ENTRETIEN

VERJUS PASSE À TABLE story

entité 18/38 · identifiant 1660217

entityMetadata

identifier1660217
titleVERJUS PASSE À TABLE
sectionENTRETIEN
subSection—
typestory
characterCount26137
wordCount4837

Analyse sémantique lex

Entités nommées

MAGASIN DE PORCELAINE Californie TaĂŻwan Taichung Shenzhen Canton Chine Danemark PĂ©rou Hong Kong Shanghai Renaison Loire Montluçon Roanne France Paris ArpĂšge Table XII e arrondissement de Paris La Monnaie de Paris Copenhague Clermont-Ferrand VIII e arrondissement Virtus Bangkok Londres Plaza LE CLASSEMENT INTERNATIONAL LE MONDE POLICÉ DE LA HAUTE GASTRONOMIE World's 50 Best Restaurants Society France Inter France Culture Guide Michelin LibĂ© MOF Bocuse d'Or Michelin VERJUS BRUNO VERJUS Chinois Monsieur Lemarchand JosĂ© Artur ELLE VIENT DE CLERMONTFERRAND Alain Kruger Alain Passard Rasmus Kofoed George V PROF DE DESSIN Jacques Genin Claudio Corallo BB AJ

Sujets

Bruno Verjus
Restaurant Table
Gastronomie française
World's 50 Best Restaurants
Guide Michelin

Fichier PDF & production

🔒 H_SOCIETY_20260730_00286_O
IDAXZEtrbDFFeEdyUHRPdVFmWHBSQ20wVFBkZE92bmdmaFU2OTJodzlUN0hHblJ

SEALTXNSUjJiMnRNTWxpOEhMQVVBaDZTQUNBV2UxUTFWeDV5bUdqOHVMOFByOD0


Pages 40, 41, 42, 43, 44, 45, 46 du magazine — se connecter pour les voir.

text 1660217_k1 VERJUS PASSE À TABLE

BRUNO VERJUS, DONT LE RESTAURANT TABLE EST LE MEILLEUR DE FRANÇAIS SELON LE CLASSEMENT INTERNATIONAL 50 BEST, A DÉBARQUÉ À 54 ANS DANS LE MONDE POLICÉ DE LA HAUTE GASTRONOMIE AVEC UN GROS EGO, UNE VESTE VERT SAPIN ET UNE VOIX DE BARYTON. AUTANT DIRE COMME UN ÉLÉPHANT DANS UN MAGASIN DE PORCELAINE.

Par BARNABÉ BINCTIN ET ARTHUR JEANNE

ar-1660217-tf-64440277-1-notext.jpg

Avant de voir votre Ă©tablissement parmi les premiers du classement World’s 50 Best Restaurants –10e en 2023, 3e en 2024, 8e en 2025–, vous avez d’abord fait carriĂšre dans l’import-export en Chine. DrĂŽle de reconversion, tout de mĂȘme. Je suis d’abord parti en Californie, au dĂ©but des annĂ©es 1980, pour bosser dans les puces Ă©lectroniques, durant les annĂ©es mythiques des premiers ordinateurs. Il y avait comme un revival de l’époque du gold rush (la ruĂ©e vers l’or, ndlr) avec l’émergence de la tech. J’allais rĂ©guliĂšrement Ă  TaĂŻwan, Ă  Taichung, oĂč ces puces Ă©taient fabriquĂ©es. C’est lĂ  qu’était vraiment le centre de la tech mondiale, en rĂ©alitĂ©. J’ai vite pris conscience que tout allait se passer lĂ , que ça allait devenir ‘l’usine du monde’, et je me suis dit que ça allait ĂȘtre assez extraordinaire Ă  vivre. À l’époque, Shenzhen, c’était encore un authentique port de pĂȘche, avec de l’agriculture partout autour. Tu n’avais mĂȘme pas de route. Et quand tu allais Ă  Canton, il n’y avait pas d’électricitĂ©, tu n’avais que des vĂ©los partout, et un seul hĂŽtel. Je me suis installĂ© en Chine, j’y ai montĂ© une entreprise, et j’ai assistĂ© Ă  la mĂ©tamorphose du pays, observant les villes et les routes se construire nuit et jour. J’y suis restĂ© 18 ans au total.

Et vous avez dĂ©couvert la cuisine chinoise par la mĂȘme occasion? Les Chinois sont comme nous: obsĂ©dĂ©s par la cuisine. Quand ils sont Ă  table, ils parlent de ce qu’ils ont mangĂ©, de ce qu’ils mangent et de ce qu’ils vont manger. Quand tu as rendez-vous avec un grand patron, qu’il soit 9h, 11h, 15h ou 20h, le premier truc qu’il te dit aprĂšs avoir bu une tasse de thĂ© et Ă©changĂ© les cartes de visites, c’est: ‘Allez, on va manger!’ La premiĂšre fois, ça fait quand mĂȘme bizarre de se retrouver Ă  table Ă  9h du mat’ devant un putain de repas
 C’est Ă©videmment pour te sonder et voir comment tu vas te comporter Ă  table, mais c’est aussi une maniĂšre de partager un moment et de se mettre dans un rapport holistique qui permet de construire quelque chose ensemble. Moi, je crois beaucoup Ă  ça: manger ensemble, c’est une façon d’appartenir Ă  la mĂȘme histoire, une façon de faire famille en quelque sorte. Si on remonte Ă  l’invention du repas, il y a vraiment cette idĂ©e de ‘Partageons quelque chose pour partager plus’. AprĂšs, Ă©videmment, l’ĂȘtre humain Ă©tant ce qu’il est, il y a la moitiĂ© de l’humanitĂ© qui en a profitĂ© pour assassiner ou empoisonner ceux qu’elle avait invitĂ©s Ă  manger


Qu’est-ce qui distingue aujourd’hui la gastronomie chinoise, selon vous? Il y a une grande culture gastronomique et une variĂ©tĂ© de cuisine absolument considĂ©rable Ă  travers la Chine, avec des rĂ©gions oĂč la nourriture est trĂšs Ă©picĂ©e et d’autres oĂč ils dĂ©testent le piment. Il faut aussi parler de TaĂŻwan, oĂč il y a une cuisine extraordinaire, avec de belles ressources, des fruits de mer, du chocolat... Il existe une vraie culture authentique du produit, il n’y a pas besoin de l’inventer, comme au Danemark ou au PĂ©rou. Pour moi, la Chine va devenir la prochaine grande destination de la gastronomie mondiale.

Qu’est-ce qui vous fait dire ça? On voit Ă©merger une gĂ©nĂ©ration de jeunes chefs qui commencent Ă  faire du vrai fine dining (de la cuisine raffinĂ©e, ndlr) autour de ces trois piliers: la qualitĂ© de la cuisine, la qualitĂ© du service et la qualitĂ© de la sommellerie. Je suis convaincu que les chefs les plus intĂ©ressants au monde sont actuellement Ă  Hong Kong, Ă  Shanghai, Ă  Shenzhen. Des gens qui font de la cuisine cantonaise de trĂšs grande qualitĂ© et tout un travail autour de cette identitĂ© rĂ©gionale, avec un vrai savoir-faire et un boulot gĂ©nial sur les crustacĂ©s et les fruits de mer. Leur principale difficultĂ©, c’est que ces cuisines ne bĂ©nĂ©ficient pas du mĂȘme marketing que d’autres et qu’elles sont parfois jugĂ©es un peu effrayantes aussi. Parce que les Chinois ont un rapport au vivant diffĂ©rent du nĂŽtre.

C’est-Ă -dire? Tu vois l’animal vivant au marchĂ©, les poissons dans l’aquarium, ils sont abattus devant toi. Dans les annĂ©es 1990, le pouvoir d’achat explosait et les riches avaient les moyens d’assouvir des fantasmes parfois un peu pervers. Il y a eu des trucs assez dĂ©gueulasses. Certains restaurants Ă©taient quasiment des zoos, on pouvait choisir de manger un zĂšbre ou un crocodile, ou mĂȘme parfois des fĂ©lins ; c’était complĂštement fou. C’est le fantasme de s’approprier le vivant et son Ă©nergie, comme pour les cornes de rhinocĂ©ros, dont certaines personnes pensent qu’elles sont aphrodisiaques. Nous, on est dans un tout autre rapport au vivant, on essaye plutĂŽt de masquer le lien entre l’animal et le produit. L’aboutissement de cela, c’est le hamburger: tu n’as pas d’os, c’est tout mou, tu ne peux pas le relier Ă  un animal. On assiste Ă  la mĂȘme logique Ă  propos des poissons: dĂ©sormais, l’offre de poissons en filets est devenue majoritaire par rapport aux poissons entiers. Dans dix ans, le petit commis de cuisine, il ne saura mĂȘme plus la gueule qu’ont les poissons...

(Un cuisinier apporte un plat oĂč les pommes de terre de l’üle de RĂ© ont Ă©tĂ© cuites comme des gnocchis, dans un beurre salĂ© dorĂ© et Ă  l’odeur profonde.)

Ça, c’est du beurre de baratte Ă  la crĂšme crue de Monsieur Lemarchand, qui Ă©lĂšve des vaches Froment du LĂ©on, une race ancienne. Ce beurre, c’est une merveille. (S’adressant au cuisinier) On a un seau de beurre quelque part pour montrer Ă  monsieur? (S’adressant Ă  Society) Vous allez voir, c’est un truc de dingue.

C’est ça que l’on appelle ‘faire une cuisine de produits’? Je suis nĂ© Ă  la campagne, donc j’ai le goĂ»t des bonnes choses implantĂ© en moi. J’ai eu une enfance complĂštement liĂ©e Ă  la nature, on allait dans les bois ramasser des champignons, des framboises, des myrtilles, des salades sauvages. Moi, je n’allais pas faire les ‘courses’, ça n’existait pas quand j’étais enfant, il n’y avait pas de magasin. J’allais simplement chercher le lait Ă  la traite des vaches, la farine au moulin, la volaille chez le voisin... Il y avait une forme de profusion, d’opulence, et en mĂȘme temps, une forme de sobriĂ©tĂ© ; c’était frugal. Quand on prĂ©parait une belle volaille le week-end, on mangeait trois jours dessus, quoi. C’est une maniĂšre d’honorer le produit que je tiens Ă  reproduire aujourd’hui dans ma cuisine. On a un rapport trĂšs respectueux au produit, rien n’est jetĂ©. Et ce que j’essaye de partager avec mes Ă©quipes, c’est ce goĂ»t des produits d’exception, trĂšs pointu et trĂšs prĂ©cis. Tout porte la marque d’un producteur. MĂȘme le liquide vaisselle! Non, je dĂ©conne
 Mais si on pouvait, ce serait comme ça.

Ça ressemblait Ă  quoi, la commune de Renaison, dans la Loire, oĂč vous avez grandi? C’était la campagne, il n’y avait pas grand-chose Ă  faire. Je me sentais un peu enfermĂ©. Je pense que dans ma prime jeunesse, il y a deux choses qui m’ont permis de m’évader: les livres –je lisais beaucoup, la BibliothĂšque verte, les Bob Morane et un peu de science-fiction– et la riviĂšre, Ă  cĂŽtĂ© de la maison. Je fabriquais des radeaux, j’allais braconner des truites, je retournais des cailloux et je voyais des mondes entiers. Des aventures minuscules mais qui, Ă  l’échelle de l’enfance, sont gigantesques.

Pourtant, vous ĂȘtes parti. C’était trop Ă©triquĂ© pour moi. J’en ai pris pleinement conscience en rĂ©visant mon bac. J’écoutais l’émission Pop Club, de JosĂ© Artur, qui Ă©tait diffusĂ©e tous les soirs de la semaine sur France Inter. C’était une Ă©mission Ă©norme, un peu intellectuelle, intelligente, foisonnante, avec de la musique, de la littĂ©rature, beaucoup de choses. JosĂ© Artur Ă©tait d’ailleurs un personnage hors norme, un peu punk. Un soir, Ă  un moment, il dit: ‘La France profonde qui dĂ©bute Ă  Montluçon et se termine Ă  Roanne.’ Et lĂ , je me dis: ‘Wow, you’re talking to me!’ J’avais dĂ©jĂ  des doutes, hein! (Rires)

(Arrive le homard mi-cru, mi-cuit, l’un de ses plats signature.)

Elle est nĂ©e comment, cette idĂ©e de plat? D’un constat que je me suis fait: ‘Putain, c’est fou parce que le homard, c’est le produit le plus emblĂ©matique de la trĂšs haute cuisine et pourtant, la plupart du temps, il est mal cuit, ou trop cuit.’ Souvent, c’est la mayonnaise qui reste le meilleur dans le homard, si tu vois ce que je veux dire. À l’inverse, je trouvais que la langoustine, un autre grand produit de la cuisine française, Ă©tait rarement ratĂ©e, elle, parce que les gens n’osent pas trop la cuire. C’est comme ça que m’est venue l’idĂ©e du homard cru, qui est plutĂŽt une spĂ©cialitĂ© de la cuisine japonaise. Pour l’imposer en France, je me suis dit qu’il fallait un ambassadeur, et cet ambassadeur, dans la cuisine française, c’est le beurre. C’est lui qui va aider Ă  faire croire que le homard est cuit. VoilĂ  comment on fait: on grille les carapaces du homard, et on met le beurre dedans pour faire un enfleurage, comme en parfumerie ; le beurre va prendre les molĂ©cules du goĂ»t du grillĂ© et du homard. Et puis, pour complĂ©ter le tableau, on sert le homard tiĂšde, en le ramenant Ă  tempĂ©rature de bouche, Ă  35°C, dans le beurre. Quand on le mange, le cerveau pense donc qu’il est cuit, parce que ça a le goĂ»t du homard grillĂ© et la bouche sent que c’est chaud. Pourtant, le homard est totalement cru!

“LE MICHELIN, C’EST UNE VIEILLE BOURGEOISE DE PROVINCE, FAUT PAS OUBLIER QU’ELLE VIENT DE CLERMONTFERRAND, DONC ELLE AIME BIEN SES HABITUDES, AVEC SON PETIT CONFORT”

Qu’est-ce qui vous a poussĂ©, Ă  54 ans, aprĂšs des annĂ©es dans d’autres secteurs, Ă  ouvrir votre restaurant? Au dĂ©but des annĂ©es 2010, j’avais un blog sur lequel je faisais des chroniques gastronomiques, et puis je faisais aussi un peu de radio sur France Culture, j’animais l’émission On ne parle pas la bouche pleine avec mon ami Alain Kruger. Un jour, on est en train d’enregistrer et je me dis: ‘C’est bien, je raconte des trucs, mais j’ai envie de le faire moi-mĂȘme, d’ouvrir un restaurant oĂč j’aimerais manger tous les jours.’

Il n’y en avait pas, Ă  l’époque? La ‘scĂšne gastronomique’ n’était pas comme aujourd’hui. Le Fooding en Ă©tait Ă  ses prĂ©mices, la culture de la bistronomie n’avait pas vraiment dĂ©marrĂ©. Aujourd’hui, Ă  Paris, tu as 450 restaurants Ă  tous les prix, oĂč tu peux trĂšs bien manger. Mais Ă  l’époque, il n’y en avait pas tant que ça, et quand j’allais au restaurant, je m’ennuyais. Il n’y avait que de la cuisine morte, de la cuisine mise en place. Un des seuls endroits que j’adorais, c’était l’ArpĂšge, d’Alain Passard. Je voulais faire une cuisine avec cette mĂȘme qualitĂ©, cette mĂȘme Ă©nergie, cette mĂȘme vivacitĂ© que je voyais chez Passard, tout en permettant de ne venir manger qu’une assiette au comptoir, quoi, sans avoir tout le tralala et toute la longueur d’un repas gastro.

Et donc vous avez ouvert Table, en 2013. J’ai ouvert le 11 avril, aprĂšs pas mal de travaux. La configuration de Table Ă©tait bien plus simple qu’aujourd’hui, j’étais tout seul derriĂšre les fourneaux, avec une personne au service et une autre Ă  la plonge. C’était une cuisine assez simple aussi: trois entrĂ©es, deux plats, deux desserts. Avec un petit menu qui devait ĂȘtre Ă  22 euros au dĂ©part –à l’époque, le quartier (dans le XII e arrondissement de Paris, proche de la gare de Lyon, ndlr) Ă©tait encore populaire. J’ai mis environ trois ans pour arriver Ă  mettre dans l’assiette ce que j’avais dans la tĂȘte. Heureusement que je n’avais pas encore trop de clients, car je devais apprendre deux mĂ©tiers trĂšs diffĂ©rents en mĂȘme temps: chef cuisinier et restaurateur. C’est trĂšs complexe. Il faut suivre toutes les tables, faire le mapping (scanner l’environnement autour de soi, ndlr) de tout le resto, avoir conscience de ce qui s’est passĂ© avant, de ce qui se passe pendant, de ce qui va se passer aprĂšs, et en mĂȘme temps ĂȘtre capable d’avoir une conversation avec tes clients. C’est un sacrĂ© entraĂźnement du cerveau.

Treize ans plus tard, on n’est plus tout Ă  fait sur la mĂȘme gamme de prix: 480 euros le menu, midi comme soir. Ce n’est pas un peu excessif? Je ne suis pas plus cher que d’autres deux Ă©toiles. Regardez donc les prix chez Guy Savoy, Ă  La Monnaie de Paris (760 euros le menu, ndlr)
 Et puis, what the fuck? MĂȘme si j’étais Ă  3 000 euros mais que je continuais d’afficher complet et que tout le monde Ă©tait content, oĂč est le problĂšme?

Ça veut dire que c’est une expĂ©rience rĂ©servĂ©e Ă  une toute petite catĂ©gorie de population, de fait
 L’économie de la restauration, c’est trĂšs compliquĂ©, et moi, je n’ai pas de financier qui remet un million d’euros Ă  la fin de l’annĂ©e. Aujourd’hui, j’emploie 18 personnes, et le plus petit salaire, c’est le plongeur, Ă  2 000 euros net par mois. J’ai Ă  peu prĂšs 800 000 euros de masse salariale par an avec les charges. Dans un deux Ă©toiles, en principe, il y a plutĂŽt 40 personnes en moyenne, sauf que sur les 40, il y en a dix qui sont des stagiaires Ă  450 balles par mois, et les plongeurs, ils sont Ă  1 450. Il n’y a que le chef de cuisine qui est plutĂŽt pas mal payĂ©. Moi, je paye mes employĂ©s pour qu’ils puissent habiter dans le quartier ou autour, pour qu’ils aient une vraie vie. On travaille 35 heures, on fait sept services par semaine, donc je donne trois jours de congĂ©s consĂ©cutifs: samedi, dimanche et lundi. Je donne sept semaines de vacances, alors que la loi, c’est cinq. Je prends soin de mes Ă©quipes, de tout le monde.

Vous avez deux Ă©toiles au Guide Michelin, mais on a l’impression que vous ĂȘtes plus reconnu Ă  l’étranger qu’en France
 Oui, 90% de mes clients viennent de l’étranger. Quelque part, un autodidacte, il n’est jamais vraiment prophĂšte en son pays. Ici, les gens font semblant de ne pas me connaĂźtre, mais vu le nombre de chefs que j’inspire


ar-1660217-tf-64440279-1-notext.jpg

On vous le reproche, ce cĂŽtĂ© autodidacte? Bien sĂ»r. Dans le petit milieu de la gastronomie française, qu’un gars soit devenu chef Ă  54 ans, c’est inconcevable. Si je continuais Ă  rĂŽtir des poulets Ă  la broche, Ă  faire un peu de charcuterie et une mousse au chocolat, le tout servi dans un menu Ă  20 balles, avec des vins natures Ă  4 euros le verre, tout le monde crierait au gĂ©nie, pas de problĂšme. Mais que j’aie osĂ© prĂ©tendre faire du fine dining, avec un menu Ă  480 balles, lĂ  par contre
 C’est le pĂ©chĂ© originel de l’autodidacte: tu ne peux pas prĂ©tendre appartenir Ă  la cour des grands. Et je les comprends, parce que c’est ouvrir la porte d’un monde trĂšs fermