COUVERTURE
entité 16/38 · identifiant 1660211
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MENACES SUR LA CRYPTO
Câest un chiffre effrayant: une attaque ou une tentative dâenlĂšvement visant des dĂ©tenteurs de cryptomonnaies aurait lieu tous les trois jours en France. Pourquoi? Par qui? Et jusquâĂ quand? EnquĂȘte.
Par EMMANUELLE ANDREANI, BAPTISTE BRENOT ET ARTHUR JEANNE
Cette nuit du samedi 24 au dimanche 25 janvier derniers, comme toutes les autres nuits, Jean* dort sur son canapĂ©. Dehors, dans la petite ville de Voiron, en IsĂšre, le thermomĂštre oscille autour de 0°C. Vers 6h30, trois individus forcent la porte dâentrĂ©e. Ils se jettent sur Jean et le maintiennent fermement sur le sofa. Surpris, lâhomme de 74 ans hurle et se dĂ©bat comme il peut. Les assaillants lui assĂšnent une volĂ©e de coups de poing et de crosse en plein visage. Lâattaque semble minutieusement prĂ©parĂ©e. Tous sont vĂȘtus de noir, gantĂ©s et mĂȘme chaussĂ©s de claquettes afin de brouiller les pistes. La compagne de Jean, qui dormait Ă lâĂ©tage, se rĂ©fugie dans le grenier, terrorisĂ©e. Elle essaye dâalerter les forces de lâordre, mais le signal tĂ©lĂ©phonique ne passe pas sous les combles. Les intrus fouillent la maison, saisissent le tĂ©lĂ©phone et lâordinateur du propriĂ©taire dans le but de trouver le contact de son fils. Câest en quĂȘte de ce dernier que le commando est venu. DĂ©veloppeur dans la blockchain (une technologie de stockage et de transmission dâinformations, ndlr), le fils de Jean dĂ©tiendrait des avoirs en cryptomonnaie. Or il vit depuis plusieurs annĂ©es loin de la rĂ©gion du DauphinĂ©, et mĂȘme de la France. Il faudra donc le faire chanter Ă distance. Une fois le contact du fils trouvĂ©, les ravisseurs le transmettent au commanditaire, surnommĂ© âSourisâ, qui l'appelle via WhatsApp. Ă plusieurs milliers de kilomĂštres de lĂ , lâhomme dĂ©croche son tĂ©lĂ©phone. Il entend: âOn a ton pĂšre, on te contacte pour la crypto.â Il raccroche. Dans la minute qui suit, plusieurs messages envoyĂ©s par le commanditaire lui rĂ©clament trois millions d'euros. Mais le fils ne rĂ©pond plus. DĂ©cision est prise dâempaqueter Jean de la tĂȘte aux pieds. BĂąillonnĂ©, ligotĂ© et recouvert dâun drap, il est chargĂ© dans le coffre dâune voiture volĂ©e. Le retraitĂ© ne le sait pas encore, mais il vient seulement de vivre les premiers instants dâun calvaire long de seize heures.
Les ravisseurs roulent jusquâĂ un chemin forestier, font sortir Jean du coffre et tous sâenfoncent, Ă pied, dans les bois. âOn a marchĂ© un quart dâheure. Jâavais le drap jusquâen bas, je glissais sur la glaise, se remĂ©more calmement le septuagĂ©naire six mois plus tard, dans le bureau lyonnais de son avocat, Me Rajon. Puis on a entendu un chien, peut-ĂȘtre celui dâun chasseur, et on a fait demi-tour.â Les preneurs dâotage mettent alors le cap sur Valence, Ă une grosse heure de route de lĂ . Une fois en ville, le vĂ©hicule descend le boulevard Winston-Churchill, en bordure du quartier sensible de Fontbarlettes. ArrivĂ© Ă un bar-tabac, lâotage est emmenĂ© dans une arriĂšre-salle, oĂč des bouteilles jonchent le sol. Les messages du commanditaire envers le fils se font toujours plus pressants. âTu perds du temps, lĂ . Et ton pĂšre va souffrir. Et tu vas quand mĂȘme payer.â âJâavais interdiction de lever la tĂȘte, toujours un drap sur moi, je devais regarder le sol, raconte Jean. Ils ont commencĂ© par mâentailler la joue, et mâont dit de prendre le sang et de me lâĂ©taler partout sur le visage, pour faire peur Ă mon fils.â Afin de se montrer encore plus persuasif, lâorganisateur du rapt demande Ă ses âshootersâ âcomme on appelle les petites mains qui exĂ©cutent ces âmissionsââ, de sectionner un doigt de Jean. Sa main droite est placĂ©e sur la table. Les ravisseurs se saisissent dâun grand couteau. Ils entreprennent de dĂ©couper la derniĂšre phalange de son annulaire, mais la lame est trop Ă©moussĂ©e pour pĂ©nĂ©trer la chair. âAlors ils ont tapĂ© deux fois dessus avec un gros marteau de charpentier, relate la victime, toujours aussi calmement. Il y a eu une fracture, un tendon de pĂ©tĂ©. Ăa saignait de partout. Ils ont mis du sopalin autour.â ConfrontĂ© aux images, le fils clame un malentendu, et affirme quâil ne possĂšde aucunement la somme demandĂ©e, mĂȘme si celle-ci est passĂ©e de trois millions Ă 100 000 euros, exigĂ©s en ether, une cryptomonnaie. Les ravisseurs enferment Jean âdans un grand sac en plastique pour faire croire quâils [vont lâ]Ă©touffer. CâĂ©taient toutes sortes de situations, Ă chaque fois pour filmerâ, remet ce dernier. Pendant dix heures, une soixantaine dâimages sordides affluent ainsi via WhatsApp puis Telegram. Plus le temps passe, plus le mystĂ©rieux commanditaire, dont le compte Telegram affiche une localisation marocaine, accentue la pression. âTout les 30 minutes, un doigt. On est dĂ©jĂ Ă deux. Les deux petits doigts de chaque main.â** Vers 17h, il envoie un dernier message: âConcrĂštement yâa rien a faire avec ton pĂšre on va lâexĂ©cuter gros [...] Ton pĂšre sera un exemple pour les autre.â MalgrĂ© le contexte, lâambiance dans lâarriĂšre-salle du bar-tabac est Ă©tonnamment dĂ©tendue. âĂ les entendre parler, jâai compris que ce nâĂ©taient que des jeunes de quartier, se souvient lâex-otage. Entre eux, ils discutaient comme des adolescents, ils rigolaient, ils nâĂ©taient pas stressĂ©s. [...] Ils se comportaient comme sâils Ă©taient copains depuis toujours.â Pourtant, tous ont Ă©tĂ© recrutĂ©s sĂ©parĂ©ment via Snapchat. Lâun vient de Valence, lâautre de Montpellier, le troisiĂšme est SDF. Ă un moment donnĂ©, le trio dĂ©cide dâaller se ravitailler Ă un snack non loin de lĂ . Ils prennent soin de bĂąillonner et de ligoter Jean aux toilettes, une ficelle reliant cruellement son pied Ă son doigt mutilĂ© pour lâempĂȘcher de bouger, au risque dâaggraver sa blessure.
