWEI À L’OUEST</title>
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        <p>En 2015, <tag type="person">Ai Weiwei</tag> , superstar de l’art contemporain et dissident le plus cĂ©lĂšbre de Chine, connu pour ses photos de fucks adressĂ©s Ă  la place Tian’anmen, s’exilait en <tag type="geo">Allemagne</tag>. En 2026, changement d’ambiance: le majeur est toujours en l’air mais vise maintenant les monuments d’Europe. L’homme complimente dĂ©sormais le rĂ©gime de <tag type="person">Xi Jinping</tag> et s’est mĂȘme offert un come‑back Ă  <tag type="geo">PĂ©kin</tag>. Mais qu’est‑ce qui lui prend?</p>
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      <publisher>So Press</publisher>
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