ENTRETIEN
entité 18/38 · identifiant 1660217
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Pages 40, 41, 42, 43, 44, 45, 46 du magazine â se connecter pour les voir.
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VERJUS PASSE Ă TABLE
BRUNO VERJUS, DONT LE RESTAURANT TABLE EST LE MEILLEUR DE FRANĂAIS SELON LE CLASSEMENT INTERNATIONAL 50 BEST, A DĂBARQUĂ Ă 54 ANS DANS LE MONDE POLICĂ DE LA HAUTE GASTRONOMIE AVEC UN GROS EGO, UNE VESTE VERT SAPIN ET UNE VOIX DE BARYTON. AUTANT DIRE COMME UN ĂLĂPHANT DANS UN MAGASIN DE PORCELAINE.
Par BARNABĂ BINCTIN ET ARTHUR JEANNE
Avant de voir votre Ă©tablissement parmi les premiers du classement Worldâs 50 Best Restaurants â10e en 2023, 3e en 2024, 8e en 2025â, vous avez dâabord fait carriĂšre dans lâimport-export en Chine. DrĂŽle de reconversion, tout de mĂȘme. Je suis dâabord parti en Californie, au dĂ©but des annĂ©es 1980, pour bosser dans les puces Ă©lectroniques, durant les annĂ©es mythiques des premiers ordinateurs. Il y avait comme un revival de lâĂ©poque du gold rush (la ruĂ©e vers lâor, ndlr) avec lâĂ©mergence de la tech. Jâallais rĂ©guliĂšrement Ă TaĂŻwan, Ă Taichung, oĂč ces puces Ă©taient fabriquĂ©es. Câest lĂ quâĂ©tait vraiment le centre de la tech mondiale, en rĂ©alitĂ©. Jâai vite pris conscience que tout allait se passer lĂ , que ça allait devenir âlâusine du mondeâ, et je me suis dit que ça allait ĂȘtre assez extraordinaire Ă vivre. Ă lâĂ©poque, Shenzhen, câĂ©tait encore un authentique port de pĂȘche, avec de lâagriculture partout autour. Tu nâavais mĂȘme pas de route. Et quand tu allais Ă Canton, il nây avait pas dâĂ©lectricitĂ©, tu nâavais que des vĂ©los partout, et un seul hĂŽtel. Je me suis installĂ© en Chine, jây ai montĂ© une entreprise, et jâai assistĂ© Ă la mĂ©tamorphose du pays, observant les villes et les routes se construire nuit et jour. Jây suis restĂ© 18 ans au total.
Et vous avez dĂ©couvert la cuisine chinoise par la mĂȘme occasion? Les Chinois sont comme nous: obsĂ©dĂ©s par la cuisine. Quand ils sont Ă table, ils parlent de ce quâils ont mangĂ©, de ce quâils mangent et de ce quâils vont manger. Quand tu as rendez-vous avec un grand patron, quâil soit 9h, 11h, 15h ou 20h, le premier truc quâil te dit aprĂšs avoir bu une tasse de thĂ© et Ă©changĂ© les cartes de visites, câest: âAllez, on va manger!â La premiĂšre fois, ça fait quand mĂȘme bizarre de se retrouver Ă table Ă 9h du matâ devant un putain de repas⊠Câest Ă©videmment pour te sonder et voir comment tu vas te comporter Ă table, mais câest aussi une maniĂšre de partager un moment et de se mettre dans un rapport holistique qui permet de construire quelque chose ensemble. Moi, je crois beaucoup à ça: manger ensemble, câest une façon dâappartenir Ă la mĂȘme histoire, une façon de faire famille en quelque sorte. Si on remonte Ă lâinvention du repas, il y a vraiment cette idĂ©e de âPartageons quelque chose pour partager plusâ. AprĂšs, Ă©videmment, lâĂȘtre humain Ă©tant ce quâil est, il y a la moitiĂ© de lâhumanitĂ© qui en a profitĂ© pour assassiner ou empoisonner ceux quâelle avait invitĂ©s Ă mangerâŠ
Quâest-ce qui distingue aujourdâhui la gastronomie chinoise, selon vous? Il y a une grande culture gastronomique et une variĂ©tĂ© de cuisine absolument considĂ©rable Ă travers la Chine, avec des rĂ©gions oĂč la nourriture est trĂšs Ă©picĂ©e et dâautres oĂč ils dĂ©testent le piment. Il faut aussi parler de TaĂŻwan, oĂč il y a une cuisine extraordinaire, avec de belles ressources, des fruits de mer, du chocolat... Il existe une vraie culture authentique du produit, il nây a pas besoin de lâinventer, comme au Danemark ou au PĂ©rou. Pour moi, la Chine va devenir la prochaine grande destination de la gastronomie mondiale.