BĂąillonnĂ©, ligotĂ© et recouvert dâun drap, Jean est chargĂ© dans le coffre dâune Clio volĂ©e. Le retraitĂ© vient seulement de vivre les premiers instants dâun calvaire long de seize heures
Le dĂźner avalĂ©, Jean est remis dans le coffre de la voiture, puis abandonnĂ© sur un grand parking jouxtant un Ă©changeur de lâautoroute A7, Ă Loriol-sur-DrĂŽme. Le retraitĂ© avance tant bien que mal, quand une voiture arrive face Ă lui, et le dĂ©passe. âJe baissais la tĂȘte et je marchais. Je ne voulais pas faire peur aux gens.â Le vĂ©hicule entame une marche arriĂšre. âNe vous inquiĂ©tez pas, je suis de la policeâ, lui dit le conducteur, membre de la Brigade de recherche et dâintervention (BRI) lyonnaise. âJâai Ă©tĂ© kidnappĂ©. âOn sait, on sait.â Aujourdâhui, si Jean accepte de tĂ©moigner aux cĂŽtĂ©s de son avocat, câest parce quâil pense que âla parole libĂšreâ. Il souhaite faire comprendre aux aspirants assaillants âquâils se font avoirâ par les commanditaires, qui empochent tous les Ă©ventuels bĂ©nĂ©fices en leur laissant prendre les risques. âLes mis en cause ont Ă©tĂ© mis en examen et placĂ©s en dĂ©tention provisoire pour la plupart, prolonge Me Rajon. Les qualifications pĂ©nales, câest un enlĂšvement, une sĂ©questration, des faits de torture. Des faits extrĂȘmement graves. Mon ressenti, câest quâon a affaire Ă des individus qui Ă©taient prĂȘts Ă monter sur un coup sans vraiment se poser de questions, ni sur les tenants et aboutissants de lâopĂ©ration, ni mĂȘme sur les modalitĂ©s de leur propre rĂ©munĂ©ration. Certains dâentre eux sont arrivĂ©s le jour J sans [aucune info]. Ăa mâa stupĂ©fait.â
Depuis un pays situĂ© dans lâest de lâEurope, le fils de Jean, qui ne souhaite communiquer ni son nom, ni son lieu de rĂ©sidence, ni aucune information permettant de lâidentifier, nâen revient pas dâavoir Ă©tĂ© la cible dâune telle attaque. LâannĂ©e derniĂšre, il avait suivi de prĂšs âlâaffaire David Ballandâ: le cofondateur de la sociĂ©tĂ© Ledger, figure française du secteur des cryptos, et sa compagne sâĂ©taient fait enlever chez eux, prĂšs de Vierzon, dans le Cher, le 21 janvier 2025. Ils avaient Ă©tĂ© libĂ©rĂ©s lâun aprĂšs lâautre au terme dâune sĂ©quence horrifique de prĂšs de 48 heures, durant laquelle les ravisseurs se sont notamment filmĂ©s en train de trancher lâauriculaire de lâentrepreneur de 36 ans pour faire pression sur deux de ses associĂ©s, qui leur ont finalement versĂ© lâĂ©quivalent de trois millions dâeuros en cryptomonnaie. Parmi eux, le mĂ©diatique Ăric LarchevĂȘque, connu pour son rĂŽle dans lâĂ©mission Qui veut ĂȘtre mon associĂ©? sur M6. La sĂ©questration du cofondateur de cette sociĂ©tĂ© mondialement rĂ©putĂ©e pour ses portefeuilles destinĂ©s Ă sĂ©curiser ses âcryptosâ fait alors le tour des mĂ©dias internationaux. âEt un an aprĂšs, la mĂȘme chose mâarrive Ă moi, rĂ©sume, par tĂ©lĂ©phone, le fils de Jean. Ăa dit quelque chose de lâĂ©volution du phĂ©nomĂšne. Avant, ils sâen prenaient aux baleines. Maintenant, ils tapent tout le monde.â
Au vu des chiffres, en progression constante, difficile de lui donner tort. Selon le Parquet national anticriminalitĂ© organisĂ©e (Pnaco), la France a connu 18 cas de sĂ©questration, enlĂšvement et/ou menaces liĂ©s aux cryptomonnaies en 2024, 67 en 2025, et 62 de janvier Ă juillet 2026. Soit une attaque tous les trois jours en moyenne. InstallĂ© dans son grand bureau boisĂ© au cinquiĂšme Ă©tage du tribunal judiciaire de Lyon, le procureur de la RĂ©publique Thierry Dran lâadmet sans peine: aprĂšs 30 ans de carriĂšre, il nâaurait pas imaginĂ© vivre un truc pareil. âCâest un phĂ©nomĂšne nouveau. Les enlĂšvements de ce type, avec violences et demande de rançon, ça avait complĂštement disparu du paysage. On nâavait pas vu ça depuis les annĂ©es 1970 et le baron Empainâ, dit-il en rĂ©fĂ©rence au cĂ©lĂšbre homme dâaffaires belge qui avait Ă©tĂ© enlevĂ© en janvier 1978, amputĂ© dâun doigt âalors envoyĂ© par La Poste Ă sa famille pour faire pressionâ et sĂ©questrĂ© pendant prĂšs de deux mois par ses ravisseurs. Depuis 