MONDE MODERNE
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CHACUN CHERCHE SON MUSCLE
Les rayons Ćufs des supermarchĂ©s dĂ©valisĂ©s, la transformation des carrures des super-hĂ©ros et des hommes politiques, lâessor des complĂ©ments alimentaires hyperprotĂ©inĂ©s ou la multiplication des salles de sport en tĂ©moignent: lâĂ©poque est en quĂȘte de muscle. Mais quâest-ce qui nous prend?
Par PAULINE TOULET
Murs en briques apparentes, plafonds peints en noir et Ă©clairage au nĂ©on rouge. Aucune lumiĂšre naturelle, car ici la course de la Terre et du Soleil importe peu: on sâentraĂźne de jour comme de nuit. Bienvenue dans la plus grande salle de sport de France, de la chaĂźne On Air, dont lâentrĂ©e donne directement sur une bouche de mĂ©tro de la station CrimĂ©e, dans le XIXe arrondissement de Paris. Avec ses 5 000 mĂštres carrĂ©s dĂ©diĂ©s Ă la sueur, elle est devenue une vĂ©ritable institution. âOn a ouvert il y a un an et demi, et depuis, ça ne dĂ©semplit pasâ, explique le jeune chargĂ© dâaccueil en badgeant pour nous faire franchir le tourniquet. Une volĂ©e de marches plus bas, on se retrouve dans une sorte de labyrinthe qui distribue plusieurs espaces. Entre deux signes de tĂȘte aux usagers les plus assidus, notre guide circule dâun Ăźlot Ă lâautre en prononçant des noms mystĂ©rieux tels que ârowingâ ou âmachine Visbodyâ. Ce qui frappe dâabord, câest que lâendroit sâapparente Ă une ville modĂšle rĂ©duit: en plus des piĂšces dĂ©diĂ©es au sport, on y trouve un bar, une boutique de produits protĂ©inĂ©s, des distributeurs dâĂ peu prĂšs tout, les cabinets dâune nutritionniste, dâun ostĂ©opathe et dâun kinĂ© âsur rendez-vousâ, des salons âdĂ©tenteâ munis de fauteuils club, et mĂȘme âpetite coquetterieâ un barbier/salon de coiffure. En somme, on pourrait vivre ici un bon mois sans avoir Ă en sortir. Mais ce nâest pas le projet, puisque, Ă chaque sĂ©ance, les adhĂ©rents passent en moyenne Ă peine plus dâune heure entre ces murs. Il sâagit donc dâĂȘtre efficace ; et dâailleurs, une atmosphĂšre dâintense concentration rĂšgne cet aprĂšs-midi-lĂ . Dans la piĂšce consacrĂ©e aux charges libres, on sâĂ©change quelques conseils Ă voix basse tandis que des bruits mats sâĂ©chappent du pĂŽle âsports de combatâ, un peu plus loin. Ă cĂŽtĂ©, dans lâespace âcardioâ, davantage frĂ©quentĂ© par les femmes, on court sur un tapis ou on pĂ©dale en silence, Ă©couteurs vissĂ©s aux oreilles. Si bien que personne nâentend le message diffusĂ© par les hautparleurs, qui vient couper la musique dâambiance: âDonnez-vous Ă fond, restez motivĂ©s, et les rĂ©sultats suivront!â
En France, en 2025, ils Ă©taient 6,2 millions Ă se âdonner Ă fondâ dans lâune des quelque 5 500 salles de sport du pays âdu moins Ă possĂ©der un abonnement. Incroyable mais vrai: la musculation est devenue le sport prĂ©fĂ©rĂ© des 18-25 ans, et la tendance sâaccĂ©lĂšre. La progression du nombre dâadhĂ©sions est de 4 Ă 5% par an, observe Guillaume Vallet, auteur dâun livre de rĂ©fĂ©rence sur le sujet, La Fabrique du muscle (2022). Sociologue et Ă©conomiste, il pratique aussi le bodybuilding depuis prĂšs de 30 ans, ce qui lui permet dâenrichir son analyse de cette discipline. Dans ces pages, il revient sur lâĂ©mergence puis la diffusion massive, chez les hommes et progressivement chez les femmes, dâun sport autrefois stigmatisĂ©. Il y a une cinquantaine dâannĂ©es, on ne parlait pas de musculation mais de âgonfletteâ, et celui qui exhibait un physique dâarmoire Ă glace Ă©tait volontiers raillĂ©: âTout dans les bras, rien dans la tĂȘte!â MĂȘme Arnold Schwarzenegger, le saint patron des culturistes, dĂ©plorait lâincomprĂ©hension du grand public quant Ă cette pratique. Dans Pumping Iron (Arnold le magnifique, en VF), un documentaire sorti en 1977 qui deviendra mythique pour des gĂ©nĂ©rations entiĂšres de sportifs, il dĂ©clarait, le torse moulĂ© dans une chemise bleue: âBeaucoup de gens vont te regarder et trouver ça Ă©trange.â Aujourdâhui, le dĂ©sir de sculpter son corps ne fait plus hausser un sourcil, au contraire, il est associĂ© Ă des valeurs positives, commente le sociologue Guillaume Vallet. Avec lâavĂšnement du capitalisme moderne sâest imposĂ©e lâidĂ©e quâun corps sain serait âun signe de productivitĂ© Ă©conomique comme dâintĂ©gration socialeâ. Pour avoir des biceps bien dessinĂ©s ou des fesses galbĂ©es, il faut faire preuve dâassiduitĂ©, de discipline, de volontĂ©, dâun goĂ»t pour le dĂ©passement de soi âcâest le fameux âNo pain, no gainâ cher aux athlĂštes. Autant de qualitĂ©s valorisĂ©es dans nos sociĂ©tĂ©s, et amplifiĂ©es par les rĂ©seaux sociaux, qui incitent les individus Ă devenir la meilleure version dâeux-mĂȘmes. Mais, paradoxalement, ce nâest pas tellement la quĂȘte de likes ou dâapprobation sociale qui semble guider les adeptes de la muscu, note Guillaume Vallet. Pour lui, il faut aller chercher du cĂŽtĂ© de la vulnĂ©rabilitĂ©, de lâĂ©poque et de ses angoisses: si tout le monde affiche de gros biscotos aujourdâhui, câest parce que nous nous sentons faibles, individuellement et collectivement. Notre Ă©poque est marquĂ©e par le dĂ©clin de lâadhĂ©sion Ă des idĂ©ologies qui autrefois structuraient lâexistence. La pratique dâune religion est en chute libre, le travail ne fait plus sens, quant Ă fonder une famille, vous nây pensez pas, dans un monde pareil? Entre Ă©co-anxiĂ©tĂ© et spectre dâune guerre, lâindividu semble ne plus pouvoir agir sur grand-chose. Sauf, peut-ĂȘtre, sur son corps.
Dâautres types de vulnĂ©rabilitĂ©s, plus intimes, sont aussi Ă lâĆuvre: complexe dâĂȘtre trop chĂ©tif(ve), trop en chair ou pas assez âmasculinâ, souvenir traumatique dâune agression, maladie ou blessure ayant durablement endommagĂ© le corps, etc. Cet aprĂšs-midi-lĂ , dans lâimmense salle de sport du XIXe arrondissement de Paris, plusieurs rĂ©cits vont dâailleurs dans ce sens. Noah, un jeune homme de 17 ans, trĂšs Ă©lancĂ©, au visage doux, prend un petit temps de repos entre deux sĂ©ries de dĂ©veloppĂ© couchĂ©. Il explique venir ici quatre fois par semaine depuis un mois et demi. Pourquoi? âJe veux pouvoir me dĂ©fendreâ, dit-il avec un sourire gĂȘnĂ©. Anthony, un gĂ©ant de deux mĂštres, dont le dĂ©bardeur laisse voir les Ă©paules toutes rondes, mentionne une blessure, il y a dix ans, alors quâil pratiquait la boxe. âJe me suis complĂštement cassĂ© le corps. Maintenant, jâessaie de le reconstruireâ, raconte-t-il. Dâautres histoires Ă©mergent, similaires. Un trentenaire dĂ©clare en avoir eu marre dâĂȘtre taxĂ© de âcrevetteâ toute son adolescence, une jeune femme Ă©voque le sentiment dâinsĂ©curitĂ© Ă©prouvĂ© un soir, dans une gare de RER dĂ©serte. Dâautres encore reconnaissent lâinfluence des rĂ©seaux sociaux et de personnalitĂ©s comme Tibo InShape ou Sonia Tlev, ou font rĂ©fĂ©rence Ă lâimagerie vĂ©hiculĂ©e par les blockbusters, notamment les films de lâunivers Marvel. âOn nâimagine pas Thor maigrichonâ, plaisante Julien, 26 ans, abonnĂ© Ă la salle depuis trois ans. De fait, Chris Hemsworth a pris dix kilos de muscle pour jouer le dieu du Tonnerre dans lâopus sorti en 2011 ; Chris Evans crie sur tous les toits quâil a dĂ» se nourrir exclusivement de blanc de poulet et de riz pendant de longs mois pour obtenir lâimpressionnante carrure de Captain America ; quant Ă Kumail Nanjiani, il sâest tellement transformĂ© physiquement pour son rĂŽle de Kingo dans Les Ăternels que lâon murmure Ă Hollywood que les stĂ©roĂŻdes y seraient pour quelque chose. Par comparaison, George Reeves et Christopher Reeve, qui ont tous deux incarnĂ© Superman, dans les annĂ©es 1950 pour le premier et 1970-80 pour le second, font figure de gringalets.
