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MENACES SUR LA CRYPTO story

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France Voiron IsÚre Valence Fontbarlettes Montpellier Loriol-sur-DrÎme Vierzon Lyon Challes-les-Eaux Savoie Sallanches Haute-Savoie Saint-Martin-le-Vinoux Bourg-lÚs-Valence DrÎme VI e arrondissement de Paris Chesnay-Rocquencourt Cures Sarthe Bois d'Arcy TeufeurS Paris Palaiseau Malte Nantes Tanger New York Dompierre-sur-Mer Charente-Maritime Dubaï Suisse Barcelone Bobigny La Chapelle-Saint-Aubin Maroc Les ravisseurs Telegram SDF Brigade de recherche et d'intervention (BRI) lyonnaise Ledger Parquet national anticriminalité organisée Pnaco La Poste Association pour le développement des actifs numériques Lima Protection Interpol JT Ethereum France Brigade de répression du banditisme Waltio Telegram Fiscalité crypto FR Discord X. ShinyHunters Microsoft AT&T Vinted GitHub BreachForums RS Strategy TF1 Jean Souris M e Rajon Le retraité David Balland Thierry Dran Cédric Fontaine Badiss Bajjou B. Bruno Desnos Killian Desnos Djelloul C. Mexicain Idriss L. F9 Bajjou Augustin B. Pierre Noizat JérÎme de Tychey G. Nicolas Bacca Pierre Morizot X. Ashura X Richard Mille Moi Waltio Ghalia C. Rayna Stamboliyska

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text 1660211_k1 MENACES SUR LA CRYPTO

C’est un chiffre effrayant: une attaque ou une tentative d’enlĂšvement visant des dĂ©tenteurs de cryptomonnaies aurait lieu tous les trois jours en France. Pourquoi? Par qui? Et jusqu’à quand? EnquĂȘte.

Par EMMANUELLE ANDREANI, BAPTISTE BRENOT ET ARTHUR JEANNE

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Cette nuit du samedi 24 au dimanche 25 janvier derniers, comme toutes les autres nuits, Jean* dort sur son canapĂ©. Dehors, dans la petite ville de Voiron, en IsĂšre, le thermomĂštre oscille autour de 0°C. Vers 6h30, trois individus forcent la porte d’entrĂ©e. Ils se jettent sur Jean et le maintiennent fermement sur le sofa. Surpris, l’homme de 74 ans hurle et se dĂ©bat comme il peut. Les assaillants lui assĂšnent une volĂ©e de coups de poing et de crosse en plein visage. L’attaque semble minutieusement prĂ©parĂ©e. Tous sont vĂȘtus de noir, gantĂ©s et mĂȘme chaussĂ©s de claquettes afin de brouiller les pistes. La compagne de Jean, qui dormait Ă  l’étage, se rĂ©fugie dans le grenier, terrorisĂ©e. Elle essaye d’alerter les forces de l’ordre, mais le signal tĂ©lĂ©phonique ne passe pas sous les combles. Les intrus fouillent la maison, saisissent le tĂ©lĂ©phone et l’ordinateur du propriĂ©taire dans le but de trouver le contact de son fils. C’est en quĂȘte de ce dernier que le commando est venu. DĂ©veloppeur dans la blockchain (une technologie de stockage et de transmission d’informations, ndlr), le fils de Jean dĂ©tiendrait des avoirs en cryptomonnaie. Or il vit depuis plusieurs annĂ©es loin de la rĂ©gion du DauphinĂ©, et mĂȘme de la France. Il faudra donc le faire chanter Ă  distance. Une fois le contact du fils trouvĂ©, les ravisseurs le transmettent au commanditaire, surnommĂ© “Souris”, qui l'appelle via WhatsApp. À plusieurs milliers de kilomĂštres de lĂ , l’homme dĂ©croche son tĂ©lĂ©phone. Il entend: “On a ton pĂšre, on te contacte pour la crypto.” Il raccroche. Dans la minute qui suit, plusieurs messages envoyĂ©s par le commanditaire lui rĂ©clament trois millions d'euros. Mais le fils ne rĂ©pond plus. DĂ©cision est prise d’empaqueter Jean de la tĂȘte aux pieds. BĂąillonnĂ©, ligotĂ© et recouvert d’un drap, il est chargĂ© dans le coffre d’une voiture volĂ©e. Le retraitĂ© ne le sait pas encore, mais il vient seulement de vivre les premiers instants d’un calvaire long de seize heures.