2025, le parquet de Lyon a Ă©tĂ© confrontĂ© Ă huit affaires de cette ampleur liĂ©es aux cryptomonnaies. Et pas des moindres: une famille entiĂšre sĂ©questrĂ©e Ă Challes-les-Eaux, en Savoie, fin novembre 2025 pour trois millions dâeuros ; le rapt dâun couple de retraitĂ©s Ă Sallanches, en Haute-Savoie, mi-janvier dernier, pour exiger une rançon de huit millions dâeuros Ă leur fils travaillant dans le secteur ; lâaffaire de Voiron quelques jours plus tard ; et, dĂ©but fĂ©vrier, une magistrate, Ă©pouse dâun entrepreneur, et sa mĂšre enlevĂ©es Ă Saint-Martin-le-Vinoux, en IsĂšre â sĂ©questrĂ©es pendant 30 heures, elles ont Ă©tĂ© retrouvĂ©es blessĂ©es et ligotĂ©es dans un garage Ă Bourg-lĂšs-Valence, dans la DrĂŽme, Ă plus de 90 kilomĂštres de lĂ . Ce retour en force des enlĂšvements Ă lâancienne sâexplique principalement par lâattrait que prĂ©sente le vol de cryptomonnaies par rapport Ă un vol classique: il nây a pas dâintermĂ©diaire, pas de banque pour geler les fonds, pas de plafond de virement, la victime dĂ©tient elle-mĂȘme lâaccĂšs Ă lâargent, quâelle peut dĂ©bloquer aisĂ©ment (via une seed phrase, une sorte de mot de passe composĂ© de plusieurs mots) et elle nâa pas la possibilitĂ© de faire opposition. Sur le papier, la technologie blockchain, qui sĂ©curise les transactions en crypto et les rend publiques, est censĂ©e permettre de suivre lâargent, mais il existe diffĂ©rentes techniques pour le blanchir en un rien de temps (via des bourses dĂ©centralisĂ©es ou des mixeurs de cryptomonnaies, permettant de mĂ©langer des fonds issus de divers utilisateurs, ndlr).
âCâest un phĂ©nomĂšne nouveau. Les enlĂšvements de ce type, avec violences et demande de rançon, ça avait complĂštement disparu du paysage. On nâavait pas vu ça depuis les annĂ©es 1970 et le baron Empainâ
Thierry Dran, procureur
De quoi dĂ©clencher un sentiment de panique dans lâĂ©cosystĂšme crypto. DĂ©but juillet dernier, une centaine de ses membres Ă©taient rĂ©unis dans le jardin de la Fondation Maison des sciences de lâhomme, dans le VIe arrondissement de Paris, pour la summer party annuelle de lâAssociation pour le dĂ©veloppement des actifs numĂ©riques (ADAN), sorte de lobby français de la crypto. Ce soir-lĂ , autour du buffet, garni de nĂ©nuphars aux crevettes et de makis de canard, certains nâhĂ©sitent pas Ă parler de âpsychoseâ. âIci, on connaĂźt tous quelquâun Ă qui câest arrivĂ©â, affirme, un verre de blanc Ă la main, un jeune product analyst dâune sociĂ©tĂ© spĂ©cialisĂ©e dans la blockchain. âJâai des contacts qui changent dâidentitĂ© sur LinkedIn pour se protĂ©ger, poursuit-il. Mais la vĂ©ritĂ©, câest que de plus en plus de gens font appel Ă des sociĂ©tĂ©s de sĂ©curitĂ© privĂ©e.â Parmi elles, Lima Protection, fondĂ©e il y a trois ans par CĂ©dric Fontaine, ancien militaire et ancien policier, qui se fĂ©licite, en visio depuis DubaĂŻ, dâavoir Ă©tĂ© âlâun des premiers Ă aller sur le marchĂ©â de la sĂ©curitĂ© des personnes travaillant dans la cryptomonnaie. Depuis, il a dĂ©veloppĂ© tout un Ă©ventail dâoffres: protection rapprochĂ©e âclassiqueâ avec garde du corps, formule dâastreinte de sĂ©curitĂ© avec la gĂ©olocalisation en temps rĂ©el de chaque membre de la famille, et mĂȘme un âcanon Ă son brevetĂ©â, pouvant ĂȘtre dĂ©clenchĂ© Ă lâaide dâune tĂ©lĂ©commande dâurgence en cas dâattaque. Au total, sa sociĂ©tĂ© protĂšge 70 personnes, dont des cadres dâentreprise dans le secteur des cryptos, et ce, principalement en France. Car câest lĂ un autre chiffre hallucinant: selon la direction nationale de la police judiciaire, la France concentrerait Ă elle seule 70% des affaires de ce type dans le monde. Pourquoi? Si certains, notamment parmi les victimes, avancent lâhypothĂšse dâune forme de âlaxisme judiciaireâ qui dĂ©sinhiberait selon eux les agresseurs, dâautres âexperts, avocats, magistratsâ invoquent plutĂŽt un cocktail explosif mĂȘlant ubĂ©risation de la criminalitĂ© via les messageries cryptĂ©es et les rĂ©seaux sociaux, dĂ©jĂ Ă lâĆuvre dans le trafic de drogue, et fuites massives de donnĂ©es.