âTrente-cinq heures par semaine je bosse pour une entreprise ; Ă la salle, je bosse pour moiâ
Mathilde, chargée de clientÚle
Pour autant, tout le monde nâaspire pas Ă ressembler Ă Hulk. Depuis une dizaine dâannĂ©es, de nouvelles disciplines sont venues façonner des corps musclĂ©s, certes, mais plus fuselĂ©s. Le CrossFit, lâHyrox ou encore lâATHX ont complĂštement dĂ©poussiĂ©rĂ© le fitness façon VĂ©ronique et Davina. MĂȘlant techniques de soulevĂ© de poids, dâendurance et de gymnastique, faisant la part belle aux exercices cardio, ces sports se pratiquent en groupes mixtes et offrent une Ă©chappatoire Ă la logique monotone de la musculation. âCe qui fait leur attrait, câest lâaspect communautaire. Ă chaque session, on retrouve des gens que lâon connaĂźt, on se motive, on souffre ensembleâ, explique Germain, coach de CrossFit Ă AguĂŻo Training Center, Ă Trets, prĂšs dâAix-en-Provence. Il note aussi quâau fil du temps, ces sports se sont largement fĂ©minisĂ©s: âIl mâarrive de coacher une sĂ©ance oĂč les douze inscrits (sic) sont des femmes! Peut-ĂȘtre parce que dans ces sports, elles sont moins susceptibles de subir des regards ou des commentaires dĂ©rangeants de la part des mecs que dans les espaces de muscu traditionnelle.â On suerait dans la bienveillance, donc. Mais cela nâexclut pas lâesprit de compĂ©tition, lequel est un ressort de lâadhĂ©sion: dans chacune des quelque 800 salles de CrossFit dissĂ©minĂ©es en France, les performances du jour sont affichĂ©es sur un tableau, ainsi que le nom du ou de la meilleur(e) CrossFitter de la semaine ââlâemployĂ©(e) du moisâ version fitness. LâidĂ©e que les entraĂźnements relĂšvent dâun âtravailâ que lâon accomplit sur soi revient dâailleurs dans les discours: âTrente-cinq heures par semaine, je bosse pour une entreprise ; Ă la salle, je bosse pour moiâ, rĂ©sume Mathilde, une chargĂ©e de clientĂšle de 30 ans, les jambes encore congestionnĂ©es par une sĂ©rie de squats.