Quâest-ce qui vous fait dire ça? On voit Ă©merger une gĂ©nĂ©ration de jeunes chefs qui commencent Ă faire du vrai fine dining (de la cuisine raffinĂ©e, ndlr) autour de ces trois piliers: la qualitĂ© de la cuisine, la qualitĂ© du service et la qualitĂ© de la sommellerie. Je suis convaincu que les chefs les plus intĂ©ressants au monde sont actuellement Ă Hong Kong, Ă Shanghai, Ă Shenzhen. Des gens qui font de la cuisine cantonaise de trĂšs grande qualitĂ© et tout un travail autour de cette identitĂ© rĂ©gionale, avec un vrai savoir-faire et un boulot gĂ©nial sur les crustacĂ©s et les fruits de mer. Leur principale difficultĂ©, câest que ces cuisines ne bĂ©nĂ©ficient pas du mĂȘme marketing que dâautres et quâelles sont parfois jugĂ©es un peu effrayantes aussi. Parce que les Chinois ont un rapport au vivant diffĂ©rent du nĂŽtre.
Câest-Ă -dire? Tu vois lâanimal vivant au marchĂ©, les poissons dans lâaquarium, ils sont abattus devant toi. Dans les annĂ©es 1990, le pouvoir dâachat explosait et les riches avaient les moyens dâassouvir des fantasmes parfois un peu pervers. Il y a eu des trucs assez dĂ©gueulasses. Certains restaurants Ă©taient quasiment des zoos, on pouvait choisir de manger un zĂšbre ou un crocodile, ou mĂȘme parfois des fĂ©lins ; câĂ©tait complĂštement fou. Câest le fantasme de sâapproprier le vivant et son Ă©nergie, comme pour les cornes de rhinocĂ©ros, dont certaines personnes pensent quâelles sont aphrodisiaques. Nous, on est dans un tout autre rapport au vivant, on essaye plutĂŽt de masquer le lien entre lâanimal et le produit. Lâaboutissement de cela, câest le hamburger: tu nâas pas dâos, câest tout mou, tu ne peux pas le relier Ă un animal. On assiste Ă la mĂȘme logique Ă propos des poissons: dĂ©sormais, lâoffre de poissons en filets est devenue majoritaire par rapport aux poissons entiers. Dans dix ans, le petit commis de cuisine, il ne saura mĂȘme plus la gueule quâont les poissons...
(Un cuisinier apporte un plat oĂč les pommes de terre de lâĂźle de RĂ© ont Ă©tĂ© cuites comme des gnocchis, dans un beurre salĂ© dorĂ© et Ă lâodeur profonde.)
Ăa, câest du beurre de baratte Ă la crĂšme crue de Monsieur Lemarchand, qui Ă©lĂšve des vaches Froment du LĂ©on, une race ancienne. Ce beurre, câest une merveille. (Sâadressant au cuisinier) On a un seau de beurre quelque part pour montrer Ă monsieur? (Sâadressant Ă Society) Vous allez voir, câest un truc de dingue.
Câest ça que lâon appelle âfaire une cuisine de produitsâ? Je suis nĂ© Ă la campagne, donc jâai le goĂ»t des bonnes choses implantĂ© en moi. Jâai eu une enfance complĂštement liĂ©e Ă la nature, on allait dans les bois ramasser des champignons, des framboises, des myrtilles, des salades sauvages. Moi, je nâallais pas faire les âcoursesâ, ça nâexistait pas quand jâĂ©tais enfant, il nây avait pas de magasin. Jâallais simplement chercher le lait Ă la traite des vaches, la farine au moulin, la volaille chez le voisin... Il y avait une forme de profusion, dâopulence, et en mĂȘme temps, une forme de sobriĂ©tĂ© ; câĂ©tait frugal. Quand on prĂ©parait une belle volaille le week-end, on mangeait trois jours dessus, quoi. Câest une maniĂšre dâhonorer le produit que je tiens Ă reproduire aujourdâhui dans ma cuisine. On a un rapport trĂšs respectueux au produit, rien nâest jetĂ©. Et ce que jâessaye de partager avec mes Ă©quipes, câest ce goĂ»t des produits dâexception, trĂšs pointu et trĂšs prĂ©cis. Tout porte la marque dâun producteur. MĂȘme le liquide vaisselle! Non, je dĂ©conne⊠Mais si on pouvait, ce serait comme ça.