Le premier Ă y avoir pensĂ© sâappelle Badiss Bajjou. Originaire du Chesnay-Rocquencourt, dans les Yvelines, ce Franco-Marocain aujourdâhui ĂągĂ© de 25 ans apparaĂźt comme le grand pionnier du phĂ©nomĂšne et, concrĂštement, comme le cerveau prĂ©sumĂ© dâau moins quatre affaires, dont lâenlĂšvement du cofondateur de Ledger, David Balland. Cela commence trois ans en arriĂšre, le 20 juillet 2023 au matin, Ă Ălancourt, Ă©galement dans les Yvelines, lorsquâune mĂšre de famille de 56 ans ouvre la porte de son appartement Ă un individu dĂ©guisĂ© en livreur, qui sâengouffre Ă lâintĂ©rieur, suivi dâun complice. La quinquagĂ©naire est alors attachĂ©e, bĂąillonnĂ©e et menacĂ©e avec un marteau et une machette. Le petit commando bĂąche le salon et envoie au fils de la victime, B., agent de sportifs et influenceur foot trĂšs suivi aux Ătats-Unis, une vidĂ©o accompagnĂ©e dâune demande de rançon de dix millions dâeuros en cryptomonnaie. B. fait un virement de 30 000 euros qui, Ă©trangement, semble contenter les deux agresseurs. AprĂšs avoir aspergĂ© leur victime dâantimoustique et lâavoir douchĂ©e de force âdeux gestes probablement destinĂ©s Ă effacer leurs tracesâ, ils lâabandonnent nue sur son lit, les pieds et les mains liĂ©s par des Serflex, et repartent Ă bord dâune Audi A3. Changement de dĂ©cor, un mois plus tard, le 24 aoĂ»t au matin. Un fourgon CitroĂ«n Jumpy se gare devant un pavillon Ă Cures, une commune de 489 habitants dans la Sarthe. Ă lâintĂ©rieur, trois hommes, dont celui qui jouait dĂ©jĂ le rĂŽle du faux livreur Ă Ălancourt. Cette fois, câest un autre qui va prendre sa place et se prĂ©senter Ă la porte, gilet jaune sur le dos et colis Ă la main. La mĂȘme scĂšne se rejoue Ă quelques dĂ©tails prĂšs: seul Ă la maison, Bruno Desnos, 60 ans, lui ouvre, puis il est mis en joue et ligotĂ©. âTâes le pĂšre Ă Killian?â sâentend-il demander, en rĂ©fĂ©rence Ă son fils de 29 ans, un influenceur jeux vidĂ©o et poker basĂ© Ă Malte et connu sur les rĂ©seaux sociaux sous le pseudo TeufeurS. Puis: âTon fils, il va payer.â Vingt minutes plus tard, le pĂšre est traĂźnĂ© jusquâĂ la camionnette par le trio, qui emporte au passage deux Rolex et 600 euros en espĂšces, cachĂ©s dans un paquet de M&Mâs. Il est ensuite conduit dans un appartement dâun quartier rĂ©sidentiel du Mans, Ă une vingtaine de kilomĂštres. Killian Desnos, alors en vacances en CrĂšte, commence Ă recevoir des vidĂ©os de son pĂšre, une arme de poing pointĂ©e sur lui, ainsi que des messages exigeant une rançon en crypto, envoyĂ©s depuis deux numĂ©ros, lâun marocain et lâautre espagnol. Via un proche restĂ© Ă Malte et ayant accĂšs Ă ses avoirs en crypto, il effectue trois virements pour un montant total de 1,7 million dâeuros. Son pĂšre, relĂąchĂ© peu aprĂšs en pleine campagne, est recueilli par deux automobilistes, puis par la police. DĂšs le lendemain, les enquĂȘteurs interpellent le faux livreur. Il sâagit de Djelloul C., alias âle Mexicainâ, identifiĂ© sans peine grĂące Ă la vidĂ©osurveillance. DĂ©but septembre, trois autres complices sont arrĂȘtĂ©s, dont le cousin de Badiss Bajjou, Idriss L., considĂ©rĂ© par les enquĂȘteurs comme le âlogisticienâ ayant organisĂ© lâattaque dâĂlancourt. Bajjou apparaĂźt, lui, comme le commanditaire derriĂšre les deux affaires. LâidĂ©e dâorganiser des cryptorapts lui serait venue lors dâun sĂ©jour Ă la maison dâarrĂȘt de Bois dâArcy, en 2022, oĂč il a fait la rencontre du âMexicainâ et dâautres hommes, qui deviendront des complices. ProblĂšme: recherchĂ© pour tentative de meurtre dans le cadre dâune autre affaire, cette fois liĂ©e Ă du trafic de drogue, le cerveau est en fuite au Maroc.
Et il nâa pas dit son dernier mot. Depuis lâautre cĂŽtĂ© de la MĂ©diterranĂ©e, Bajjou commence en effet Ă planifier son plus gros coup: lâenlĂšvement de David Balland, dont il va confier la logistique Ă celui qui devient son bras droit, Djelloul C., en dĂ©tention provisoire Ă la prison dâAngers dans le cadre de lâenlĂšvement de TeufeurS. Les policiers ne le dĂ©couvriront que quelques semaines aprĂšs le rapt: la ligne tĂ©lĂ©phonique ayant servi Ă rĂ©server les gĂźtes oĂč ont Ă©tĂ© sĂ©questrĂ©s Balland et son Ă©pouse nâa bornĂ© quâĂ un seul endroit, la maison dâarrĂȘt dâAngers. PlacĂ© sur Ă©coute, Djelloul C. Ă©voque dans des conversations au parloir avec sa compagne un âpote en fuite au bledâ qui serait le commanditaire des premiers rapts et de celui de Balland. Dans un de ses tĂ©lĂ©phones, les policiers trouvent dâautres Ă©changes oĂč il sâattribue ce mĂȘme enlĂšvement. Ils apprennent quâil dispense aussi des conseils logistiques sur lâapplication Signal Ă un dĂ©nommĂ© âF9â qui lui dit vouloir âfaire un planâ et âsoulever la daronne de Kimbeper (sic) un footballeurâ, dans lâespoir dâobtenir une rançon en crypto. Pire, le dĂ©tenu a dĂ©jĂ commencĂ© Ă organiser un nouveau rapt Ă la demande de Bajjou, celui du pĂšre dâun entrepreneur en crypto. Le 1er mai 2025, Augustin B. est raflĂ© par un faux vĂ©hicule de livraison en plein Paris, sĂ©questrĂ© pendant 58 heures dans un pavillon Ă Palaiseau et amputĂ© dâun doigt par ses ravisseurs. Aux manettes, Bajjou envoie la vidĂ©o de la mutilation au fils, basĂ© Ă Malte, ainsi que des centaines de messages destinĂ©s Ă le faire payer. Dix jours plus tard, le 13 mai, câest la fille de Pierre Noizat, pionnier français des cryptomonnaies, qui est attaquĂ©e en pleine rue, dans le XIe arrondissement de Paris. La femme de 34 ans, enceinte de plusieurs mois, se dĂ©bat alors que des individus essaient de la faire monter dans un fourgon. AidĂ©e de son compagnon et de riverains, elle parvient Ă faire fuir ses ravisseurs. DiffusĂ©e sur Internet, la vidĂ©o de lâincident, filmĂ©e par un voisin, suscite la consternation. En suivant la trace de la camionnette, la police parvient Ă dĂ©jouer, fin mai, une nouvelle tentative visant un autre entrepreneur et sa femme, cette fois prĂšs de Nantes. Les enquĂȘteurs sâinterrogent: encore des affaires commanditĂ©es par Bajjou? En tout cas, la mĂ©diatisation de lâagression du 13 mai est telle quâelle convainc les autoritĂ©s françaises dâaccĂ©lĂ©rer. PlacĂ© dans le top 10 des Français les plus recherchĂ©s par Interpol, Bajjou est arrĂȘtĂ© quelques jours plus tard, le 3 juin 2025, Ă Tanger, sur dĂ©nonciation de la justice française auprĂšs des autoritĂ©s marocaines. La photo de sa notice rouge, oĂč on le voit, cheveux longs nĂ©gligemment coiffĂ©s en arriĂšre, yeux clairs et mine sĂ©vĂšre, fait le tour des JT: âLe commanditaire prĂ©sumĂ© des cryptorapts en France a Ă©tĂ© interpellĂ©â, titrent les journaux. La sĂ©rie noire va peut-ĂȘtre enfin sâarrĂȘter.