Au cours des discussions avec des adeptes de la muscu, une mĂȘme phrase est revenue en boucle, comme un mantra: âVa voir Ă Bercy.â Une fois, deux fois, trois fois, des dizaines de fois. Il a bien fallu obtempĂ©rer. Alors, bien sĂ»r, lâĂšre du street workout a fait parler pendant et aprĂšs la pandĂ©mie, comme une façon de rĂ©inventer une pratique sportive empĂȘchĂ©e, mais lĂ , câest autre chose qui se joue visiblement. Lâair est vibrant de chaleur en ce jeudi caniculaire du mois de juin. Un soleil de plomb inonde le petit terrain dĂ©diĂ© Ă la musculation en plein air logĂ© au cĆur du parc de Bercy, dans le XIIe arrondissement de Paris. Les Ă©quipements sportifs en mĂ©tal âespaliers, barres parallĂšles, bancs de musculationâ sont chauffĂ©s Ă blanc. Une grosse enceinte, placĂ©e au centre, crache Ă plein volume un morceau trap du rappeur Tovaritch âlui-mĂȘme bodybuildĂ©: âOn dirait quâtâas maigri? Quâest-ce quâil sâpasse? [âŠ] Je suis pas en diĂšte, soviet, je suis en prise de masse.â Et partout, des hommes jeunes et torse nu, galvanisĂ©s par la musique, enchaĂźnent les tractions, les pompes, les sĂ©ries de dĂ©veloppĂ© couchĂ©. Ă un degrĂ© dâintensitĂ© qui laisse pensif(ve): les pompes se font Ă une main et les tractions par fournĂ©es de 25. Certains portent des cagoules, dâautres des bandanas qui leur couvrent la bouche et le nez âil fait 38 °C. Tous ou presque affichent une musculature spectaculaire. La scĂšne est surrĂ©aliste, parce quâelle se dĂ©roule juste en face de la gare routiĂšre oĂč transitent des FlixBus. Un Ă©cran plat, fixĂ© Ă cĂŽtĂ©, annonce les prochaines arrivĂ©es en provenance de Fribourg, Londres ou Berlin ; deux touristes britanniques, des quinquagĂ©naires cramoisies vĂȘtues de blouses fluides, Ă©mergent du terminal et longent le terrain en tirant leur valise Ă roulettes, lâair effarĂ©. Le contraste est total.
Chaque jour, ils sont des dizaines Ă venir sâentraĂźner dans cet espace ouvert en 2018. Ils y pratiquent ce que les puristes appellent la âcallisthĂ©nieâ, du grec kallos (âbeautĂ©â) et sthenos (âforceâ) ; plus trivialement, il sâagit dâun cocktail dâexercices extĂ©nuants sollicitant le poids du corps, comme les dips, les tractions ou les pompes. AprĂšs le Covid, donc, le nombre de lieux comme celui-lĂ a explosĂ© en France, comblant un dĂ©sir bien naturel de faire du sport en extĂ©rieur. DâaprĂšs le site calisthenics-parks.com, il y en aurait 1 833 dans lâHexagone. Et comme souvent, le phĂ©nomĂšne nous vient des Ătats-Unis, sous la houlette dâHannibal For King, vĂ©ritable lĂ©gende du street workout et pionnier de la discipline. Si, au dĂ©part, celle-ci rassemblait surtout des jeunes de quartiers dĂ©shĂ©ritĂ©s (on parlait Ă lâĂ©poque de âghetto workoutâ), elle attire aujourdâhui des profils plus variĂ©s: adolescents dissuadĂ©s par le prix dâun abonnement Ă la salle, CrossFitters venant chercher ici un complĂ©ment Ă leurs entraĂźnements indoor ou habitants du quartier qui tentent dâoccuper leurs moments de dĂ©sĆuvrement.