Les ravisseurs roulent jusqu’à un chemin forestier, font sortir Jean du coffre et tous s’enfoncent, Ă  pied, dans les bois. “On a marchĂ© un quart d’heure. J’avais le drap jusqu’en bas, je glissais sur la glaise, se remĂ©more calmement le septuagĂ©naire six mois plus tard, dans le bureau lyonnais de son avocat, Me Rajon. Puis on a entendu un chien, peut-ĂȘtre celui d’un chasseur, et on a fait demi-tour.” Les preneurs d’otage mettent alors le cap sur Valence, Ă  une grosse heure de route de lĂ . Une fois en ville, le vĂ©hicule descend le boulevard Winston-Churchill, en bordure du quartier sensible de Fontbarlettes. ArrivĂ© Ă  un bar-tabac, l’otage est emmenĂ© dans une arriĂšre-salle, oĂč des bouteilles jonchent le sol. Les messages du commanditaire envers le fils se font toujours plus pressants. “Tu perds du temps, lĂ . Et ton pĂšre va souffrir. Et tu vas quand mĂȘme payer.” “J’avais interdiction de lever la tĂȘte, toujours un drap sur moi, je devais regarder le sol, raconte Jean. Ils ont commencĂ© par m’entailler la joue, et m’ont dit de prendre le sang et de me l’étaler partout sur le visage, pour faire peur Ă  mon fils.” Afin de se montrer encore plus persuasif, l’organisateur du rapt demande Ă  ses “shooters” –comme on appelle les petites mains qui exĂ©cutent ces “missions”–, de sectionner un doigt de Jean. Sa main droite est placĂ©e sur la table. Les ravisseurs se saisissent d’un grand couteau. Ils entreprennent de dĂ©couper la derniĂšre phalange de son annulaire, mais la lame est trop Ă©moussĂ©e pour pĂ©nĂ©trer la chair. “Alors ils ont tapĂ© deux fois dessus avec un gros marteau de charpentier, relate la victime, toujours aussi calmement. Il y a eu une fracture, un tendon de pĂ©tĂ©. Ça saignait de partout. Ils ont mis du sopalin autour.” ConfrontĂ© aux images, le fils clame un malentendu, et affirme qu’il ne possĂšde aucunement la somme demandĂ©e, mĂȘme si celle-ci est passĂ©e de trois millions Ă  100 000 euros, exigĂ©s en ether, une cryptomonnaie. Les ravisseurs enferment Jean “dans un grand sac en plastique pour faire croire qu’ils [vont l’]Ă©touffer. C’étaient toutes sortes de situations, Ă  chaque fois pour filmer”, remet ce dernier. Pendant dix heures, une soixantaine d’images sordides affluent ainsi via WhatsApp puis Telegram. Plus le temps passe, plus le mystĂ©rieux commanditaire, dont le compte Telegram affiche une localisation marocaine, accentue la pression. “Tout les 30 minutes, un doigt. On est dĂ©jĂ  Ă  deux. Les deux petits doigts de chaque main.”** Vers 17h, il envoie un dernier message: “ConcrĂštement y’a rien a faire avec ton pĂšre on va l’exĂ©cuter gros [...] Ton pĂšre sera un exemple pour les autre.” MalgrĂ© le contexte, l’ambiance dans l’arriĂšre-salle du bar-tabac est Ă©tonnamment dĂ©tendue. “À les entendre parler, j’ai compris que ce n’étaient que des jeunes de quartier, se souvient l’ex-otage. Entre eux, ils discutaient comme des adolescents, ils rigolaient, ils n’étaient pas stressĂ©s. [...] Ils se comportaient comme s’ils Ă©taient copains depuis toujours.” Pourtant, tous ont Ă©tĂ© recrutĂ©s sĂ©parĂ©ment via Snapchat. L’un vient de Valence, l’autre de Montpellier, le troisiĂšme est SDF. À un moment donnĂ©, le trio dĂ©cide d’aller se ravitailler Ă  un snack non loin de lĂ . Ils prennent soin de bĂąillonner et de ligoter Jean aux toilettes, une ficelle reliant cruellement son pied Ă  son doigt mutilĂ© pour l’empĂȘcher de bouger, au risque d’aggraver sa blessure.

BĂąillonnĂ©, ligotĂ© et recouvert d’un drap, Jean est chargĂ© dans le coffre d’une Clio volĂ©e. Le retraitĂ© vient seulement de vivre les premiers instants d’un calvaire long de seize heures

Le dĂźner avalĂ©, Jean est remis dans le coffre de la voiture, puis abandonnĂ© sur un grand parking jouxtant un Ă©changeur de l’autoroute A7, Ă  Loriol-sur-DrĂŽme. Le retraitĂ© avance tant bien que mal, quand une voiture arrive face Ă  lui, et le dĂ©passe. “Je baissais la tĂȘte et je marchais. Je ne voulais pas faire peur aux gens.” Le vĂ©hicule entame une marche arriĂšre. “Ne vous inquiĂ©tez pas, je suis de la police”, lui dit le conducteur, membre de la Brigade de recherche et d’intervention (BRI) lyonnaise. “J’ai Ă©tĂ© kidnappĂ©. –On sait, on sait.” Aujourd’hui, si Jean accepte de tĂ©moigner aux cĂŽtĂ©s de son avocat, c’est parce qu’il pense que “la parole libĂšre”. Il souhaite faire comprendre aux aspirants assaillants “qu’ils se font avoir” par les commanditaires, qui empochent tous les Ă©ventuels bĂ©nĂ©fices en leur laissant prendre les risques. “Les mis en cause ont Ă©tĂ© mis en examen et placĂ©s en dĂ©tention provisoire pour la plupart, prolonge Me Rajon. Les qualifications pĂ©nales, c’est un enlĂšvement, une sĂ©questration, des faits de torture. Des faits extrĂȘmement graves. Mon ressenti, c’est qu’on a affaire Ă  des individus qui Ă©taient prĂȘts Ă  monter sur un coup sans vraiment se poser de questions, ni sur les tenants et aboutissants de l’opĂ©ration, ni mĂȘme sur les modalitĂ©s de leur propre rĂ©munĂ©ration. Certains d’entre eux sont arrivĂ©s le jour J sans [aucune info]. Ça m’a stupĂ©fait.”

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Depuis un pays situĂ© dans l’est de l’Europe, le fils de Jean, qui ne souhaite communiquer ni son nom, ni son lieu de rĂ©sidence, ni aucune information permettant de l’identifier, n’en revient pas d’avoir Ă©tĂ© la cible d’une telle attaque. L’annĂ©e derniĂšre, il avait suivi de prĂšs “l’affaire David Balland”: le cofondateur de la sociĂ©tĂ© Ledger, figure française du secteur des cryptos, et sa compagne s’étaient fait enlever chez eux, prĂšs de Vierzon, dans le Cher, le 21 janvier 2025. Ils avaient Ă©tĂ© libĂ©rĂ©s l’un aprĂšs l’autre au terme d’une sĂ©quence horrifique de prĂšs de 48 heures, durant laquelle les ravisseurs se sont notamment filmĂ©s en train de trancher l’auriculaire de l’entrepreneur de 36 ans pour faire pression sur deux de ses associĂ©s, qui leur ont finalement versĂ© l’équivalent de trois millions d’euros en cryptomonnaie. Parmi eux, le mĂ©diatique Éric LarchevĂȘque, connu pour son rĂŽle dans l’émission Qui veut ĂȘtre mon associĂ©? sur M6. La sĂ©questration du cofondateur de cette sociĂ©tĂ© mondialement rĂ©putĂ©e pour ses portefeuilles destinĂ©s Ă  sĂ©curiser ses “cryptos” fait alors le tour des mĂ©dias internationaux. “Et un an aprĂšs, la mĂȘme chose m’arrive Ă  moi, rĂ©sume, par tĂ©lĂ©phone, le fils de Jean. Ça dit quelque chose de l’évolution du phĂ©nomĂšne. Avant, ils s’en prenaient aux baleines. Maintenant, ils tapent tout le monde.”