Mais peu de temps aprĂšs, ça repart. Plusieurs enlĂšvements ont lieu, principalement en rĂ©gion parisienne au mois de juillet, ainsi quâĂ Valence, avec la sĂ©questration dâun jeune Suisse de 23 ans, dĂ©tenu pendant quatre jours en aoĂ»t. Le cerveau des cryptorapts a beau avoir Ă©tĂ© placĂ© hors dâĂ©tat de nuire, tout se passe comme sâil avait lancĂ© une mode. âLes phĂ©nomĂšnes criminels sont toujours copiĂ©s, commente le procureur Thierry Dran. Il suffit que quelquâun commette un premier enlĂšvement qui lui permet de gagner trĂšs vite beaucoup dâargent, et lĂ , un autre se dit: âPourquoi ça ne marcherait pas pour moi?ââ La tendance semble, en tout cas, attirer des criminels de plus en plus jeunes. âEt mal prĂ©parĂ©sâ, tranche JĂ©rĂŽme de Tychey, entrepreneur dans la blockchain et prĂ©sident dâEthereum France. Dans la nuit du 18 au 19 janvier derniers, lui et son Ă©pouse ont fait lâobjet dâune tentative dâenlĂšvement, dans le XVIe arrondissement de Paris, oĂč ils vivaient avec leurs trois enfants en bas Ăąge. âOn a Ă©tĂ© sauvĂ©s par notre gardienneâ, remet-il aujourdâhui, visiblement encore secouĂ©. Cette nuit-lĂ , alertĂ©e par des bruits suspects et la prĂ©sence devant lâimmeuble dâune Peugeot 208 grise quâelle avait dĂ©jĂ vu rĂŽder dans la rue, la concierge compose le 17. Une fois sur place, les policiers tombent sur deux jeunes, dont un mineur, qui tentent de se cacher maladroitement Ă bord dâune voiture volĂ©e. Ă lâintĂ©rieur du vĂ©hicule, ils trouvent des couteaux, un rouleau de scotch, des gants et des cagoules. Deux autres suspects cachĂ©s dans la cour sont interpellĂ©s ; un couteau est retrouvĂ© dans un pot de fleurs. Dans un des tĂ©lĂ©phones saisis, les policiers trouvent une conversation Snapchat entre deux des suspects quelques heures avant les faits: âattachĂ© et crypto [...] et aprĂšs tâas vu tout ce qui se passe dans la maison sâil y a du cash et tout ça câest pour nous, ça câest hors planâ / âAh ouais je te dis la vĂ©ritĂ©, jâaime pas ça wallah, tu mâaurais dit on va cambu (cambrioler, ndlr) vas-y mais vas-y attachĂ©, wallah jâaime pas çaâ / âMais tâes un ouf blo (bleu, ndlr), là ça parle en M (millions, ndlr) et tout wesh, crypto et tout et tout, tâes con ou quoi weshâ. âTu sens quâon nâest pas sur des professionnels, soupire JĂ©rĂŽme de Tychey. Mais bon, ils savent trouver une voiture volĂ©e, se procurer des armes, ils ont des liens avec le banditisme, et ils sont prĂȘts Ă se lancer pour 1 000, 2 000 euros.â Lors de leur procĂšs, le 1er avril dernier, les trois majeurs arrĂȘtĂ©s boulevard Flandrin ont niĂ© les faits, riant Ă la lecture de leurs Ă©changes sur Snapchat. Ils ont Ă©tĂ© condamnĂ©s Ă des peines allant de dix mois Ă deux ans de prison. âLe tribunal nâa pas retenu les qualifications de sĂ©questration ou dâenlĂšvement, car ils nâĂ©taient pas allĂ©s au boutâ, se dĂ©sole lâentrepreneur, visiblement excĂ©dĂ©. Lui nâĂ©tait pas dans la salle ce jour-lĂ : entre-temps, le couple a prĂ©fĂ©rĂ© sâinstaller Ă New York âpour une durĂ©e indĂ©terminĂ©eâ.