Ăa ressemblait Ă quoi, la commune de Renaison, dans la Loire, oĂč vous avez grandi? CâĂ©tait la campagne, il nây avait pas grand-chose Ă faire. Je me sentais un peu enfermĂ©. Je pense que dans ma prime jeunesse, il y a deux choses qui mâont permis de mâĂ©vader: les livres âje lisais beaucoup, la BibliothĂšque verte, les Bob Morane et un peu de science-fictionâ et la riviĂšre, Ă cĂŽtĂ© de la maison. Je fabriquais des radeaux, jâallais braconner des truites, je retournais des cailloux et je voyais des mondes entiers. Des aventures minuscules mais qui, Ă lâĂ©chelle de lâenfance, sont gigantesques.
Pourtant, vous ĂȘtes parti. CâĂ©tait trop Ă©triquĂ© pour moi. Jâen ai pris pleinement conscience en rĂ©visant mon bac. JâĂ©coutais lâĂ©mission Pop Club, de JosĂ© Artur, qui Ă©tait diffusĂ©e tous les soirs de la semaine sur France Inter. CâĂ©tait une Ă©mission Ă©norme, un peu intellectuelle, intelligente, foisonnante, avec de la musique, de la littĂ©rature, beaucoup de choses. JosĂ© Artur Ă©tait dâailleurs un personnage hors norme, un peu punk. Un soir, Ă un moment, il dit: âLa France profonde qui dĂ©bute Ă Montluçon et se termine Ă Roanne.â Et lĂ , je me dis: âWow, youâre talking to me!â Jâavais dĂ©jĂ des doutes, hein! (Rires)
(Arrive le homard mi-cru, mi-cuit, lâun de ses plats signature.)
Elle est nĂ©e comment, cette idĂ©e de plat? Dâun constat que je me suis fait: âPutain, câest fou parce que le homard, câest le produit le plus emblĂ©matique de la trĂšs haute cuisine et pourtant, la plupart du temps, il est mal cuit, ou trop cuit.â Souvent, câest la mayonnaise qui reste le meilleur dans le homard, si tu vois ce que je veux dire. Ă lâinverse, je trouvais que la langoustine, un autre grand produit de la cuisine française, Ă©tait rarement ratĂ©e, elle, parce que les gens nâosent pas trop la cuire. Câest comme ça que mâest venue lâidĂ©e du homard cru, qui est plutĂŽt une spĂ©cialitĂ© de la cuisine japonaise. Pour lâimposer en France, je me suis dit quâil fallait un ambassadeur, et cet ambassadeur, dans la cuisine française, câest le beurre. Câest lui qui va aider Ă faire croire que le homard est cuit. VoilĂ comment on fait: on grille les carapaces du homard, et on met le beurre dedans pour faire un enfleurage, comme en parfumerie ; le beurre va prendre les molĂ©cules du goĂ»t du grillĂ© et du homard. Et puis, pour complĂ©ter le tableau, on sert le homard tiĂšde, en le ramenant Ă tempĂ©rature de bouche, Ă 35°C, dans le beurre. Quand on le mange, le cerveau pense donc quâil est cuit, parce que ça a le goĂ»t du homard grillĂ© et la bouche sent que câest chaud. Pourtant, le homard est totalement cru!