Ce nâest pas tellement la quĂȘte de likes ou dâapprobation sociale qui semble guider les adeptes de la muscu, note Guillaume Vallet, auteur du livre La Fabrique du muscle. Pour lui, il faut aller chercher du cĂŽtĂ© de la vulnĂ©rabilitĂ©, de lâĂ©poque et de ses angoisses
Ă Bercy, lâambiance est un peu particuliĂšre pour deux raisons. Dâune part, parce quâon y cultive un goĂ»t pour la bidouille et la culture de rue. Les dips se font ainsi sur des barriĂšres de chantier, les haltĂšres sont fabriquĂ©s avec du matĂ©riel de fortune. Dâautre part, parce que le parc aimante les sportifs les plus chevronnĂ©s. Lâune des spĂ©cialitĂ©s de la maison consiste Ă sâattacher autour de la taille, Ă lâaide dâune ceinture et dâune chaĂźne, deux poids de 26 kilos chacun pour augmenter la difficultĂ© des tractions. Ils sont deux ou trois Ă se mettre en position, et câest Ă celui qui lĂąchera le dernier. La sueur ruisselle le long de leur torse jusquâĂ leurs jambes et goutte sur le sol en granulats de caoutchouc, qui lâabsorbe immĂ©diatement. En marchant sur ce revĂȘtement souple, on se demande combien de litres de sueur sont ainsi emprisonnĂ©s sous nos pieds. Des milliers? Des dizaines de milliers? La question amuse Gadry, un GuinĂ©en de 24 ans que tout le monde surnomme âForce spĂ©cialeâ. Six fois par semaine, aprĂšs son service comme second de cuisine Ă Villeneuve-Saint-Georges, dans le Val-de-Marne, il passe quelques heures Ă taquiner les espaliers. âMoi, je viens du MMA au dĂ©part. Je cherchais un endroit oĂč mâentraĂźner, et ici jâadore parce que tu peux parler avec tout le monde. Bercy, câest vraiment une famille.â Ă force, il est devenu une figure emblĂ©matique des lieux et un coach assez suivi sur les rĂ©seaux sociaux. Dâailleurs, tout ou presque est filmĂ© ici. Une flopĂ©e de tĂ©lĂ©phones sont fixĂ©s sur des perches pour diffuser en live sur TikTok les exploits du jour. Câest justement en tombant sur lâune des vidĂ©os postĂ©es sur le compte Instagram street_workout_bercy (997 000 abonnĂ©s) que Kanut, un jeune homme de 26 ans qui aspire Ă devenir bodybuilder professionnel, a atterri dans ce parc. Il raconte sâĂȘtre mis Ă la musculation il y a six ans, pour combattre un mal-ĂȘtre. âPas vraiment pour des raisons esthĂ©tiques, se souvientil. Je me suis vite rendu compte que ça avait un impact positif sur ma santĂ© mentale, autant que sur ma santĂ© physique.â Ă la question de savoir si des femmes viennent parfois sâentraĂźner, on nous rĂ©pond que oui, bien sĂ»r, lâendroit est ouvert Ă tous. Reste quâau cours de nos trois visites, nous nâen avons vu aucune, dâautant plus que le muscle est genrĂ© Ă bien des Ă©gards: les hommes ont tendance Ă privilĂ©gier le haut du corps (biceps, pectoraux, abdos), et les femmes, le bas (ischios, adducteurs, fessiers). Or les Ă©quipements mis Ă la disposition des utilisateurs dans les parcs de street workout servent surtout Ă faire travailler les muscles prisĂ©s par la gent masculine. Sans parler du dĂ©corum, intimidant, et de lâambiance musicale. Cet aprĂšs-midi-lĂ , la grosse enceinte placĂ©e au centre du terrain a diffusĂ© un autre morceau du rappeur Tovaritch: âTa go mâappelle les bes-jâ en lâair, jâla baise cette pute, jâlui mets la misĂšre.â On comprend que ces dames prĂ©fĂšrent pratiquer ailleurs.
Mais câest bien joli de se fader 50 tractions quotidiennes, encore faut-il faire preuve de la mĂȘme discipline dans tous les autres aspects de lâexistence âlâalimentation, le sommeil, la rĂ©cupĂ©ration. âLa muscu, câest pas un sport, câest une hygiĂšne de vieâ, explique avec gravitĂ© Gadry, qui dispense Ă lâoccasion ses conseils en nutrition sur les rĂ©seaux. Une dĂ©claration qui fait Ă©cho Ă une phrase placardĂ©e dans lâentrĂ©e des quelque 300 salles du groupe Keepcool-Neoness, lâun des leaders du marchĂ© aux cĂŽtĂ©s de Basic-Fit, Fitness Park et LâOrange bleue: âEnsemble, nous nâallons pas seulement changer vos corps, nous allons changer vos vies.â