Au fil des mois, les enquĂȘteurs sâinquiĂštent de voir les affaires se multiplier, avec lâapparition de nouveaux profils de victimes, qui ne sont ni des influenceurs ni de gros entrepreneurs. Les attaques visent dĂ©sormais des particuliers sans aucun lien public avec le secteur, ayant simplement investi un jour dans les cryptos. Ainsi, dĂšs juillet 2025, une mĂšre de famille est attaquĂ©e chez elle, devant ses enfants, en banlieue ouest parisienne. Surpris par la prĂ©sence de son Ă©poux, les agresseurs prennent la fuite. Lâun des deux est arrĂȘtĂ© dans la foulĂ©e ; il porte sur lui un couteau, un hachoir et un portable, dans lequel les policiers trouvent une âfiche cibleâ au nom de G., un trentenaire vivant Ă Paris. En garde Ă vue, il avoue alors quâune autre âĂ©quipeâ est passĂ©e chez G. le mĂȘme jour, dans lâespoir dây trouver de la crypto. Un enquĂȘteur de la Brigade de rĂ©pression du banditisme (BRB) convoque G. dans son bureau. Sur place, il lui montre une capture dâĂ©cran, issue du portable du suspect: y figurent son nom, son prĂ©nom, ses adresses e-mail et postale, ainsi que des indications prĂ©cises comme le code dâentrĂ©e de son immeuble ou lâĂ©tage auquel se trouve son appartement⊠âIl y avait vraiment tout le chemin complet jusquâĂ ma porte, rĂ©sume-t-il, un an plus tard. CâĂ©tait glaçant.â âVous possĂ©dez de la cryptomonnaie?â lui demande le policier. Le trentenaire parisien confirme quâil en a, oui, mais plus beaucoup: aprĂšs avoir investi toutes ses Ă©conomies âsoit 30 000 eurosâ dans le Bitcoin en 2013, il a revendu la quasi totalitĂ© de ses cryptos huit ans plus tard, ce qui lui a permis de faire un bĂ©nĂ©fice substantiel et de sâacheter, sans crĂ©dit, un appartement Ă Paris. Ses avoirs en crypto se chiffrent dĂ©sormais Ă quelques milliers dâeuros. Par ailleurs, personne, Ă part sa famille, nâest au courant et il va sans dire quâil ne sâest jamais affichĂ© sur les rĂ©seaux. âCâest lĂ que le policier mâa parlĂ© de fuite de donnĂ©es, poursuit G. Il disait quâil devait sĂ»rement y avoir des listes qui circulaient, avec des infos.â
DĂ©but juillet dernier, autour du buffet de la summer party de lâAssociation pour le dĂ©veloppement des actifs numĂ©riques, certains nâhĂ©sitent pas Ă parler de âpsychoseâ
Ce que les policiers ignorent encore, câest que ces infos vont devenir de plus en plus prĂ©cises, et les cryptorapts, de plus en plus lucratifs. Ainsi, dans la nuit du 18 au 19 dĂ©cembre 2025, câest lâĂ©quivalent de plus de huit millions dâeuros qui est dĂ©robĂ© Ă un investisseur installĂ© Ă Dompierre-sur-Mer, en Charente-Maritime. Cette fois, le commanditaire, qui Ă©change Ă distance avec lâhomme ciblĂ© tandis que deux hommes encagoulĂ©s tiennent la femme de ce dernier en joue dans une autre piĂšce, connaĂźt les montants des avoirs Ă la virgule prĂšs, ainsi que leurs adresses numĂ©riques exactes âcontrairement Ă ses prĂ©dĂ©cesseurs, lui ne se contentera donc pas dâune somme nĂ©gociĂ©e dans lâurgence. Lâinvestisseur est obligĂ© de vider ses comptes un Ă un via plusieurs virements, et ses ravisseurs repartent deux heures seulement aprĂšs avoir fait irruption dans la maison. La victime mobilise des proches aguerris en crypto pour tenter de retracer les sommes transfĂ©rĂ©es, via la blockchain. Parmi eux, Nicolas Bacca, lâautre cofondateur de Ledger et figure historique de la communautĂ© crypto. Fin janvier 2025, lors de lâenlĂšvement de David Balland, Bacca avait montĂ© une task force composĂ©e dâexperts et destinĂ©e Ă traquer les trois millions dâeuros versĂ©s en paiement de la rançon. âEn une heure, on a rĂ©ussi Ă bloquer 90% des fonds, rĂ©sume-t-il. Ce groupe-lĂ Ă©tait peut-ĂȘtre bon en logistique, mais pas trĂšs au point en crypto et en blanchiment.â Un an plus tard, dans la foulĂ©e de lâenlĂšvement Ă Dompierre-sur-Mer, la task force est reconstituĂ©e, mais le constat est tout autre. âLĂ , on commence Ă tracer les mouvements, et on voit que ces types sont bien plus pros, explique Bacca. TrĂšs vite, ils basculent en Monero, une cryptomonnaie intraçable, et passent par des protocoles ultraconfidentiels. On ne pouvait plus rien faire.â En quelques heures, prĂšs de huit millions dâeuros se sont volatilisĂ©s. Lâaffaire, emblĂ©matique, suscite une avalanche de commentaires dans les groupes de discussion de la communautĂ© crypto: on cherche la source, et certains Ă©voquent la piste de Waltio, une application française destinĂ©e Ă faciliter ses dĂ©clarations fiscales, dont on soupçonne quâelle a subi une fuite de donnĂ©es. Quelques jours plus tard, face Ă la multiplication des rumeurs, Pierre Morizot, le PDG de Waltio dĂ©mentira sur X tout âlien entre une fuite de donnĂ©es et cette affaireâ.