Au vu des chiffres, en progression constante, difficile de lui donner tort. Selon le Parquet national anticriminalitĂ© organisĂ©e (Pnaco), la France a connu 18 cas de sĂ©questration, enlĂšvement et/ou menaces liĂ©s aux cryptomonnaies en 2024, 67 en 2025, et 62 de janvier Ă  juillet 2026. Soit une attaque tous les trois jours en moyenne. InstallĂ© dans son grand bureau boisĂ© au cinquiĂšme Ă©tage du tribunal judiciaire de Lyon, le procureur de la RĂ©publique Thierry Dran l’admet sans peine: aprĂšs 30 ans de carriĂšre, il n’aurait pas imaginĂ© vivre un truc pareil. “C’est un phĂ©nomĂšne nouveau. Les enlĂšvements de ce type, avec violences et demande de rançon, ça avait complĂštement disparu du paysage. On n’avait pas vu ça depuis les annĂ©es 1970 et le baron Empain”, dit-il en rĂ©fĂ©rence au cĂ©lĂšbre homme d’affaires belge qui avait Ă©tĂ© enlevĂ© en janvier 1978, amputĂ© d’un doigt –alors envoyĂ© par La Poste Ă  sa famille pour faire pression– et sĂ©questrĂ© pendant prĂšs de deux mois par ses ravisseurs. Depuis 2025, le parquet de Lyon a Ă©tĂ© confrontĂ© Ă  huit affaires de cette ampleur liĂ©es aux cryptomonnaies. Et pas des moindres: une famille entiĂšre sĂ©questrĂ©e Ă  Challes-les-Eaux, en Savoie, fin novembre 2025 pour trois millions d’euros ; le rapt d’un couple de retraitĂ©s Ă  Sallanches, en Haute-Savoie, mi-janvier dernier, pour exiger une rançon de huit millions d’euros Ă  leur fils travaillant dans le secteur ; l’affaire de Voiron quelques jours plus tard ; et, dĂ©but fĂ©vrier, une magistrate, Ă©pouse d’un entrepreneur, et sa mĂšre enlevĂ©es Ă  Saint-Martin-le-Vinoux, en IsĂšre – sĂ©questrĂ©es pendant 30 heures, elles ont Ă©tĂ© retrouvĂ©es blessĂ©es et ligotĂ©es dans un garage Ă  Bourg-lĂšs-Valence, dans la DrĂŽme, Ă  plus de 90 kilomĂštres de lĂ . Ce retour en force des enlĂšvements Ă  l’ancienne s’explique principalement par l’attrait que prĂ©sente le vol de cryptomonnaies par rapport Ă  un vol classique: il n’y a pas d’intermĂ©diaire, pas de banque pour geler les fonds, pas de plafond de virement, la victime dĂ©tient elle-mĂȘme l’accĂšs Ă  l’argent, qu’elle peut dĂ©bloquer aisĂ©ment (via une seed phrase, une sorte de mot de passe composĂ© de plusieurs mots) et elle n’a pas la possibilitĂ© de faire opposition. Sur le papier, la technologie blockchain, qui sĂ©curise les transactions en crypto et les rend publiques, est censĂ©e permettre de suivre l’argent, mais il existe diffĂ©rentes techniques pour le blanchir en un rien de temps (via des bourses dĂ©centralisĂ©es ou des mixeurs de cryptomonnaies, permettant de mĂ©langer des fonds issus de divers utilisateurs, ndlr).

“C’est un phĂ©nomĂšne nouveau. Les enlĂšvements de ce type, avec violences et demande de rançon, ça avait complĂštement disparu du paysage. On n’avait pas vu ça depuis les annĂ©es 1970 et le baron Empain”
Thierry Dran, procureur

De quoi dĂ©clencher un sentiment de panique dans l’écosystĂšme crypto. DĂ©but juillet dernier, une centaine de ses membres Ă©taient rĂ©unis dans le jardin de la Fondation Maison des sciences de l’homme, dans le VIe arrondissement de Paris, pour la summer party annuelle de l’Association pour le dĂ©veloppement des actifs numĂ©riques (ADAN), sorte de lobby français de la crypto. Ce soir-lĂ , autour du buffet, garni de nĂ©nuphars aux crevettes et de makis de canard, certains n’hĂ©sitent pas Ă  parler de “psychose”. “Ici, on connaĂźt tous quelqu’un Ă  qui c’est arrivĂ©â€, affirme, un verre de blanc Ă  la main, un jeune product analyst d’une sociĂ©tĂ© spĂ©cialisĂ©e dans la blockchain. “J’ai des contacts qui changent d’identitĂ© sur LinkedIn pour se protĂ©ger, poursuit-il. Mais la vĂ©ritĂ©, c’est que de plus en plus de gens font appel Ă  des sociĂ©tĂ©s de sĂ©curitĂ© privĂ©e.” Parmi elles, Lima Protection, fondĂ©e il y a trois ans par CĂ©dric Fontaine, ancien militaire et ancien policier, qui se fĂ©licite, en visio depuis DubaĂŻ, d’avoir Ă©tĂ© “l’un des premiers Ă  aller sur le marchĂ©â€ de la sĂ©curitĂ© des personnes travaillant dans la cryptomonnaie. Depuis, il a dĂ©veloppĂ© tout un Ă©ventail d’offres: protection rapprochĂ©e “classique” avec garde du corps, formule d’astreinte de sĂ©curitĂ© avec la gĂ©olocalisation en temps rĂ©el de chaque membre de la famille, et mĂȘme un “canon Ă  son brevetĂ©â€, pouvant ĂȘtre dĂ©clenchĂ© Ă  l’aide d’une tĂ©lĂ©commande d’urgence en cas d’attaque. Au total, sa sociĂ©tĂ© protĂšge 70 personnes, dont des cadres d’entreprise dans le secteur des cryptos, et ce, principalement en France. Car c’est lĂ  un autre chiffre hallucinant: selon la direction nationale de la police judiciaire, la France concentrerait Ă  elle seule 70% des affaires de ce type dans le monde. Pourquoi? Si certains, notamment parmi les victimes, avancent l’hypothĂšse d’une forme de “laxisme judiciaire” qui dĂ©sinhiberait selon eux les agresseurs, d’autres –experts, avocats, magistrats– invoquent plutĂŽt un cocktail explosif mĂȘlant ubĂ©risation de la criminalitĂ© via les messageries cryptĂ©es et les rĂ©seaux sociaux, dĂ©jĂ  Ă  l’Ɠuvre dans le trafic de drogue, et fuites massives de donnĂ©es.

