MONDE MODERNE

CHACUN CHERCHE SON MUSCLE story

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Analyse sémantique lex

Entités nommées

XIX e arrondissement de Paris Trets Aix Bercy XII e arrondissement de Paris Fribourg Londres Berlin Hexagone Villeneuve-Saint-Georges Val-de-Marne France On Air Marvel CrossFit Hyrox ATHX Aguïo Training Center FlixBus CrossFitters Force spéciale Keepcool-Neoness Basic-Fit Fitness Park L'Orange bleue Que Choisir Ensemble UFC-Que Choisir Society La Tribune Tibo InShape Place publique Figaro Rassemblement national Renaissance Guillaume Vallet Arnold Schwarzenegger Noah Anthony Sonia Tlev Thor Julien Chris Hemsworth Chris Evans Kumail Nanjiani George Reeves Christopher Reeve Mathilde Germain Tovaritch Hannibal For King Gadry Kanut James Cameron Jackie Chan Lewis Hamilton Chris Paul Novak Djokovic James Wilks Raphaël Glucksmann Jordan Bardella Gabriel Attal

Sujets

Musculation
Fitness
Salles de sport
Compléments alimentaires
Bodybuilding

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text 1660213_k1 CHACUN CHERCHE SON MUSCLE

Les rayons Ɠufs des supermarchĂ©s dĂ©valisĂ©s, la transformation des carrures des super-hĂ©ros et des hommes politiques, l’essor des complĂ©ments alimentaires hyperprotĂ©inĂ©s ou la multiplication des salles de sport en tĂ©moignent: l’époque est en quĂȘte de muscle. Mais qu’est-ce qui nous prend?

Par PAULINE TOULET

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Murs en briques apparentes, plafonds peints en noir et Ă©clairage au nĂ©on rouge. Aucune lumiĂšre naturelle, car ici la course de la Terre et du Soleil importe peu: on s’entraĂźne de jour comme de nuit. Bienvenue dans la plus grande salle de sport de France, de la chaĂźne On Air, dont l’entrĂ©e donne directement sur une bouche de mĂ©tro de la station CrimĂ©e, dans le XIXe arrondissement de Paris. Avec ses 5 000 mĂštres carrĂ©s dĂ©diĂ©s Ă  la sueur, elle est devenue une vĂ©ritable institution. “On a ouvert il y a un an et demi, et depuis, ça ne dĂ©semplit pas”, explique le jeune chargĂ© d’accueil en badgeant pour nous faire franchir le tourniquet. Une volĂ©e de marches plus bas, on se retrouve dans une sorte de labyrinthe qui distribue plusieurs espaces. Entre deux signes de tĂȘte aux usagers les plus assidus, notre guide circule d’un Ăźlot Ă  l’autre en prononçant des noms mystĂ©rieux tels que “rowing” ou “machine Visbody”. Ce qui frappe d’abord, c’est que l’endroit s’apparente Ă  une ville modĂšle rĂ©duit: en plus des piĂšces dĂ©diĂ©es au sport, on y trouve un bar, une boutique de produits protĂ©inĂ©s, des distributeurs d’à peu prĂšs tout, les cabinets d’une nutritionniste, d’un ostĂ©opathe et d’un kinĂ© –sur rendez-vous–, des salons “dĂ©tente” munis de fauteuils club, et mĂȘme –petite coquetterie– un barbier/salon de coiffure. En somme, on pourrait vivre ici un bon mois sans avoir Ă  en sortir. Mais ce n’est pas le projet, puisque, Ă  chaque sĂ©ance, les adhĂ©rents passent en moyenne Ă  peine plus d’une heure entre ces murs. Il s’agit donc d’ĂȘtre efficace ; et d’ailleurs, une atmosphĂšre d’intense concentration rĂšgne cet aprĂšs-midi-lĂ . Dans la piĂšce consacrĂ©e aux charges libres, on s’échange quelques conseils Ă  voix basse tandis que des bruits mats s’échappent du pĂŽle “sports de combat”, un peu plus loin. À cĂŽtĂ©, dans l’espace “cardio”, davantage frĂ©quentĂ© par les femmes, on court sur un tapis ou on pĂ©dale en silence, Ă©couteurs vissĂ©s aux oreilles. Si bien que personne n’entend le message diffusĂ© par les hautparleurs, qui vient couper la musique d’ambiance: “Donnez-vous Ă  fond, restez motivĂ©s, et les rĂ©sultats suivront!”