Au mĂȘme moment, sur le groupe Telegram FiscalitĂ© crypto FR, des messages Ă©voquent au contraire une âfailleâ sur lâapplication. Un utilisateur Ă©crit quââils se sont dĂ©jĂ fait hackerâ, il Ă©voque âdes petitsâ qui auraient accĂšs Ă â50 000 lignesâ de la base Waltio, avec les noms, les prĂ©noms et les soldes des particuliers dĂ©tenteurs de crypto. Puis: âLe mec qui a volĂ© 8M il y a trois jours est actuellement en train de claquer son argent devant des gens pour flexâ, ce serait âun petit de 17 ansâ. Lui et ses amis seraient mĂȘme passĂ©s de âSDF Ă multimillionnaire en quelques moisâ. IntriguĂ©s, les experts de la task force remontent le fil du mystĂ©rieux informateur jusquâĂ dĂ©couvrir quâil a postĂ© une transaction opĂ©rĂ©e par le âpetitâ en question afin de prouver ses dires. âLes donnĂ©es correspondaient Ă lâun des portefeuilles dĂ©robĂ©s, donc ça voulait dire que lâinformateur Ă©tait crĂ©dible, explique lâun des experts cyber, que lâon appellera âX.â pour des raisons de confidentialitĂ©. Il connaissait le commanditaire et sa bande, on a compris quâil Ă©tait trĂšs jaloux quâils aient rĂ©ussi leur coup.â Cette source leur explique que la petite bande a mĂȘme fabriquĂ© une fausse rĂ©quisition judiciaire auprĂšs de Waltio, Ă©manant dâune vraie adresse e-mail du ministĂšre de lâIntĂ©rieur, pour vĂ©rifier les montants exacts dĂ©tenus par leur cible. Le pseudo du commanditaire prĂ©sumĂ© sur la messagerie Discord est âAshuraâ, dĂ©couvrent les enquĂȘteurs de la task force. âIl faut savoir quâil y a des systĂšmes qui permettent de retrouver tous vos anciens messages postĂ©s sur des groupes publics, explique X. Donc Ă partir du moment oĂč on avait son pseudo principal, câĂ©tait parti, quoi.â X. se lance dans une vĂ©ritable enquĂȘte sur le mystĂ©rieux Ashura. Ainsi, il apprend que le lendemain du rapt Ă Dompierre-sur-Mer, ce dernier a annoncĂ© ceci sur Discord Ă sa communautĂ©, sous un alias diffĂ©rent: âJâachĂšte tous vos XMR (Monero, ndlr) sans limitesâ, puis quâil a publiĂ© les dĂ©tails dâune nouvelle transaction, permettant, encore une fois, de le relier Ă lâagression. Il dĂ©couvre aussi quâil semble couler des jours heureux aux Ămirats arabes unis. Le 9 janvier, le voilĂ qui poste des vidĂ©os dâune Lamborghini chez un concessionnaire Ă DubaĂŻ, puis les dĂ©tails dâune transaction en crypto Ă©quivalente Ă 380 000 dollars Ă destination du mĂȘme vendeur. DĂ©filent aussi des images montrant des liasses de billets Ă lâarriĂšre dâune voiture, une montre Richard Mille dâune valeur de plus de 500 000 euros et des dĂ©pĂŽts de plusieurs centaines de milliers dâeuros dans des casinos en ligne. En parallĂšle, X. retrouve des traces du mystĂ©rieux individu sur Telegram, oĂč il apparaĂźt, sous dâautres alias, sur des groupes liĂ©s Ă la cybercriminalitĂ© et aux arnaques en ligne, et dans des dizaines dâannonces, datant de dĂ©cembre Ă fĂ©vrier derniers, oĂč il affirme rechercher des âshootersâ et des âhittersâ pour des âvols IRLâ (âdans la vraie vieâ en VF, ndlr) en France, mais aussi en Suisse, en Angleterre et aux Ătats-Unis. Sur Discord, X. cartographie son rĂ©seau de proches en dĂ©cortiquant des heures de conversations, oĂč se mĂȘlent flambe, vidĂ©os en boĂźte de nuit Ă Barcelone, menaces âphotos dâarmes Ă feu ou de boĂźtes aux lettres en feu Ă lâappuiâ, mais aussi blagues dâadolescents et mĂšmes internet. Lâun dâentre eux met en scĂšne un personnage de Moi, moche et mĂ©chant, mentionnant Waltio et le fait de âse faire kidnapperâ.
Fin janvier, un mois aprĂšs le rapt Ă Dompierre-sur-Mer, lâapplication Waltio a fini par avouer avoir Ă©tĂ© victime dâun piratage, revendiquĂ© par le groupe cybercriminel ShinyHunters, connu pour avoir hackĂ© par le passĂ© Microsoft, AT&T, Vinted ou encore GitHub. Elle se veut alors rassurante, affirmant que seuls les e-mails (donc ni adresses ni coordonnĂ©es tĂ©lĂ©phoniques) et les dĂ©clarations de patrimoine 2024 auraient leakĂ©. Mais quelques jours plus tard, une enquĂȘte du mĂ©dia en ligne The Big Whale affirme quâil y aurait eu dâautres fuites, dont une non communiquĂ©e, dĂšs le premier trimestre 2025. De quoi alimenter les soupçons sur un lien de cause Ă effet avec plusieurs rapts visant de simples dĂ©tenteurs de crypto depuis de longs mois. Certes, dâautres sources issues de piratages peuvent donner des indications prĂ©cieuses aux criminels: la sociĂ©tĂ© Ledger a elle aussi Ă©tĂ© hackĂ©e plusieurs fois, ainsi que le registre Ficoba, le fichier national des comptes bancaires du fisc, sans oublier, lâĂ©tĂ© dernier, lâaffaire Ghalia C., du nom d'une agente des impĂŽts Ă Bobigny qui aurait consultĂ©, Ă la demande dâun commanditaire, les fichiers fiscaux de dĂ©tenteurs de crypto, suscitant lâĂ©moi dans la communautĂ©, bien quâaucun lien nâait encore Ă©tĂ© Ă©tabli Ă ce jour avec un quelconque cryptorapt. Mais la base Waltio prĂ©sente un avantage: elle permet dâavoir des indications prĂ©cises sur les montants disponibles. âEt si vous avez accĂšs aux e-mails, explique Nicolas Bacca, il suffit de recouper avec dâautres fuites de donnĂ©es (opĂ©rateurs tĂ©lĂ©phoniques, sites de e-commerce, fĂ©dĂ©rations sportives, ndlr), et vous pouvez vous constituer le parfait annuaire des dĂ©tenteurs de crypto.