Le premier Ă  y avoir pensĂ© s’appelle Badiss Bajjou. Originaire du Chesnay-Rocquencourt, dans les Yvelines, ce Franco-Marocain aujourd’hui ĂągĂ© de 25 ans apparaĂźt comme le grand pionnier du phĂ©nomĂšne et, concrĂštement, comme le cerveau prĂ©sumĂ© d’au moins quatre affaires, dont l’enlĂšvement du cofondateur de Ledger, David Balland. Cela commence trois ans en arriĂšre, le 20 juillet 2023 au matin, Ă  Élancourt, Ă©galement dans les Yvelines, lorsqu’une mĂšre de famille de 56 ans ouvre la porte de son appartement Ă  un individu dĂ©guisĂ© en livreur, qui s’engouffre Ă  l’intĂ©rieur, suivi d’un complice. La quinquagĂ©naire est alors attachĂ©e, bĂąillonnĂ©e et menacĂ©e avec un marteau et une machette. Le petit commando bĂąche le salon et envoie au fils de la victime, B., agent de sportifs et influenceur foot trĂšs suivi aux États-Unis, une vidĂ©o accompagnĂ©e d’une demande de rançon de dix millions d’euros en cryptomonnaie. B. fait un virement de 30 000 euros qui, Ă©trangement, semble contenter les deux agresseurs. AprĂšs avoir aspergĂ© leur victime d’antimoustique et l’avoir douchĂ©e de force –deux gestes probablement destinĂ©s Ă  effacer leurs traces–, ils l’abandonnent nue sur son lit, les pieds et les mains liĂ©s par des Serflex, et repartent Ă  bord d’une Audi A3. Changement de dĂ©cor, un mois plus tard, le 24 aoĂ»t au matin. Un fourgon CitroĂ«n Jumpy se gare devant un pavillon Ă  Cures, une commune de 489 habitants dans la Sarthe. À l’intĂ©rieur, trois hommes, dont celui qui jouait dĂ©jĂ  le rĂŽle du faux livreur Ă  Élancourt. Cette fois, c’est un autre qui va prendre sa place et se prĂ©senter Ă  la porte, gilet jaune sur le dos et colis Ă  la main. La mĂȘme scĂšne se rejoue Ă  quelques dĂ©tails prĂšs: seul Ă  la maison, Bruno Desnos, 60 ans, lui ouvre, puis il est mis en joue et ligotĂ©. “T’es le pĂšre Ă  Killian?” s’entend-il demander, en rĂ©fĂ©rence Ă  son fils de 29 ans, un influenceur jeux vidĂ©o et poker basĂ© Ă  Malte et connu sur les rĂ©seaux sociaux sous le pseudo TeufeurS. Puis: “Ton fils, il va payer.” Vingt minutes plus tard, le pĂšre est traĂźnĂ© jusqu’à la camionnette par le trio, qui emporte au passage deux Rolex et 600 euros en espĂšces, cachĂ©s dans un paquet de M&M’s. Il est ensuite conduit dans un appartement d’un quartier rĂ©sidentiel du Mans, Ă  une vingtaine de kilomĂštres. Killian Desnos, alors en vacances en CrĂšte, commence Ă  recevoir des vidĂ©os de son pĂšre, une arme de poing pointĂ©e sur lui, ainsi que des messages exigeant une rançon en crypto, envoyĂ©s depuis deux numĂ©ros, l’un marocain et l’autre espagnol. Via un proche restĂ© Ă  Malte et ayant accĂšs Ă  ses avoirs en crypto, il effectue trois virements pour un montant total de 1,7 million d’euros. Son pĂšre, relĂąchĂ© peu aprĂšs en pleine campagne, est recueilli par deux automobilistes, puis par la police. DĂšs le lendemain, les enquĂȘteurs interpellent le faux livreur. Il s’agit de Djelloul C., alias “le Mexicain”, identifiĂ© sans peine grĂące Ă  la vidĂ©osurveillance. DĂ©but septembre, trois autres complices sont arrĂȘtĂ©s, dont le cousin de Badiss Bajjou, Idriss L., considĂ©rĂ© par les enquĂȘteurs comme le “logisticien” ayant organisĂ© l’attaque d’Élancourt. Bajjou apparaĂźt, lui, comme le commanditaire derriĂšre les deux affaires. L’idĂ©e d’organiser des cryptorapts lui serait venue lors d’un sĂ©jour Ă  la maison d’arrĂȘt de Bois d’Arcy, en 2022, oĂč il a fait la rencontre du “Mexicain” et d’autres hommes, qui deviendront des complices. ProblĂšme: recherchĂ© pour tentative de meurtre dans le cadre d’une autre affaire, cette fois liĂ©e Ă  du trafic de drogue, le cerveau est en fuite au Maroc.