En France, en 2025, ils Ă©taient 6,2 millions Ă  se “donner Ă  fond” dans l’une des quelque 5 500 salles de sport du pays –du moins Ă  possĂ©der un abonnement. Incroyable mais vrai: la musculation est devenue le sport prĂ©fĂ©rĂ© des 18-25 ans, et la tendance s’accĂ©lĂšre. La progression du nombre d’adhĂ©sions est de 4 Ă  5% par an, observe Guillaume Vallet, auteur d’un livre de rĂ©fĂ©rence sur le sujet, La Fabrique du muscle (2022). Sociologue et Ă©conomiste, il pratique aussi le bodybuilding depuis prĂšs de 30 ans, ce qui lui permet d’enrichir son analyse de cette discipline. Dans ces pages, il revient sur l’émergence puis la diffusion massive, chez les hommes et progressivement chez les femmes, d’un sport autrefois stigmatisĂ©. Il y a une cinquantaine d’annĂ©es, on ne parlait pas de musculation mais de “gonflette”, et celui qui exhibait un physique d’armoire Ă  glace Ă©tait volontiers raillĂ©: “Tout dans les bras, rien dans la tĂȘte!” MĂȘme Arnold Schwarzenegger, le saint patron des culturistes, dĂ©plorait l’incomprĂ©hension du grand public quant Ă  cette pratique. Dans Pumping Iron (Arnold le magnifique, en VF), un documentaire sorti en 1977 qui deviendra mythique pour des gĂ©nĂ©rations entiĂšres de sportifs, il dĂ©clarait, le torse moulĂ© dans une chemise bleue: “Beaucoup de gens vont te regarder et trouver ça Ă©trange.” Aujourd’hui, le dĂ©sir de sculpter son corps ne fait plus hausser un sourcil, au contraire, il est associĂ© Ă  des valeurs positives, commente le sociologue Guillaume Vallet. Avec l’avĂšnement du capitalisme moderne s’est imposĂ©e l’idĂ©e qu’un corps sain serait “un signe de productivitĂ© Ă©conomique comme d’intĂ©gration sociale”. Pour avoir des biceps bien dessinĂ©s ou des fesses galbĂ©es, il faut faire preuve d’assiduitĂ©, de discipline, de volontĂ©, d’un goĂ»t pour le dĂ©passement de soi –c’est le fameux “No pain, no gain” cher aux athlĂštes. Autant de qualitĂ©s valorisĂ©es dans nos sociĂ©tĂ©s, et amplifiĂ©es par les rĂ©seaux sociaux, qui incitent les individus Ă  devenir la meilleure version d’eux-mĂȘmes. Mais, paradoxalement, ce n’est pas tellement la quĂȘte de likes ou d’approbation sociale qui semble guider les adeptes de la muscu, note Guillaume Vallet. Pour lui, il faut aller chercher du cĂŽtĂ© de la vulnĂ©rabilitĂ©, de l’époque et de ses angoisses: si tout le monde affiche de gros biscotos aujourd’hui, c’est parce que nous nous sentons faibles, individuellement et collectivement. Notre Ă©poque est marquĂ©e par le dĂ©clin de l’adhĂ©sion Ă  des idĂ©ologies qui autrefois structuraient l’existence. La pratique d’une religion est en chute libre, le travail ne fait plus sens, quant Ă  fonder une famille, vous n’y pensez pas, dans un monde pareil? Entre Ă©co-anxiĂ©tĂ© et spectre d’une guerre, l’individu semble ne plus pouvoir agir sur grand-chose. Sauf, peut-ĂȘtre, sur son corps.