âLE MICHELIN, CâEST UNE VIEILLE BOURGEOISE DE PROVINCE, FAUT PAS OUBLIER QUâELLE VIENT DE CLERMONTFERRAND, DONC ELLE AIME BIEN SES HABITUDES, AVEC SON PETIT CONFORTâ
Quâest-ce qui vous a poussĂ©, Ă 54 ans, aprĂšs des annĂ©es dans dâautres secteurs, Ă ouvrir votre restaurant? Au dĂ©but des annĂ©es 2010, jâavais un blog sur lequel je faisais des chroniques gastronomiques, et puis je faisais aussi un peu de radio sur France Culture, jâanimais lâĂ©mission On ne parle pas la bouche pleine avec mon ami Alain Kruger. Un jour, on est en train dâenregistrer et je me dis: âCâest bien, je raconte des trucs, mais jâai envie de le faire moi-mĂȘme, dâouvrir un restaurant oĂč jâaimerais manger tous les jours.â
Il nây en avait pas, Ă lâĂ©poque? La âscĂšne gastronomiqueâ nâĂ©tait pas comme aujourdâhui. Le Fooding en Ă©tait Ă ses prĂ©mices, la culture de la bistronomie nâavait pas vraiment dĂ©marrĂ©. Aujourdâhui, Ă Paris, tu as 450 restaurants Ă tous les prix, oĂč tu peux trĂšs bien manger. Mais Ă lâĂ©poque, il nây en avait pas tant que ça, et quand jâallais au restaurant, je mâennuyais. Il nây avait que de la cuisine morte, de la cuisine mise en place. Un des seuls endroits que jâadorais, câĂ©tait lâArpĂšge, dâAlain Passard. Je voulais faire une cuisine avec cette mĂȘme qualitĂ©, cette mĂȘme Ă©nergie, cette mĂȘme vivacitĂ© que je voyais chez Passard, tout en permettant de ne venir manger quâune assiette au comptoir, quoi, sans avoir tout le tralala et toute la longueur dâun repas gastro.
Et donc vous avez ouvert Table, en 2013. Jâai ouvert le 11 avril, aprĂšs pas mal de travaux. La configuration de Table Ă©tait bien plus simple quâaujourdâhui, jâĂ©tais tout seul derriĂšre les fourneaux, avec une personne au service et une autre Ă la plonge. CâĂ©tait une cuisine assez simple aussi: trois entrĂ©es, deux plats, deux desserts. Avec un petit menu qui devait ĂȘtre Ă 22 euros au dĂ©part âĂ lâĂ©poque, le quartier (dans le XII e arrondissement de Paris, proche de la gare de Lyon, ndlr) Ă©tait encore populaire. Jâai mis environ trois ans pour arriver Ă mettre dans lâassiette ce que jâavais dans la tĂȘte. Heureusement que je nâavais pas encore trop de clients, car je devais apprendre deux mĂ©tiers trĂšs diffĂ©rents en mĂȘme temps: chef cuisinier et restaurateur. Câest trĂšs complexe. Il faut suivre toutes les tables, faire le mapping (scanner lâenvironnement autour de soi, ndlr) de tout le resto, avoir conscience de ce qui sâest passĂ© avant, de ce qui se passe pendant, de ce qui va se passer aprĂšs, et en mĂȘme temps ĂȘtre capable dâavoir une conversation avec tes clients. Câest un sacrĂ© entraĂźnement du cerveau.
Treize ans plus tard, on nâest plus tout Ă fait sur la mĂȘme gamme de prix: 480 euros le menu, midi comme soir. Ce nâest pas un peu excessif? Je ne suis pas plus cher que dâautres deux Ă©toiles. Regardez donc les prix chez Guy Savoy, Ă La Monnaie de Paris (760 euros le menu, ndlr)⊠Et puis, what the fuck? MĂȘme si jâĂ©tais Ă 3 000 euros mais que je continuais dâafficher complet et que tout le monde Ă©tait content, oĂč est le problĂšme?
Ăa veut dire que câest une expĂ©rience rĂ©servĂ©e Ă une toute petite catĂ©gorie de population, de fait⊠LâĂ©conomie de la restauration, câest trĂšs compliquĂ©, et moi, je nâai pas de financier qui remet un million dâeuros Ă la fin de lâannĂ©e. Aujourdâhui, jâemploie 18 personnes, et le plus petit salaire, câest le plongeur, Ă 2 000 euros net par mois. Jâai Ă peu prĂšs 800 000 euros de masse salariale par an avec les charges. Dans un deux Ă©toiles, en principe, il y a plutĂŽt 40 personnes en moyenne, sauf que sur les 40, il y en a dix qui sont des stagiaires Ă 450 balles par mois, et les plongeurs, ils sont Ă 1 450. Il nây a que le chef de cuisine qui est plutĂŽt pas mal payĂ©. Moi, je paye mes employĂ©s pour quâils puissent habiter dans le quartier ou autour, pour quâils aient une vraie vie. On travaille 35 heures, on fait sept services par semaine, donc je donne trois jours de congĂ©s consĂ©cutifs: samedi, dimanche et lundi. Je donne sept semaines de vacances, alors que la loi, câest cinq. Je prends soin de mes Ă©quipes, de tout le monde.
Vous avez deux Ă©toiles au Guide Michelin, mais on a lâimpression que vous ĂȘtes plus reconnu Ă lâĂ©tranger quâen France⊠Oui, 90% de mes clients viennent de lâĂ©tranger. Quelque part, un autodidacte, il nâest jamais vraiment prophĂšte en son pays. Ici, les gens font semblant de ne pas me connaĂźtre, mais vu le nombre de chefs que jâinspireâŠ
On vous le reproche, ce cĂŽtĂ© autodidacte? Bien sĂ»r. Dans le petit milieu de la gastronomie française, quâun gars soit devenu chef Ă 54 ans, câest inconcevable. Si je continuais Ă rĂŽtir des poulets Ă la broche, Ă faire un peu de charcuterie et une mousse au chocolat, le tout servi dans un menu Ă 20 balles, avec des vins natures Ă 4 euros le verre, tout le monde crierait au gĂ©nie, pas de problĂšme. Mais que jâaie osĂ© prĂ©tendre faire du fine dining, avec un menu Ă 480 balles, lĂ par contre⊠Câest le pĂ©chĂ© originel de lâautodidacte: tu ne peux pas prĂ©tendre appartenir Ă la cour des grands. Et je les comprends, parce que câest ouvrir la porte dâun monde trĂšs fermĂ© en disant: âEn fait, si, vous pouvez le faire!â Quand jâai eu ma deuxiĂšme Ă©toile, il y a des chefs dont je tairai les noms qui sont venus ici mâinsulter en me disant: âMais pour qui tu te prends? Tu ne seras jamais chef.â Je ne peux pas leur en vouloir parce que dâune certaine façon, ils ont raison. Ils ont commencĂ© Ă 14 ans, ils en ont chiĂ©, et eux, ils nâauront peut-ĂȘtre jamais dâĂ©toile, ils nâauront jamais ma notoriĂ©tĂ© ni mon succĂšs, ils nâauront jamais un restaurant plein. Ils nâauront pas tout ça. Donc ils ont le droit dâĂȘtre en colĂšre, je le conçois. Mais ils sont cons, parce quâils auraient surtout le droit de se poser les bonnes questions.
Vous ĂȘtes assez discret dans les mĂ©dias, on ne vous a jamais vu participer Ă Top Chef, par exemple. Je ne suis pas un mondain, je nâai aucun plaisir à ça. Je suis timide, je ne me sens pas Ă ma place. Et puis ce nâest pas mon univers. Il y a dix ans (en 2018, ndlr), jâavais dit Ă deux journalistes de LibĂ©: âTop Chef est Ă la gastronomie ce que la pornographie est Ă lâamour.â La formule avait fait scandale. Ă lâĂ©poque, on mâavait proposĂ© de participer et on mâavait envoyĂ© des DVD pour que je visionne lâĂ©mission. Jâavais trouvĂ© ça insupportable! LâannĂ©e derniĂšre, ils mâont de nouveau appelĂ©. Jâai remerciĂ© et jâai dĂ©clinĂ©, et la fille de la production a dit: âMais vous savez, on peut construire des Ă©preuves juste pour vous, autour de ce que vous pensez.â Jâai rĂ©pondu: âMais depuis quand la cuisine est une Ă©preuve?â Ăa sâest arrĂȘtĂ© lĂ .