â Selon notre enquĂȘte, au moins six particuliers visĂ©s par des attaques en 2025 et 2026 estiment avoir Ă©tĂ© ciblĂ©s Ă la suite du piratage de Waltio, dont G., le trentenaire parisien. En plus de celui de Dompierre-sur-Mer, au moins deux autres kidnappings majeurs seraient liĂ©s Ă ce hack prĂ©cis: ceux de Challes-les-Eaux, fin novembre 2025 (trois millions dâeuros dĂ©robĂ©s), et La Chapelle-Saint-Aubin (quatre millions dâeuros), en janvier dernier. Câest en tout cas ce que suggĂšre un message postĂ© dĂ©but fĂ©vrier sur le site BreachForums, une plateforme de revente de donnĂ©es volĂ©es: âTout ceci a Ă©tĂ© produit par un collectif de trois personnes qui ont bĂ©nĂ©ficiĂ© de notre aide pour le piratage de la base de donnĂ©es de Waltio qui nous ont toujours promis 15% de leurs gains.â Quelques jours plus tard, un autre message, postĂ© cette fois sur Telegram et signĂ© ShinyHunters, accompagnĂ© dâune partie des donnĂ©es volĂ©es, attribuait le hack et ces cryptorapts majeurs Ă un certain âAshuraâ, dont le pseudo Ă©tait rendu public pour la premiĂšre fois, et Ă dâautres individus liĂ©s au groupe de pirates informatiques. Vraie revendication? Ou fausse piste, publiĂ©e dans le cadre dâun rĂšglement de comptes entre criminels? Une chose est sĂ»re, selon Rayna Stamboliyska, fondatrice du cabinet de conseil RS Strategy et spĂ©cialiste de la cybercriminalitĂ© en ligne: âSi un lien est avĂ©rĂ© entre un groupe comme ShinyHunters et des rapts physiques, on aurait affaire Ă une mutation structurante et trĂšs prĂ©occupante du phĂ©nomĂšne cybercriminel.â La piste est en tout cas prise au sĂ©rieux par les enquĂȘteurs qui vont, grĂące aux informations transmises par X. et la task force, remonter jusquâau dĂ©nommĂ© Ashura, le fameux âpetit de 17 ansâ. Selon nos informations, il a Ă©tĂ© interpellĂ© en France dĂ©but avril. De nationalitĂ© espagnole, il aurait en partie grandi en France. Il nâa pas 17 ans, mais 19, pas de casier judiciaire, et une tĂȘte de gentil collĂ©gien. Lâun de ses complices avait Ă©tĂ© arrĂȘtĂ© en Suisse, quelques mois plus tĂŽt âlui nâa que⊠16 ans. Une bande dâadolescents de mĂšche avec des groupes cybercriminels pourrait-elle vraiment ĂȘtre derriĂšre les kidnappings les plus lucratifs des douze derniers mois? Une source judiciaire estime quâelle est soupçonnĂ©e dâĂȘtre âimpliquĂ©e dans plusieurs faitsâ, sans en dire plus. Au total, le Pnaco affirme suivre douze dossiers, dont certains seraient liĂ©s aux fuites de donnĂ©es Waltio. Dans ces seules affaires, 94 individus ont Ă©tĂ© mis en examen, dont treize mineurs, et 74 personnes placĂ©es en dĂ©tention provisoire.
âTu sens quâon nâest pas sur des professionnels. Mais bon, ils savent trouver une voiture volĂ©e, se procurer des armes, ils ont des liens avec le banditisme, et ils sont prĂȘts Ă se lancer pour 1 000, 2 000 eurosâ
JérÎme de Tychey, président d'Ethereum France
De quoi enfin souffler? Ă Lyon, le procureur Thierry Dran affirme avoir constatĂ© une forme de âtassementâ depuis la fin du printemps dernier, liĂ© selon lui aux âvagues dâinterpellationsâ. Un commanditaire basĂ© Ă lâĂ©tranger, commun Ă plusieurs affaires du bassin lyonnais, dont celle de Voiron, aurait dâailleurs Ă©tĂ© identifiĂ©, mais pas encore interpellĂ©. Quant Ă Badiss Bajjou, la presse marocaine a annoncĂ© fin mai quâil avait Ă©tĂ© jugĂ© au Maroc, et condamnĂ© Ă 25 ans de prison. Le fils de Jean nâest pas rassurĂ© pour autant. âLe lendemain du rapt, TF1 a filmĂ© la maison de mon pĂšre, soupire-t-il. Donc jâai encore plus de risques dâĂȘtre ciblĂ© quâavantâŠâ G. non plus nâest pas serein. Au printemps dernier, le trentenaire parisien, qui pensait ĂȘtre tirĂ© dâaffaire, a reçu lâappel dâun ami avocat reprĂ©sentant un individu impliquĂ© dans un rapt: âDes bandes ont Ă©tĂ© dĂ©mantelĂ©es mais ton nom circule encore, des gens sont venus chez toi et ils vont bientĂŽt revenir, fais attention.â Quelques jours plus tard, deux individus sonnaient Ă la porte de G., que ce dernier avait pris soin dâĂ©quiper dâune camĂ©ra aprĂšs le premier incident. Lui nâĂ©tait pas prĂ©sent: quelques mois aprĂšs la premiĂšre tentative, il est parti vivre chez un ami. Mais la camĂ©ra a enregistrĂ© la visite, il a tout suivi en direct via une appli de son tĂ©lĂ©phone. Sur les images, on voit deux jeunes, lâair un peu perdu, dont un au visage dĂ©couvert, hĂ©siter, faire demi-tour, revenir⊠G. les a transmises Ă la police. Les deux ont Ă©tĂ© identifiĂ©s, mais pas encore arrĂȘtĂ©s. âLes policiers mâont dit quâils sâen servaient pour essayer de remonter au âcommanditaireâ.â Ses donnĂ©es, ainsi que celles dâautres personnes, circuleraient toujours entre diffĂ©rents criminels. âą TOUS PROPOS RECUEILLIS PAR EA, BB ET AJ
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Câest un chiffre effrayant: une attaque ou une tentative dâenlĂšvement visant des dĂ©tenteurs de cryptomonnaies aurait lieu tous les trois jours en France. Pourquoi? Par qui? Et jusquâĂ quand? EnquĂȘte.
*Le prénom a été changé.
**Par souci dâexactitude, les messages citĂ©s ici le sont tels quâils ont Ă©tĂ© envoyĂ©s, sans correction ni modification.