D’autres types de vulnĂ©rabilitĂ©s, plus intimes, sont aussi Ă  l’Ɠuvre: complexe d’ĂȘtre trop chĂ©tif(ve), trop en chair ou pas assez “masculin”, souvenir traumatique d’une agression, maladie ou blessure ayant durablement endommagĂ© le corps, etc. Cet aprĂšs-midi-lĂ , dans l’immense salle de sport du XIXe arrondissement de Paris, plusieurs rĂ©cits vont d’ailleurs dans ce sens. Noah, un jeune homme de 17 ans, trĂšs Ă©lancĂ©, au visage doux, prend un petit temps de repos entre deux sĂ©ries de dĂ©veloppĂ© couchĂ©. Il explique venir ici quatre fois par semaine depuis un mois et demi. Pourquoi? “Je veux pouvoir me dĂ©fendre”, dit-il avec un sourire gĂȘnĂ©. Anthony, un gĂ©ant de deux mĂštres, dont le dĂ©bardeur laisse voir les Ă©paules toutes rondes, mentionne une blessure, il y a dix ans, alors qu’il pratiquait la boxe. “Je me suis complĂštement cassĂ© le corps. Maintenant, j’essaie de le reconstruire”, raconte-t-il. D’autres histoires Ă©mergent, similaires. Un trentenaire dĂ©clare en avoir eu marre d’ĂȘtre taxĂ© de “crevette” toute son adolescence, une jeune femme Ă©voque le sentiment d’insĂ©curitĂ© Ă©prouvĂ© un soir, dans une gare de RER dĂ©serte. D’autres encore reconnaissent l’influence des rĂ©seaux sociaux et de personnalitĂ©s comme Tibo InShape ou Sonia Tlev, ou font rĂ©fĂ©rence Ă  l’imagerie vĂ©hiculĂ©e par les blockbusters, notamment les films de l’univers Marvel. “On n’imagine pas Thor maigrichon”, plaisante Julien, 26 ans, abonnĂ© Ă  la salle depuis trois ans. De fait, Chris Hemsworth a pris dix kilos de muscle pour jouer le dieu du Tonnerre dans l’opus sorti en 2011 ; Chris Evans crie sur tous les toits qu’il a dĂ» se nourrir exclusivement de blanc de poulet et de riz pendant de longs mois pour obtenir l’impressionnante carrure de Captain America ; quant Ă  Kumail Nanjiani, il s’est tellement transformĂ© physiquement pour son rĂŽle de Kingo dans Les Éternels que l’on murmure Ă  Hollywood que les stĂ©roĂŻdes y seraient pour quelque chose. Par comparaison, George Reeves et Christopher Reeve, qui ont tous deux incarnĂ© Superman, dans les annĂ©es 1950 pour le premier et 1970-80 pour le second, font figure de gringalets.

“Trente-cinq heures par semaine je bosse pour une entreprise ; à la salle, je bosse pour moi”
Mathilde, chargée de clientÚle

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“Va voir à Bercy”