Et il n’a pas dit son dernier mot. Depuis l’autre cĂŽtĂ© de la MĂ©diterranĂ©e, Bajjou commence en effet Ă  planifier son plus gros coup: l’enlĂšvement de David Balland, dont il va confier la logistique Ă  celui qui devient son bras droit, Djelloul C., en dĂ©tention provisoire Ă  la prison d’Angers dans le cadre de l’enlĂšvement de TeufeurS. Les policiers ne le dĂ©couvriront que quelques semaines aprĂšs le rapt: la ligne tĂ©lĂ©phonique ayant servi Ă  rĂ©server les gĂźtes oĂč ont Ă©tĂ© sĂ©questrĂ©s Balland et son Ă©pouse n’a bornĂ© qu’à un seul endroit, la maison d’arrĂȘt d’Angers. PlacĂ© sur Ă©coute, Djelloul C. Ă©voque dans des conversations au parloir avec sa compagne un “pote en fuite au bled” qui serait le commanditaire des premiers rapts et de celui de Balland. Dans un de ses tĂ©lĂ©phones, les policiers trouvent d’autres Ă©changes oĂč il s’attribue ce mĂȘme enlĂšvement. Ils apprennent qu’il dispense aussi des conseils logistiques sur l’application Signal Ă  un dĂ©nommĂ© “F9” qui lui dit vouloir “faire un plan” et “soulever la daronne de Kimbeper (sic) un footballeur”, dans l’espoir d’obtenir une rançon en crypto. Pire, le dĂ©tenu a dĂ©jĂ  commencĂ© Ă  organiser un nouveau rapt Ă  la demande de Bajjou, celui du pĂšre d’un entrepreneur en crypto. Le 1er mai 2025, Augustin B. est raflĂ© par un faux vĂ©hicule de livraison en plein Paris, sĂ©questrĂ© pendant 58 heures dans un pavillon Ă  Palaiseau et amputĂ© d’un doigt par ses ravisseurs. Aux manettes, Bajjou envoie la vidĂ©o de la mutilation au fils, basĂ© Ă  Malte, ainsi que des centaines de messages destinĂ©s Ă  le faire payer. Dix jours plus tard, le 13 mai, c’est la fille de Pierre Noizat, pionnier français des cryptomonnaies, qui est attaquĂ©e en pleine rue, dans le XIe arrondissement de Paris. La femme de 34 ans, enceinte de plusieurs mois, se dĂ©bat alors que des individus essaient de la faire monter dans un fourgon. AidĂ©e de son compagnon et de riverains, elle parvient Ă  faire fuir ses ravisseurs. DiffusĂ©e sur Internet, la vidĂ©o de l’incident, filmĂ©e par un voisin, suscite la consternation. En suivant la trace de la camionnette, la police parvient Ă  dĂ©jouer, fin mai, une nouvelle tentative visant un autre entrepreneur et sa femme, cette fois prĂšs de Nantes. Les enquĂȘteurs s’interrogent: encore des affaires commanditĂ©es par Bajjou? En tout cas, la mĂ©diatisation de l’agression du 13 mai est telle qu’elle convainc les autoritĂ©s françaises d’accĂ©lĂ©rer. PlacĂ© dans le top 10 des Français les plus recherchĂ©s par Interpol, Bajjou est arrĂȘtĂ© quelques jours plus tard, le 3 juin 2025, Ă  Tanger, sur dĂ©nonciation de la justice française auprĂšs des autoritĂ©s marocaines. La photo de sa notice rouge, oĂč on le voit, cheveux longs nĂ©gligemment coiffĂ©s en arriĂšre, yeux clairs et mine sĂ©vĂšre, fait le tour des JT: “Le commanditaire prĂ©sumĂ© des cryptorapts en France a Ă©tĂ© interpellĂ©â€, titrent les journaux. La sĂ©rie noire va peut-ĂȘtre enfin s’arrĂȘter.

Mais peu de temps aprĂšs, ça repart. Plusieurs enlĂšvements ont lieu, principalement en rĂ©gion parisienne au mois de juillet, ainsi qu’à Valence, avec la sĂ©questration d’un jeune Suisse de 23 ans, dĂ©tenu pendant quatre jours en aoĂ»t. Le cerveau des cryptorapts a beau avoir Ă©tĂ© placĂ© hors d’état de nuire, tout se passe comme s’il avait lancĂ© une mode. “Les phĂ©nomĂšnes criminels sont toujours copiĂ©s, commente le procureur Thierry Dran. Il suffit que quelqu’un commette un premier enlĂšvement qui lui permet de gagner trĂšs vite beaucoup d’argent, et lĂ , un autre se dit: ‘Pourquoi ça ne marcherait pas pour moi?’” La tendance semble, en tout cas, attirer des criminels de plus en plus jeunes. “Et mal prĂ©parĂ©s”, tranche JĂ©rĂŽme de Tychey, entrepreneur dans la blockchain et prĂ©sident d’Ethereum France. Dans la nuit du 18 au 19 janvier derniers, lui et son Ă©pouse ont fait l’objet d’une tentative d’enlĂšvement, dans le XVIe arrondissement de Paris, oĂč ils vivaient avec leurs trois enfants en bas Ăąge. “On a Ă©tĂ© sauvĂ©s par notre gardienne”, remet-il aujourd’hui, visiblement encore secouĂ©. Cette nuit-lĂ , alertĂ©e par des bruits suspects et la prĂ©sence devant l’immeuble d’une Peugeot 208 grise qu’elle avait dĂ©jĂ  vu rĂŽder dans la rue, la concierge compose le 17. Une fois sur place, les policiers tombent sur deux jeunes, dont un mineur, qui tentent de se cacher maladroitement Ă  bord d’une voiture volĂ©e. À l’intĂ©rieur du vĂ©hicule, ils trouvent des couteaux, un rouleau de scotch, des gants et des cagoules. Deux autres suspects cachĂ©s dans la cour sont interpellĂ©s ; un couteau est retrouvĂ© dans un pot de fleurs. Dans un des tĂ©lĂ©phones saisis, les policiers trouvent une conversation Snapchat entre deux des suspects quelques heures avant les faits: “attachĂ© et crypto [...] et aprĂšs t’as vu tout ce qui se passe dans la maison s’il y a du cash et tout ça c’est pour nous, ça c’est hors plan” / “Ah ouais je te dis la vĂ©ritĂ©, j’aime pas ça wallah, tu m’aurais dit on va cambu (cambrioler, ndlr) vas-y mais vas-y attachĂ©, wallah j’aime pas ça” / “Mais t’es un ouf blo (bleu, ndlr), lĂ  ça parle en M (millions, ndlr) et tout wesh, crypto et tout et tout, t’es con ou quoi wesh”. “Tu sens qu’on n’est pas sur des professionnels, soupire JĂ©rĂŽme de Tychey. Mais bon, ils savent trouver une voiture volĂ©e, se procurer des armes, ils ont des liens avec le banditisme, et ils sont prĂȘts Ă  se lancer pour 1 000, 2 000 euros.” Lors de leur procĂšs, le 1er avril dernier, les trois majeurs arrĂȘtĂ©s boulevard Flandrin ont niĂ© les faits, riant Ă  la lecture de leurs Ă©changes sur Snapchat. Ils ont Ă©tĂ© condamnĂ©s Ă  des peines allant de dix mois Ă  deux ans de prison. “Le tribunal n’a pas retenu les qualifications de sĂ©questration ou d’enlĂšvement, car ils n’étaient pas allĂ©s au bout”, se dĂ©sole l’entrepreneur, visiblement excĂ©dĂ©. Lui n’était pas dans la salle ce jour-lĂ : entre-temps, le couple a prĂ©fĂ©rĂ© s’installer Ă  New York “pour une durĂ©e indĂ©terminĂ©e”.