Les concours, ce nâest pas votre truc? Vous avez dĂ©jĂ vu des MOF (meilleurs ouvriers de France, ndlr) ou des Bocuse dâOr devenir de grands chefs, vous? Moi, jamais. Ils nâont pas dâidĂ©es, ce sont les gens les plus boring de la terre! Allez manger chez Geranium Ă Copenhague (le restaurant du chef danois Rasmus Kofoed, ndlr). Il a eu lâargent, le bronze et lâor au Bocuse dâOr, mais câest lâendroit le plus boring de la terre. Tâas juste envie de te suicider en sortant!
La troisiĂšme Ă©toile, câest un objectif pour vous? Je ne fais pas de la cuisine pour avoir des Ă©toiles ou des distinctions, mais pour rendre heureux mes clients. Cela dit, pour mes Ă©quipes, je pense que câest un objectif, oui. Mais ça ne dĂ©pend pas que de nous, ça dĂ©pend aussi de la souplesse dâesprit des gens du Michelin⊠Les inspecteurs, ce sont des gens de 60 balais quand mĂȘme un peu vieux jeu, avec des codes Ă lâancienne. Le Michelin, câest une vieille bourgeoise de province, faut pas oublier quâelle vient de Clermont-Ferrand, donc elle aime bien ses habitudes, avec son petit confort. Leur comprĂ©hension de la cuisine nâest pas forcĂ©ment la mĂȘme que la mienne. Je veux dire, si jâĂ©tais dans le VIIIe arrondissement et que je faisais la mĂȘme cuisine en Ă©tant installĂ© dans un grand hĂŽtel, on les aurait dĂ©jĂ , les trois Ă©toiles! Dans lâest parisien, il nây a jamais eu dâautres deux Ă©toiles jusquâĂ cette annĂ©e (Virtus, situĂ© Ă©galement dans le XII e arrondissement)... AprĂšs, si jâĂ©tais installĂ© dans nâimporte quel autre pays, il nây aurait pas de dĂ©bat. Ă lâĂ©tranger, le Michelin prend plus de risques, il peut donner une Ă©toile Ă un restaurant de tacos au Mexique ou Ă une fille qui fait des omelettes sans intĂ©rĂȘt Ă Bangkok âcâest de la gĂ©opolitique aussi, le Michelin. Mais ici, en France et Ă Paris, câest une autre histoire. On est au cĆur du rĂ©acteur. Câest lâimage de la France Ă lâĂ©tranger.
âLA CUISINE, CâEST TOUJOURS UNE HISTOIRE DE MĂLANGE, ENTRE LES ĂPOQUES ET ENTRE LES GENS. CâEST POUR ĂA QUE JE TROUVE ABERRANT DE PARLER DE âCUISINE DE TERROIRâ, ĂA NâA AUCUN SENSâ
Vous diriez que Paris nâest plus la ville oĂč on mange le mieux au monde, aujourdâhui? Non, depuis longtemps. Câest ce quâon fait croire aux gens, câest une sorte de fantasme quâon a envie dâentretenir, mais en termes de crĂ©ativitĂ© et dâexpĂ©riences, il se passe plein dâautres choses ailleurs. Ă Londres, il y a une richesse et une diversitĂ© dingues, avec une inspiration du cĂŽtĂ© de la cuisine africaine. En Espagne, en Italie, Ă Copenhague, il y a plein de tentatives aussi. Paris, câest une ville qui garde une offre trĂšs importante, bien sĂ»r, mais oĂč la qualitĂ© nâest plus ce quâelle prĂ©tend ĂȘtre. Dans quel palace on mange bien, aujourdâhui, Ă Paris?
On nây a pas forcĂ©ment nos habitudes, Ă vrai direâŠParis, ça a Ă©tĂ© la ville de la grande cuisine de palace. Ăa fait partie des choses qui ont fait rĂȘver le monde entier. Mais aujourdâhui, le Plaza, câest pliĂ©, le George V, tout le monde sâen branle⊠Il nây a plus rien nulle part, ça a disparu. Et câest embĂȘtant parce que câest lĂ que devrait prĂ©cisĂ©ment rĂ©sider un certain faste de la grande cuisine française. Si on ne peut plus se le permettre dans les palaces, dont lâĂ©conomie ne rĂ©side pas uniquement sur le restaurant, on ne peut plus le faire nulle part. Le problĂšme, câest quâaujourdâhui, les palaces sont gĂ©rĂ©s par des comptables et que plus personne nâa lâaudace de pousser plus loin.
(Câest lâheure du pigeon rĂŽti sur le coffre, accompagnĂ© de petits pois et dâasperges vertes.)
LĂ , ce que vous allez dĂ©guster, câest un goĂ»t quâon vient dâinventer. En tout cas, je nâavais jamais rien goĂ»tĂ© dâĂ©quivalent. Câest un jus de cosses de petits pois, infusĂ© de camomille et montĂ© au beurre pour servir de sauce, sur laquelle jâai utilisĂ© du chocolat rĂąpĂ© comme poivre noir. Il y a un travail sur lâamertume de la camomille, mais en mĂȘme temps, elle est trĂšs florale et elle est compensĂ©e par le sucrĂ© du petit pois et la suavitĂ© du pigeon. Quand tu regardes la construction des plats, câest toujours pour aller tamponner les saveurs, essayer dâĂ©quilibrer. Tu as de lâamertume, tu mets un peu de sucre. Câest un peu lâhistoire de la cuisine française. Le meilleur exemple, câest le foie gras avec une gelĂ©e de sauternes ou une confiture dâoignons.
On a lâimpression que lâamertume a de plus en plus la cote, non? Lâamertume, câest le dernier degrĂ© de lâĂ©ducation du palais, ça nĂ©cessite dâavoir une grande culture culinaire. Parce que lâamertume, historiquement, dans ton cerveau reptilien, câest associĂ© au danger, au poison! Il y a des tonnes de gens qui sont morts en goĂ»tant des choses amĂšres depuis des millĂ©naires, ça nĂ©cessite donc de sâaffranchir de cette idĂ©e-là ⊠Ce nâest pas du tout un marqueur classique de la cuisine française, dâailleurs. En la matiĂšre, les meilleurs restent les Italiens, parce quâils ont cette culture-lĂ , avec les salades ou avec tous leurs alcools et les amari.
Vous disiez que le Michelin Ă©tait âune vieille bourgeoise de provinceâ. Que reprĂ©sente pour vous lâautre classement de rĂ©fĂ©rence: 50 Best? Câest autre chose. On quitte la France, on est dans lâagitation du monde. Le monde pulse, et pas forcĂ©ment comme on aurait envie quâil pulse. On est dans une forme un peu stridente de la gastronomie, qui vient de plein dâendroits de la planĂšte, un peu comme une espĂšce de maelstrom, comme ça. Donc dâun cĂŽtĂ©, tu as le 50 Best, une espĂšce de boule Ă neige que tu agites et Ă chaque fois ça retombe un peu diffĂ©remment, et de lâautre, le Michelin, qui sâaffranchit de nos temporalitĂ©s. Tout le monde est toujours pressĂ©, tout le monde veut toujours avoir une Ă©toile, puis tout de suite une deuxiĂšme Ă©toile. Le Michelin, câest une autre narration et, quelque part, il sâhonore de sa constance. Ce sont des gens sĂ©rieux, quand mĂȘme.
âEST-CE QU'UN PROF DE DESSIN QUI SAIT PARFAITEMENT DESSINER FAIT UN GRAND ARTISTE? UN CHEF, C'EST PAS JUSTE LA TECHNIQUEâ
Mais alors la gastronomie française est un peu figĂ©e? Ăa Ă©vite les erreurs qui peuvent ĂȘtre des engouements de mode, mais ça peut aussi donner la sensation dâune cuisine un peu corsetĂ©e, oui.
Vous dites malgrĂ© tout constater une sorte de dĂ©monĂ©tisation des classements. Câest un avis trĂšs personnel, mais je le constate. Je suis Ă la tĂȘte dâun Ă©tablissement qui est depuis trois ans dans le top 10 mondial selon 50 Best. On devrait avoir la queue dehors. Avant, on Ă©tait complets trois mois Ă lâavance, et tous les soirs, jâavais une quinzaine de personnes sur liste dâattente. Ăa a Ă©tĂ© comme ça pendant trois ans. Cette annĂ©e, je remplis, mais juste, je nâai pas de liste dâattente, jâai de la place pour la semaine prochaine. Donc on sent bien que lâimpact de ces classements-lĂ a commencĂ© Ă dĂ©cliner et ça nâa rien Ă voir avec Table. Câest pareil chez tous mes copains un peu partout dans le monde entier. Tout le monde sâest tellement emparĂ© du sujet de la gastronomie pour faire venir le tourisme, ça a Ă©tĂ© tellement retravaillĂ© dans tous les plans de communication, que câest devenu un monde un peu confus. De nombreux endroits se sont inventĂ© une histoire et un patrimoine gastronomique, comme le PĂ©rou, par exemple. Sauf quâen rĂ©alitĂ©, Ă part de lâalpaga, de la pomme de terre et du maĂŻs bouilli, il nây a rien! HonnĂȘtement, je crois que jâai rarement aussi mal mangĂ© quâau PĂ©rou⊠Cette promotion Ă tout-va, jâai lâimpression quâelle tue un peu la poule aux Ćufs dâor, quoi.
(Vient, en mignardise, lâautre mets iconique de Table, la cĂ©lĂšbre tartelette au chocolat, aux cĂąpres et au caviar.)
Quand jâĂ©tais petit, mon goĂ»ter, câĂ©tait toujours une tranche de pain de campagne, du beurre âdoux, parce quâĂ Renaison, il nây avait pas de beurre demi-selâ et du chocolat Menier quâon rĂąpait en copeaux Ă lâĂ©pluche-lĂ©gumes. Un jour, avec le chef Jacques Genin, on est chez Claudio Corallo (cĂ©lĂšbre producteur de cacao italien, ndlr), qui nous fait goĂ»ter ce mĂ©lange de fĂšves de cacao crues et de cĂąpres quâil sert pour assaisonner des poissons, et câĂ©tait assez merveilleux. Jacques, lui, proposait dĂ©jĂ une tarte chocolat-cĂąpres, mais moi, je trouvais quâil manquait un truc, il manquait ce sel. Ces notes ionisĂ©es, un peu limoneuses, comme quand tu pĂȘches une truite et que tu la sors de lâeau, il y a cette odeur particuliĂšre, ça sent bon la riviĂšre. Et le caviar frais, câest exactement ça.
Quâest-ce qui fait un grand chef, selon vous? Ce nâest pas juste la technique. Ce qui fait un grand chef, câest ce quâil veut raconter. Ses intuitions, sa profondeur de connaissance de lâhistoire, de la cuisine, des produits, des pratiques du monde entier. Bien sĂ»r que câest un truc intellectuel! Mais comme tout. Est-ce quâun prof de dessin qui sait parfaitement dessiner fait un grand artiste? Est-ce quâun virtuose de la musique qui peut jouer les yeux fermĂ©s Ă toute vitesse fait un grand interprĂšte? Pas toujours. Il faut quâĂ un moment, le plat dont tu as inventĂ© lâhistoire, ton client le mange, et quâil nây ait aucune distance entre lâhistoire que tu racontes et ce quâil y a dans lâassiette.
Quelle est la particularitĂ© de vos histoires? Je dirais que câest de savoir rester ancrĂ© dans la tradition de la grande cuisine classique bourgeoise française, celle du milieu des XIXe et XXe siĂšcles, tout en lâamenant dans une forme plus contemporaine. Dans ma cuisine, il y a toujours un hĂ©ritage extrĂȘmement classique que jâaime apprĂ©hender Ă lâaune dâaujourdâhui, parce que ma pensĂ©e est profondĂ©ment ancrĂ©e dans 2026. Mon succĂšs vient de lĂ , du fait que jâai eu 1 000 vies et expĂ©rimentĂ© des tonnes de choses, voyagĂ© dans le monde entier. Que jâai mangĂ© partout et cherchĂ© Ă comprendre. La cuisine, câest toujours une histoire de mĂ©lange, entre les Ă©poques et entre les gens. Câest pour ça que je trouve aberrant de parler de âcuisine de terroirâ, ça nâa aucun sens. DĂ©couvrir un goĂ»t nouveau, câest accepter de se dĂ©cloisonner, de sortir de sa case, câest une ouverture au monde. La cuisine, câest la seule chose qui puisse tous nous rĂ©unir, parce que, in fine, câest accepter de partager la mĂȘme chose au mĂȘme moment. âą TOUS PROPOS RECUEILLIS PAR BB ET AJ
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