Pour autant, tout le monde n’aspire pas Ă  ressembler Ă  Hulk. Depuis une dizaine d’annĂ©es, de nouvelles disciplines sont venues façonner des corps musclĂ©s, certes, mais plus fuselĂ©s. Le CrossFit, l’Hyrox ou encore l’ATHX ont complĂštement dĂ©poussiĂ©rĂ© le fitness façon VĂ©ronique et Davina. MĂȘlant techniques de soulevĂ© de poids, d’endurance et de gymnastique, faisant la part belle aux exercices cardio, ces sports se pratiquent en groupes mixtes et offrent une Ă©chappatoire Ă  la logique monotone de la musculation. “Ce qui fait leur attrait, c’est l’aspect communautaire. À chaque session, on retrouve des gens que l’on connaĂźt, on se motive, on souffre ensemble”, explique Germain, coach de CrossFit Ă  AguĂŻo Training Center, Ă  Trets, prĂšs d’Aix-en-Provence. Il note aussi qu’au fil du temps, ces sports se sont largement fĂ©minisĂ©s: “Il m’arrive de coacher une sĂ©ance oĂč les douze inscrits (sic) sont des femmes! Peut-ĂȘtre parce que dans ces sports, elles sont moins susceptibles de subir des regards ou des commentaires dĂ©rangeants de la part des mecs que dans les espaces de muscu traditionnelle.” On suerait dans la bienveillance, donc. Mais cela n’exclut pas l’esprit de compĂ©tition, lequel est un ressort de l’adhĂ©sion: dans chacune des quelque 800 salles de CrossFit dissĂ©minĂ©es en France, les performances du jour sont affichĂ©es sur un tableau, ainsi que le nom du ou de la meilleur(e) CrossFitter de la semaine –“l’employĂ©(e) du mois” version fitness. L’idĂ©e que les entraĂźnements relĂšvent d’un “travail” que l’on accomplit sur soi revient d’ailleurs dans les discours: “Trente-cinq heures par semaine, je bosse pour une entreprise ; Ă  la salle, je bosse pour moi”, rĂ©sume Mathilde, une chargĂ©e de clientĂšle de 30 ans, les jambes encore congestionnĂ©es par une sĂ©rie de squats.

Au cours des discussions avec des adeptes de la muscu, une mĂȘme phrase est revenue en boucle, comme un mantra: “Va voir Ă  Bercy.” Une fois, deux fois, trois fois, des dizaines de fois. Il a bien fallu obtempĂ©rer. Alors, bien sĂ»r, l’ùre du street workout a fait parler pendant et aprĂšs la pandĂ©mie, comme une façon de rĂ©inventer une pratique sportive empĂȘchĂ©e, mais lĂ , c’est autre chose qui se joue visiblement. L’air est vibrant de chaleur en ce jeudi caniculaire du mois de juin. Un soleil de plomb inonde le petit terrain dĂ©diĂ© Ă  la musculation en plein air logĂ© au cƓur du parc de Bercy, dans le XIIe arrondissement de Paris. Les Ă©quipements sportifs en mĂ©tal –espaliers, barres parallĂšles, bancs de musculation– sont chauffĂ©s Ă  blanc. Une grosse enceinte, placĂ©e au centre, crache Ă  plein volume un morceau trap du rappeur Tovaritch –lui-mĂȘme bodybuildĂ©: “On dirait qu’t’as maigri? Qu’est-ce qu’il s’passe? [
] Je suis pas en diĂšte, soviet, je suis en prise de masse.” Et partout, des hommes jeunes et torse nu, galvanisĂ©s par la musique, enchaĂźnent les tractions, les pompes, les sĂ©ries de dĂ©veloppĂ© couchĂ©. À un degrĂ© d’intensitĂ© qui laisse pensif(ve): les pompes se font Ă  une main et les tractions par fournĂ©es de 25. Certains portent des cagoules, d’autres des bandanas qui leur couvrent la bouche et le nez –il fait 38 °C. Tous ou presque affichent une musculature spectaculaire. La scĂšne est surrĂ©aliste, parce qu’elle se dĂ©roule juste en face de la gare routiĂšre oĂč transitent des FlixBus. Un Ă©cran plat, fixĂ© Ă  cĂŽtĂ©, annonce les prochaines arrivĂ©es en provenance de Fribourg, Londres ou Berlin ; deux touristes britanniques, des quinquagĂ©naires cramoisies vĂȘtues de blouses fluides, Ă©mergent du terminal et longent le terrain en tirant leur valise Ă  roulettes, l’air effarĂ©. Le contraste est total.

Chaque jour, ils sont des dizaines Ă  venir s’entraĂźner dans cet espace ouvert en 2018. Ils y pratiquent ce que les puristes appellent la “callisthĂ©nie”, du grec kallos (“beautĂ©â€) et sthenos (“force”) ; plus trivialement, il s’agit d’un cocktail d’exercices extĂ©nuants sollicitant le poids du corps, comme les dips, les tractions ou les pompes. AprĂšs le Covid, donc, le nombre de lieux comme celui-lĂ  a explosĂ© en France, comblant un dĂ©sir bien naturel de faire du sport en extĂ©rieur. D’aprĂšs le site calisthenics-parks.com, il y en aurait 1 833 dans l’Hexagone. Et comme souvent, le phĂ©nomĂšne nous vient des États-Unis, sous la houlette d’Hannibal For King, vĂ©ritable lĂ©gende du street workout et pionnier de la discipline. Si, au dĂ©part, celle-ci rassemblait surtout des jeunes de quartiers dĂ©shĂ©ritĂ©s (on parlait Ă  l’époque de “ghetto workout”), elle attire aujourd’hui des profils plus variĂ©s: adolescents dissuadĂ©s par le prix d’un abonnement Ă  la salle, CrossFitters venant chercher ici un complĂ©ment Ă  leurs entraĂźnements indoor ou habitants du quartier qui tentent d’occuper leurs moments de dĂ©sƓuvrement.

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Ce n’est pas tellement la quĂȘte de likes ou d’approbation sociale qui semble guider les adeptes de la muscu, note Guillaume Vallet, auteur du livre La Fabrique du muscle. Pour lui, il faut aller chercher du cĂŽtĂ© de la vulnĂ©rabilitĂ©, de l’époque et de ses angoisses

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Sueur et décorum intimidant

À Bercy, l’ambiance est un peu particuliĂšre pour deux raisons. D’une part, parce qu’on y cultive un goĂ»t pour la bidouille et la culture de rue. Les dips se font ainsi sur des barriĂšres de chantier, les haltĂšres sont fabriquĂ©s avec du matĂ©riel de fortune. D’autre part, parce que le parc aimante les sportifs les plus chevronnĂ©s. L’une des spĂ©cialitĂ©s de la maison consiste Ă  s’attacher autour de la taille, Ă  l’aide d’une ceinture et d’une chaĂźne, deux poids de 26 kilos chacun pour augmenter la difficultĂ© des tractions. Ils sont deux ou trois Ă  se mettre en position, et c’est Ă  celui qui lĂąchera le dernier. La sueur ruisselle le long de leur torse jusqu’à leurs jambes et goutte sur le sol en granulats de caoutchouc, qui l’absorbe immĂ©diatement. En marchant sur ce revĂȘtement souple, on se demande combien de litres de sueur sont ainsi emprisonnĂ©s sous nos pieds. Des milliers? Des dizaines de milliers? La question amuse Gadry, un GuinĂ©en de 24 ans que tout le monde surnomme “Force spĂ©ciale”. Six fois par semaine, aprĂšs son service comme second de cuisine Ă  Villeneuve-Saint-Georges, dans le Val-de-Marne, il passe quelques heures Ă  taquiner les espaliers. “Moi, je viens du MMA au dĂ©part. Je cherchais un endroit oĂč m’entraĂźner, et ici j’adore parce que tu peux parler avec tout le monde. Bercy, c’est vraiment une famille.” À force, il est devenu une figure emblĂ©matique des lieux et un coach assez suivi sur les rĂ©seaux sociaux. D’ailleurs, tout ou presque est filmĂ© ici. Une flopĂ©e de tĂ©lĂ©phones sont fixĂ©s sur des perches pour diffuser en live sur TikTok les exploits du jour. C’est justement en tombant sur l’une des vidĂ©os postĂ©es sur le compte Instagram street_workout_bercy (997 000 abonnĂ©s) que Kanut, un jeune homme de 26 ans qui aspire Ă  devenir bodybuilder professionnel, a atterri dans ce parc. Il raconte s’ĂȘtre mis Ă  la musculation il y a six ans, pour combattre un mal-ĂȘtre. “Pas vraiment pour des raisons esthĂ©tiques, se souvientil. Je me suis vite rendu compte que ça avait un impact positif sur ma santĂ© mentale, autant que sur ma santĂ© physique.” À la question de savoir si des femmes viennent parfois s’entraĂźner, on nous rĂ©pond que oui, bien sĂ»r, l’endroit est ouvert Ă  tous. Reste qu’au cours de nos trois visites, nous n’en avons vu aucune, d’autant plus que le muscle est genrĂ© Ă  bien des Ă©gards: les hommes ont tendance Ă  privilĂ©gier le haut du corps (biceps, pectoraux, abdos), et les femmes, le bas (ischios, adducteurs, fessiers). Or les Ă©quipements mis Ă  la disposition des utilisateurs dans les parcs de street workout servent surtout Ă  faire travailler les muscles prisĂ©s par la gent masculine. Sans parler du dĂ©corum, intimidant, et de l’ambiance musicale. Cet aprĂšs-midi-lĂ , la grosse enceinte placĂ©e au centre du terrain a diffusĂ© un autre morceau du rappeur Tovaritch: “Ta go m’appelle les bes-j’ en l’air, j’la baise cette pute, j’lui mets la misĂšre.” On comprend que ces dames prĂ©fĂšrent pratiquer ailleurs.