Au fil des mois, les enquĂȘteurs s’inquiĂštent de voir les affaires se multiplier, avec l’apparition de nouveaux profils de victimes, qui ne sont ni des influenceurs ni de gros entrepreneurs. Les attaques visent dĂ©sormais des particuliers sans aucun lien public avec le secteur, ayant simplement investi un jour dans les cryptos. Ainsi, dĂšs juillet 2025, une mĂšre de famille est attaquĂ©e chez elle, devant ses enfants, en banlieue ouest parisienne. Surpris par la prĂ©sence de son Ă©poux, les agresseurs prennent la fuite. L’un des deux est arrĂȘtĂ© dans la foulĂ©e ; il porte sur lui un couteau, un hachoir et un portable, dans lequel les policiers trouvent une “fiche cible” au nom de G., un trentenaire vivant Ă  Paris. En garde Ă  vue, il avoue alors qu’une autre â€œĂ©quipe” est passĂ©e chez G. le mĂȘme jour, dans l’espoir d’y trouver de la crypto. Un enquĂȘteur de la Brigade de rĂ©pression du banditisme (BRB) convoque G. dans son bureau. Sur place, il lui montre une capture d’écran, issue du portable du suspect: y figurent son nom, son prĂ©nom, ses adresses e-mail et postale, ainsi que des indications prĂ©cises comme le code d’entrĂ©e de son immeuble ou l’étage auquel se trouve son appartement
 “Il y avait vraiment tout le chemin complet jusqu’à ma porte, rĂ©sume-t-il, un an plus tard. C’était glaçant.” “Vous possĂ©dez de la cryptomonnaie?” lui demande le policier. Le trentenaire parisien confirme qu’il en a, oui, mais plus beaucoup: aprĂšs avoir investi toutes ses Ă©conomies –soit 30 000 euros– dans le Bitcoin en 2013, il a revendu la quasi totalitĂ© de ses cryptos huit ans plus tard, ce qui lui a permis de faire un bĂ©nĂ©fice substantiel et de s’acheter, sans crĂ©dit, un appartement Ă  Paris. Ses avoirs en crypto se chiffrent dĂ©sormais Ă  quelques milliers d’euros. Par ailleurs, personne, Ă  part sa famille, n’est au courant et il va sans dire qu’il ne s’est jamais affichĂ© sur les rĂ©seaux. “C’est lĂ  que le policier m’a parlĂ© de fuite de donnĂ©es, poursuit G. Il disait qu’il devait sĂ»rement y avoir des listes qui circulaient, avec des infos.”

DĂ©but juillet dernier, autour du buffet de la summer party de l’Association pour le dĂ©veloppement des actifs numĂ©riques, certains n’hĂ©sitent pas Ă  parler de “psychose”

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Ce que les policiers ignorent encore, c’est que ces infos vont devenir de plus en plus prĂ©cises, et les cryptorapts, de plus en plus lucratifs. Ainsi, dans la nuit du 18 au 19 dĂ©cembre 2025, c’est l’équivalent de plus de huit millions d’euros qui est dĂ©robĂ© Ă  un investisseur installĂ© Ă  Dompierre-sur-Mer, en Charente-Maritime. Cette fois, le commanditaire, qui Ă©change Ă  distance avec l’homme ciblĂ© tandis que deux hommes encagoulĂ©s tiennent la femme de ce dernier en joue dans une autre piĂšce, connaĂźt les montants des avoirs Ă  la virgule prĂšs, ainsi que leurs adresses numĂ©riques exactes –contrairement Ă  ses prĂ©dĂ©cesseurs, lui ne se contentera donc pas d’une somme nĂ©gociĂ©e dans l’urgence. L’investisseur est obligĂ© de vider ses comptes un Ă  un via plusieurs virements, et ses ravisseurs repartent deux heures seulement aprĂšs avoir fait irruption dans la maison. La victime mobilise des proches aguerris en crypto pour tenter de retracer les sommes transfĂ©rĂ©es, via la blockchain. Parmi eux, Nicolas Bacca, l’autre cofondateur de Ledger et figure historique de la communautĂ© crypto. Fin janvier 2025, lors de l’enlĂšvement de David Balland, Bacca avait montĂ© une task force composĂ©e d’experts et destinĂ©e Ă  traquer les trois millions d’euros versĂ©s en paiement de la rançon. “En une heure, on a rĂ©ussi Ă  bloquer 90% des fonds, rĂ©sume-t-il. Ce groupe-lĂ  Ă©tait peut-ĂȘtre bon en logistique, mais pas trĂšs au point en crypto et en blanchiment.” Un an plus tard, dans la foulĂ©e de l’enlĂšvement Ă  Dompierre-sur-Mer, la task force est reconstituĂ©e, mais le constat est tout autre. “LĂ , on commence Ă  tracer les mouvements, et on voit que ces types sont bien plus pros, explique Bacca. TrĂšs vite, ils basculent en Monero, une cryptomonnaie intraçable, et passent par des protocoles ultraconfidentiels. On ne pouvait plus rien faire.” En quelques heures, prĂšs de huit millions d’euros se sont volatilisĂ©s. L’affaire, emblĂ©matique, suscite une avalanche de commentaires dans les groupes de discussion de la communautĂ© crypto: on cherche la source, et certains Ă©voquent la piste de Waltio, une application française destinĂ©e Ă  faciliter ses dĂ©clarations fiscales, dont on soupçonne qu’elle a subi une fuite de donnĂ©es. Quelques jours plus tard, face Ă  la multiplication des rumeurs, Pierre Morizot, le PDG de Waltio dĂ©mentira sur X tout “lien entre une fuite de donnĂ©es et cette affaire”.