Ă en croire les influenceurs fitness, prendre et entretenir du muscle sâapparente Ă un job Ă temps plein. Sur les rĂ©seaux, les formats âA day in my lifeâ cĂ©lĂšbrent tous une mĂȘme routine: rĂ©veil aux aurores, sĂ©ance de sport Ă jeun, petit dĂ©jeuner protĂ©inĂ©, occupations variĂ©es, repas Ă©quilibrĂ©s, coucher tĂŽt. Tout doit ĂȘtre rĂ©glĂ©, mesurĂ©, optimisĂ©: on pĂšse sa nourriture, on calcule le nombre de calories et surtout la quantitĂ© de sacro-sainte protĂ©ine, on sâalimente Ă horaires fixes et on calibre ses soirĂ©es pour sâassurer de disposer de huit heures de sommeil. Câest une ascĂšse, et câest sans doute ce qui fait dire au sociologue Guillaume Vallet quâil y a quelque chose de religieux dans la pratique de la musculation. Comme nâimporte quel culte, celui du corps a ses rites, ses croyances, ses nourritures pures et impures. En matiĂšre de nutrition, un aliment sâest imposĂ© pour ses vertus quasi sacrĂ©es: lâĆuf. Souvent prĂ©sentĂ© comme un âsuperalimentâ, il est riche en protĂ©ines (entre six et sept grammes par unitĂ©) et en vitamines, bon marchĂ©, facile Ă prĂ©parer. Son aura est dâailleurs telle que la France en a connu une pĂ©nurie en dĂ©but dâannĂ©e. La production ne suit tout simplement plus la demande, laquelle a progressĂ© de 25% en dix ans (entre 2015 et 2025) dâaprĂšs des donnĂ©es publiĂ©es par lâassociation de consommateurs Que Choisir Ensemble (anciennement UFC-Que Choisir). Au panthĂ©on des haltĂ©rophiles, on trouve Ă©galement le skyr, un laitage pseudo-islandais dont la recette ne diffĂšre de celle dâun yaourt industriel que par son Ă©gouttage plus long, ou encore le trĂšs britannique cottage cheese. La Gen Z a fait de ce dernier une star de TikTok et des recettes post-workout (comprendre: des collations supposĂ©ment rĂ©confortantes et surtout trĂšs saines), au mĂȘme titre que les indĂ©trĂŽnables avocat et viande rouge, le premier pour ses vitamines et ses vertus antioxydantes, la seconde pour ses protĂ©ines, son fer et⊠le stĂ©rĂ©otype de virilitĂ© associĂ© traditionnellement Ă une bonne grosse piĂšce de bĆuf. Autres tendances notables: lâalimentation âprimitiveâ (aliments simples, prĂ©parĂ©s de façon rudimentaire, Ă dĂ©guster torse nu et avec les doigts) ou la vogue vegan, certes encore largement minoritaire chez les bodybuilders. Tout est parti dâun documentaire, The Game Changers, dont Kanut, le jeune homme rencontrĂ© au parc de Bercy, nous a chantĂ© les louanges. Sorti en 2019 et produit par James Cameron, Arnold Schwarzenegger, Jackie Chan, Lewis Hamilton, Chris Paul ou encore Novak Djokovic, il retrace les tribulations dâun combattant dâarts martiaux, James Wilks, en quĂȘte du meilleur rĂ©gime alimentaire possible pour guĂ©rir ses deux genoux blessĂ©s. Lui qui ne jurait que par la bidoche fait la rencontre de sportifs de haut niveau devenus vegan dont les performances nâont cessĂ© dâaugmenter depuis lors. Le film a fait grand bruit dans le milieu du fitness. âCâest un coach qui mâen a parlĂ©, et depuis, ça a complĂštement changĂ© mon rapport Ă la nourriture, raconte Kanut. MĂȘme au niveau de la supplĂ©mentation: je ne prends plus quâun shaker de protâ tous les trois ou quatre jours.â
Un journaliste de Society a Ă©tĂ© contactĂ© par une collaboratrice de RaphaĂ«l Glucksmann Ă la recherche dâun coach sportif. à lâapproche de lâĂ©lection prĂ©sidentielle, le candidat a semble-t-il dĂ©cidĂ© de se mettre Ă la musculation
Cette modĂ©ration nâest pas reprĂ©sentative dâun secteur en plein essor: les complĂ©ments alimentaires. En France, le marchĂ© a franchi la barre des trois milliards dâeuros de chiffre dâaffaires en 2025, soit une progression de 2,6% sur un an, dĂ©taille La Tribune. La star dans le milieu, câest bien sĂ»r la protĂ©ine en poudre, notamment la fameuse âwheyâ (âpetit-laitâ, en français), issue du lait de vache ou de chĂšvre. Largement associĂ©e au bodybuilding jusque dans les annĂ©es 2000, elle sâest peu Ă peu banalisĂ©e au point de conquĂ©rir les rayons des supermarchĂ©s âinutile, dĂ©sormais, dâaller dans une boutique spĂ©cialisĂ©e pour sâen procurer. Elle est devenue la mascotte des accros Ă la muscu, presque un signe de ralliement. La preuve: Tibo InShape, qui a lancĂ© sa propre marque de complĂ©ments alimentaires en 2019, termine chacune de ses vidĂ©os en se frappant le cĆur avec le poing et en clamant âAmour et protĂ©ines!â. Il en existe aromatisĂ©e Ă tous les goĂ»ts (vanille, cafĂ©, en passant par cookie ou thĂ© glacĂ© aux myrtilles), et son coĂ»t (entre 30 et 50 euros selon les marques pour un paquet de 900 grammes censĂ© durer un mois) ne semble pas dissuader les plus jeunes, qui en sont trĂšs friands. En dehors des incontournables shakers, les adeptes lâincorporent dans toutes sortes de prĂ©parations plus glamours âcrĂȘpes, mug cakes, muffins aux myrtillesâ dont les recettes tournent sur les rĂ©seaux. Au rang des produits phares, on trouve aussi la crĂ©atine, une substance naturellement produite par le corps qui est aussi prĂ©sente dans certains aliments riches en protĂ©ines, comme la viande et le poisson. Elle est consommĂ©e sous forme de gĂ©lules ou de poudre dans le but dâamĂ©liorer ses performances au cours dâexercices trĂšs intenses et de courte durĂ©e. Les influenceurs en vantent les mĂ©rites Ă longueur de vidĂ©os, distribuant des codes promo et de doctes conseils sur la meilleure façon de âhackerâ sa biologie. âTout le monde nâest pas sensible de la mĂȘme maniĂšre Ă lâappel de ces produits, note Germain, le coach sportif. Câest une question dâobjectif. Chez la plupart des hommes, il y a une ambition esthĂ©tique: ils veulent du volume, faire ressortir du muscle. Ils sont donc plus rĂ©ceptifs aux promesses des influenceurs que les femmes qui, souvent, cherchent Ă sâaffiner, Ă tonifier leur silhouette.â In fine, il sâagit toujours de se conformer Ă un certain imaginaire du corps, lequel est genrĂ© et largement façonnĂ© par les contenus qui circulent sur nos Ă©crans. En cela le muscle est un produit de notre Ă©poque, et peut-ĂȘtre lâun de ceux qui en disent le plus long sur elle.
Preuve ultime que le mouvement gagne du terrain de toutes parts, dans les bureaux de Society bruisse une rumeur: un journaliste de la maison qui travaille Ă©galement pour des mĂ©dias sportifs aurait Ă©tĂ© contactĂ© par une collaboratrice de RaphaĂ«l Glucksmann Ă la recherche dâun coach. Ă lâapproche de lâĂ©lection prĂ©sidentielle, le candidat du jeune parti Place publique aurait semble-t-il dĂ©cidĂ© de se mettre Ă la musculation lui aussi. VĂ©rification faite, il nâest pas seul.
Jordan Bardella, qui aime les artifices de la communication, sâest rĂ©cemment targuĂ© auprĂšs du Figaro dâavoir dĂ» changer ses costumes pour âprendre la taille au-dessusâ. Le prĂ©sident du Rassemblement national soulĂšve de la fonte plusieurs fois par semaine, et il veut que cela se voie puisquâil se met en scĂšne lors de ses entraĂźnements. Dans une vidĂ©o de juin 2025, visionnĂ©e 1,2 million de fois sur TikTok, on peut le voir vanter, le souffle court, les mĂ©rites du sport tandis quâil sâactive sur un rameur (prĂ©monitoire?). Dans la mĂȘme gĂ©nĂ©ration, ou presque, il y a aussi Gabriel Attal, chez Renaissance, qui a officialisĂ© sa candidature le 22 mai dernier, et qui sâaffiche de son cĂŽtĂ© avec huit kilos de muscles en plus, acquis Ă grand renfort de sĂ©ances cardio et dâhaltĂšres. Lâex-Premier ministre consulte un coach trois fois par semaine. Lâobjectif avouĂ© de la manĆuvre, qui rĂ©sume tout: âPrendre de lâĂ©paisseur.â âą TOUS PROPOS RECUEILLIS PAR PT
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