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Mais c’est bien joli de se fader 50 tractions quotidiennes, encore faut-il faire preuve de la mĂȘme discipline dans tous les autres aspects de l’existence –l’alimentation, le sommeil, la rĂ©cupĂ©ration. “La muscu, c’est pas un sport, c’est une hygiĂšne de vie”, explique avec gravitĂ© Gadry, qui dispense Ă  l’occasion ses conseils en nutrition sur les rĂ©seaux. Une dĂ©claration qui fait Ă©cho Ă  une phrase placardĂ©e dans l’entrĂ©e des quelque 300 salles du groupe Keepcool-Neoness, l’un des leaders du marchĂ© aux cĂŽtĂ©s de Basic-Fit, Fitness Park et L’Orange bleue: “Ensemble, nous n’allons pas seulement changer vos corps, nous allons changer vos vies.”

À en croire les influenceurs fitness, prendre et entretenir du muscle s’apparente Ă  un job Ă  temps plein. Sur les rĂ©seaux, les formats “A day in my life” cĂ©lĂšbrent tous une mĂȘme routine: rĂ©veil aux aurores, sĂ©ance de sport Ă  jeun, petit dĂ©jeuner protĂ©inĂ©, occupations variĂ©es, repas Ă©quilibrĂ©s, coucher tĂŽt. Tout doit ĂȘtre rĂ©glĂ©, mesurĂ©, optimisĂ©: on pĂšse sa nourriture, on calcule le nombre de calories et surtout la quantitĂ© de sacro-sainte protĂ©ine, on s’alimente Ă  horaires fixes et on calibre ses soirĂ©es pour s’assurer de disposer de huit heures de sommeil. C’est une ascĂšse, et c’est sans doute ce qui fait dire au sociologue Guillaume Vallet qu’il y a quelque chose de religieux dans la pratique de la musculation. Comme n’importe quel culte, celui du corps a ses rites, ses croyances, ses nourritures pures et impures. En matiĂšre de nutrition, un aliment s’est imposĂ© pour ses vertus quasi sacrĂ©es: l’Ɠuf. Souvent prĂ©sentĂ© comme un “superaliment”, il est riche en protĂ©ines (entre six et sept grammes par unitĂ©) et en vitamines, bon marchĂ©, facile Ă  prĂ©parer. Son aura est d’ailleurs telle que la France en a connu une pĂ©nurie en dĂ©but d’annĂ©e. La production ne suit tout simplement plus la demande, laquelle a progressĂ© de 25% en dix ans (entre 2015 et 2025) d’aprĂšs des donnĂ©es publiĂ©es par l’association de consommateurs Que Choisir Ensemble (anciennement UFC-Que Choisir). Au panthĂ©on des haltĂ©rophiles, on trouve Ă©galement le skyr, un laitage pseudo-islandais dont la recette ne diffĂšre de celle d’un yaourt industriel que par son Ă©gouttage plus long, ou encore le trĂšs britannique cottage cheese. La Gen Z a fait de ce dernier une star de TikTok et des recettes post-workout (comprendre: des collations supposĂ©ment rĂ©confortantes et surtout trĂšs saines), au mĂȘme titre que les indĂ©trĂŽnables avocat et viande rouge, le premier pour ses vitamines et ses vertus antioxydantes, la seconde pour ses protĂ©ines, son fer et
 le stĂ©rĂ©otype de virilitĂ© associĂ© traditionnellement Ă  une bonne grosse piĂšce de bƓuf. Autres tendances notables: l’alimentation “primitive” (aliments simples, prĂ©parĂ©s de façon rudimentaire, Ă  dĂ©guster torse nu et avec les doigts) ou la vogue vegan, certes encore largement minoritaire chez les bodybuilders. Tout est parti d’un documentaire, The Game Changers, dont Kanut, le jeune homme rencontrĂ© au parc de Bercy, nous a chantĂ© les louanges. Sorti en 2019 et produit par James Cameron, Arnold Schwarzenegger, Jackie Chan, Lewis Hamilton, Chris Paul ou encore Novak Djokovic, il retrace les tribulations d’un combattant d’arts martiaux, James Wilks, en quĂȘte du meilleur rĂ©gime alimentaire possible pour guĂ©rir ses deux genoux blessĂ©s. Lui qui ne jurait que par la bidoche fait la rencontre de sportifs de haut niveau devenus vegan dont les performances n’ont cessĂ© d’augmenter depuis lors. Le film a fait grand bruit dans le milieu du fitness. “C’est un coach qui m’en a parlĂ©, et depuis, ça a complĂštement changĂ© mon rapport Ă  la nourriture, raconte Kanut. MĂȘme au niveau de la supplĂ©mentation: je ne prends plus qu’un shaker de prot’ tous les trois ou quatre jours.”

Un journaliste de Society a Ă©tĂ© contactĂ© par une collaboratrice de RaphaĂ«l Glucksmann Ă  la recherche d’un coach sportif. À l’approche de l’élection prĂ©sidentielle, le candidat a semble-t-il dĂ©cidĂ© de se mettre Ă  la musculation

Whey, créatine et Gabriel Attal

Cette modĂ©ration n’est pas reprĂ©sentative d’un secteur en plein essor: les complĂ©ments alimentaires. En France, le marchĂ© a franchi la barre des trois milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2025, soit une progression de 2,6% sur un an, dĂ©taille La Tribune. La star dans le milieu, c’est bien sĂ»r la protĂ©ine en poudre, notamment la fameuse “whey” (“petit-lait”, en français), issue du lait de vache ou de chĂšvre. Largement associĂ©e au bodybuilding jusque dans les annĂ©es 2000, elle s’est peu Ă  peu banalisĂ©e au point de conquĂ©rir les rayons des supermarchĂ©s –inutile, dĂ©sormais, d’aller dans une boutique spĂ©cialisĂ©e pour s’en procurer. Elle est devenue la mascotte des accros Ă  la muscu, presque un signe de ralliement. La preuve: Tibo InShape, qui a lancĂ© sa propre marque de complĂ©ments alimentaires en 2019, termine chacune de ses vidĂ©os en se frappant le cƓur avec le poing et en clamant “Amour et protĂ©ines!”. Il en existe aromatisĂ©e Ă  tous les goĂ»ts (vanille, cafĂ©, en passant par cookie ou thĂ© glacĂ© aux myrtilles), et son coĂ»t (entre 30 et 50 euros selon les marques pour un paquet de 900 grammes censĂ© durer un mois) ne semble pas dissuader les plus jeunes, qui en sont trĂšs friands. En dehors des incontournables shakers, les adeptes l’incorporent dans toutes sortes de prĂ©parations plus glamours –crĂȘpes, mug cakes, muffins aux myrtilles– dont les recettes tournent sur les rĂ©seaux. Au rang des produits phares, on trouve aussi la crĂ©atine, une substance naturellement produite par le corps qui est aussi prĂ©sente dans certains aliments riches en protĂ©ines, comme la viande et le poisson. Elle est consommĂ©e sous forme de gĂ©lules ou de poudre dans le but d’amĂ©liorer ses performances au cours d’exercices trĂšs intenses et de courte durĂ©e. Les influenceurs en vantent les mĂ©rites Ă  longueur de vidĂ©os, distribuant des codes promo et de doctes conseils sur la meilleure façon de “hacker” sa biologie. “Tout le monde n’est pas sensible de la mĂȘme maniĂšre Ă  l’appel de ces produits, note Germain, le coach sportif. C’est une question d’objectif. Chez la plupart des hommes, il y a une ambition esthĂ©tique: ils veulent du volume, faire ressortir du muscle. Ils sont donc plus rĂ©ceptifs aux promesses des influenceurs que les femmes qui, souvent, cherchent Ă  s’affiner, Ă  tonifier leur silhouette.” In fine, il s’agit toujours de se conformer Ă  un certain imaginaire du corps, lequel est genrĂ© et largement façonnĂ© par les contenus qui circulent sur nos Ă©crans. En cela le muscle est un produit de notre Ă©poque, et peut-ĂȘtre l’un de ceux qui en disent le plus long sur elle.

Preuve ultime que le mouvement gagne du terrain de toutes parts, dans les bureaux de Society bruisse une rumeur: un journaliste de la maison qui travaille Ă©galement pour des mĂ©dias sportifs aurait Ă©tĂ© contactĂ© par une collaboratrice de RaphaĂ«l Glucksmann Ă  la recherche d’un coach. À l’approche de l’élection prĂ©sidentielle, le candidat du jeune parti Place publique aurait semble-t-il dĂ©cidĂ© de se mettre Ă  la musculation lui aussi. VĂ©rification faite, il n’est pas seul.

Jordan Bardella, qui aime les artifices de la communication, s’est rĂ©cemment targuĂ© auprĂšs du Figaro d’avoir dĂ» changer ses costumes pour “prendre la taille au-dessus”. Le prĂ©sident du Rassemblement national soulĂšve de la fonte plusieurs fois par semaine, et il veut que cela se voie puisqu’il se met en scĂšne lors de ses entraĂźnements. Dans une vidĂ©o de juin 2025, visionnĂ©e 1,2 million de fois sur TikTok, on peut le voir vanter, le souffle court, les mĂ©rites du sport tandis qu’il s’active sur un rameur (prĂ©monitoire?). Dans la mĂȘme gĂ©nĂ©ration, ou presque, il y a aussi Gabriel Attal, chez Renaissance, qui a officialisĂ© sa candidature le 22 mai dernier, et qui s’affiche de son cĂŽtĂ© avec huit kilos de muscles en plus, acquis Ă  grand renfort de sĂ©ances cardio et d’haltĂšres. L’ex-Premier ministre consulte un coach trois fois par semaine. L’objectif avouĂ© de la manƓuvre, qui rĂ©sume tout: “Prendre de l’épaisseur.” ‱ TOUS PROPOS RECUEILLIS PAR PT

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copyrightPHOTOS: RENAUD BOUCHEZ POUR SOCIETY

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image 1660213_k4 CHACUN CHERCHE SON MUSCLE

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dimensions894 × 1118
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dimensions502 × 628
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dimensions1105 × 1357
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Aire de street workout de Bercy, Paris.

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dimensions1113 × 1357
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Salle On Air de Voltaire, Paris.

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dimensions1113 × 1470
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dimensions942 × 1162
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dimensions1222 × 1600
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dimensions1114 × 1358
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dimensions1133 × 1358
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