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Au mĂȘme moment, sur le groupe Telegram FiscalitĂ© crypto FR, des messages Ă©voquent au contraire une “faille” sur l’application. Un utilisateur Ă©crit qu’“ils se sont dĂ©jĂ  fait hacker”, il Ă©voque “des petits” qui auraient accĂšs Ă  “50 000 lignes” de la base Waltio, avec les noms, les prĂ©noms et les soldes des particuliers dĂ©tenteurs de crypto. Puis: “Le mec qui a volĂ© 8M il y a trois jours est actuellement en train de claquer son argent devant des gens pour flex”, ce serait “un petit de 17 ans”. Lui et ses amis seraient mĂȘme passĂ©s de “SDF Ă  multimillionnaire en quelques mois”. IntriguĂ©s, les experts de la task force remontent le fil du mystĂ©rieux informateur jusqu’à dĂ©couvrir qu’il a postĂ© une transaction opĂ©rĂ©e par le “petit” en question afin de prouver ses dires. “Les donnĂ©es correspondaient Ă  l’un des portefeuilles dĂ©robĂ©s, donc ça voulait dire que l’informateur Ă©tait crĂ©dible, explique l’un des experts cyber, que l’on appellera “X.” pour des raisons de confidentialitĂ©. Il connaissait le commanditaire et sa bande, on a compris qu’il Ă©tait trĂšs jaloux qu’ils aient rĂ©ussi leur coup.” Cette source leur explique que la petite bande a mĂȘme fabriquĂ© une fausse rĂ©quisition judiciaire auprĂšs de Waltio, Ă©manant d’une vraie adresse e-mail du ministĂšre de l’IntĂ©rieur, pour vĂ©rifier les montants exacts dĂ©tenus par leur cible. Le pseudo du commanditaire prĂ©sumĂ© sur la messagerie Discord est “Ashura”, dĂ©couvrent les enquĂȘteurs de la task force. “Il faut savoir qu’il y a des systĂšmes qui permettent de retrouver tous vos anciens messages postĂ©s sur des groupes publics, explique X. Donc Ă  partir du moment oĂč on avait son pseudo principal, c’était parti, quoi.” X. se lance dans une vĂ©ritable enquĂȘte sur le mystĂ©rieux Ashura. Ainsi, il apprend que le lendemain du rapt Ă  Dompierre-sur-Mer, ce dernier a annoncĂ© ceci sur Discord Ă  sa communautĂ©, sous un alias diffĂ©rent: “J’achĂšte tous vos XMR (Monero, ndlr) sans limites”, puis qu’il a publiĂ© les dĂ©tails d’une nouvelle transaction, permettant, encore une fois, de le relier Ă  l’agression. Il dĂ©couvre aussi qu’il semble couler des jours heureux aux Émirats arabes unis. Le 9 janvier, le voilĂ  qui poste des vidĂ©os d’une Lamborghini chez un concessionnaire Ă  DubaĂŻ, puis les dĂ©tails d’une transaction en crypto Ă©quivalente Ă  380 000 dollars Ă  destination du mĂȘme vendeur. DĂ©filent aussi des images montrant des liasses de billets Ă  l’arriĂšre d’une voiture, une montre Richard Mille d’une valeur de plus de 500 000 euros et des dĂ©pĂŽts de plusieurs centaines de milliers d’euros dans des casinos en ligne. En parallĂšle, X. retrouve des traces du mystĂ©rieux individu sur Telegram, oĂč il apparaĂźt, sous d’autres alias, sur des groupes liĂ©s Ă  la cybercriminalitĂ© et aux arnaques en ligne, et dans des dizaines d’annonces, datant de dĂ©cembre Ă  fĂ©vrier derniers, oĂč il affirme rechercher des “shooters” et des “hitters” pour des “vols IRL” (“dans la vraie vie” en VF, ndlr) en France, mais aussi en Suisse, en Angleterre et aux États-Unis. Sur Discord, X. cartographie son rĂ©seau de proches en dĂ©cortiquant des heures de conversations, oĂč se mĂȘlent flambe, vidĂ©os en boĂźte de nuit Ă  Barcelone, menaces –photos d’armes Ă  feu ou de boĂźtes aux lettres en feu Ă  l’appui–, mais aussi blagues d’adolescents et mĂšmes internet. L’un d’entre eux met en scĂšne un personnage de Moi, moche et mĂ©chant, mentionnant Waltio et le fait de “se faire kidnapper”.

Fin janvier, un mois aprĂšs le rapt Ă  Dompierre-sur-Mer, l’application Waltio a fini par avouer avoir Ă©tĂ© victime d’un piratage, revendiquĂ© par le groupe cybercriminel ShinyHunters, connu pour avoir hackĂ© par le passĂ© Microsoft, AT&T, Vinted ou encore GitHub. Elle se veut alors rassurante, affirmant que seuls les e-mails (donc ni adresses ni coordonnĂ©es tĂ©lĂ©phoniques) et les dĂ©clarations de patrimoine 2024 auraient leakĂ©. Mais quelques jours plus tard, une enquĂȘte du mĂ©dia en ligne The Big Whale affirme qu’il y aurait eu d’autres fuites, dont une non communiquĂ©e, dĂšs le premier trimestre 2025. De quoi alimenter les soupçons sur un lien de cause Ă  effet avec plusieurs rapts visant de simples dĂ©tenteurs de crypto depuis de longs mois. Certes, d’autres sources issues de piratages peuvent donner des indications prĂ©cieuses aux criminels: la sociĂ©tĂ© Ledger a elle aussi Ă©tĂ© hackĂ©e plusieurs fois, ainsi que le registre Ficoba, le fichier national des comptes bancaires du fisc, sans oublier, l’étĂ© dernier, l’affaire Ghalia C., du nom d'une agente des impĂŽts Ă  Bobigny qui aurait consultĂ©, Ă  la demande d’un commanditaire, les fichiers fiscaux de dĂ©tenteurs de crypto, suscitant l’émoi dans la communautĂ©, bien qu’aucun lien n’ait encore Ă©tĂ© Ă©tabli Ă  ce jour avec un quelconque cryptorapt. Mais la base Waltio prĂ©sente un avantage: elle permet d’avoir des indications prĂ©cises sur les montants disponibles. “Et si vous avez accĂšs aux e-mails, explique Nicolas Bacca, il suffit de recouper avec d’autres fuites de donnĂ©es (opĂ©rateurs tĂ©lĂ©phoniques, sites de e-commerce, fĂ©dĂ©rations sportives, ndlr), et vous pouvez vous constituer le parfait annuaire des dĂ©tenteurs de crypto.” Selon notre enquĂȘte, au moins six particuliers visĂ©s par des attaques en 2025 et 2026 estiment avoir Ă©tĂ© ciblĂ©s Ă  la suite du piratage de Waltio, dont G., le trentenaire parisien. En plus de celui de Dompierre-sur-Mer, au moins deux autres kidnappings majeurs seraient liĂ©s Ă  ce hack prĂ©cis: ceux de Challes-les-Eaux, fin novembre 2025 (trois millions d’euros dĂ©robĂ©s), et La Chapelle-Saint-Aubin (quatre millions d’euros), en janvier dernier. C’est en tout cas ce que suggĂšre un message postĂ© dĂ©but fĂ©vrier sur le site BreachForums, une plateforme de revente de donnĂ©es volĂ©es: “Tout ceci a Ă©tĂ© produit par un collectif de trois personnes qui ont bĂ©nĂ©ficiĂ© de notre aide pour le piratage de la base de donnĂ©es de Waltio qui nous ont toujours promis 15% de leurs gains.” Quelques jours plus tard, un autre message, postĂ© cette fois sur Telegram et signĂ© ShinyHunters, accompagnĂ© d’une partie des donnĂ©es volĂ©es, attribuait le hack et ces cryptorapts majeurs Ă  un certain “Ashura”, dont le pseudo Ă©tait rendu public pour la premiĂšre fois, et Ă  d’autres individus liĂ©s au groupe de pirates informatiques. Vraie revendication? Ou fausse piste, publiĂ©e dans le cadre d’un rĂšglement de comptes entre criminels? Une chose est sĂ»re, selon Rayna Stamboliyska, fondatrice du cabinet de conseil RS Strategy et spĂ©cialiste de la cybercriminalitĂ© en ligne: “Si un lien est avĂ©rĂ© entre un groupe comme ShinyHunters et des rapts physiques, on aurait affaire Ă  une mutation structurante et trĂšs prĂ©occupante du phĂ©nomĂšne cybercriminel.” La piste est en tout cas prise au sĂ©rieux par les enquĂȘteurs qui vont, grĂące aux informations transmises par X. et la task force, remonter jusqu’au dĂ©nommĂ© Ashura, le fameux “petit de 17 ans”. Selon nos informations, il a Ă©tĂ© interpellĂ© en France dĂ©but avril. De nationalitĂ© espagnole, il aurait en partie grandi en France. Il n’a pas 17 ans, mais 19, pas de casier judiciaire, et une tĂȘte de gentil collĂ©gien. L’un de ses complices avait Ă©tĂ© arrĂȘtĂ© en Suisse, quelques mois plus tĂŽt –lui n’a que
 16 ans. Une bande d’adolescents de mĂšche avec des groupes cybercriminels pourrait-elle vraiment ĂȘtre derriĂšre les kidnappings les plus lucratifs des douze derniers mois? Une source judiciaire estime qu’elle est soupçonnĂ©e d’ĂȘtre “impliquĂ©e dans plusieurs faits”, sans en dire plus. Au total, le Pnaco affirme suivre douze dossiers, dont certains seraient liĂ©s aux fuites de donnĂ©es Waltio. Dans ces seules affaires, 94 individus ont Ă©tĂ© mis en examen, dont treize mineurs, et 74 personnes placĂ©es en dĂ©tention provisoire.

“Tu sens qu’on n’est pas sur des professionnels. Mais bon, ils savent trouver une voiture volĂ©e, se procurer des armes, ils ont des liens avec le banditisme, et ils sont prĂȘts Ă  se lancer pour 1 000, 2 000 euros”
JérÎme de Tychey, président d'Ethereum France

De quoi enfin souffler? À Lyon, le procureur Thierry Dran affirme avoir constatĂ© une forme de “tassement” depuis la fin du printemps dernier, liĂ© selon lui aux “vagues d’interpellations”. Un commanditaire basĂ© Ă  l’étranger, commun Ă  plusieurs affaires du bassin lyonnais, dont celle de Voiron, aurait d’ailleurs Ă©tĂ© identifiĂ©, mais pas encore interpellĂ©. Quant Ă  Badiss Bajjou, la presse marocaine a annoncĂ© fin mai qu’il avait Ă©tĂ© jugĂ© au Maroc, et condamnĂ© Ă  25 ans de prison. Le fils de Jean n’est pas rassurĂ© pour autant. “Le lendemain du rapt, TF1 a filmĂ© la maison de mon pĂšre, soupire-t-il. Donc j’ai encore plus de risques d’ĂȘtre ciblĂ© qu’avant
” G. non plus n’est pas serein. Au printemps dernier, le trentenaire parisien, qui pensait ĂȘtre tirĂ© d’affaire, a reçu l’appel d’un ami avocat reprĂ©sentant un individu impliquĂ© dans un rapt: “Des bandes ont Ă©tĂ© dĂ©mantelĂ©es mais ton nom circule encore, des gens sont venus chez toi et ils vont bientĂŽt revenir, fais attention.” Quelques jours plus tard, deux individus sonnaient Ă  la porte de G., que ce dernier avait pris soin d’équiper d’une camĂ©ra aprĂšs le premier incident. Lui n’était pas prĂ©sent: quelques mois aprĂšs la premiĂšre tentative, il est parti vivre chez un ami. Mais la camĂ©ra a enregistrĂ© la visite, il a tout suivi en direct via une appli de son tĂ©lĂ©phone. Sur les images, on voit deux jeunes, l’air un peu perdu, dont un au visage dĂ©couvert, hĂ©siter, faire demi-tour, revenir
 G. les a transmises Ă  la police. Les deux ont Ă©tĂ© identifiĂ©s, mais pas encore arrĂȘtĂ©s. “Les policiers m’ont dit qu’ils s’en servaient pour essayer de remonter au ‘commanditaire’.” Ses donnĂ©es, ainsi que celles d’autres personnes, circuleraient toujours entre diffĂ©rents criminels. ‱ TOUS PROPOS RECUEILLIS PAR EA, BB ET AJ

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copyrightILLUSTRATIONS: JULIEN LANGENDORFF POUR SOCIETY

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C’est un chiffre effrayant: une attaque ou une tentative d’enlĂšvement visant des dĂ©tenteurs de cryptomonnaies aurait lieu tous les trois jours en France. Pourquoi? Par qui? Et jusqu’à quand? EnquĂȘte.

*Le prénom a été changé.

**Par souci d’exactitude, les messages citĂ©s ici le sont tels qu’ils ont Ă©tĂ© envoyĂ©s, sans correction ni modification.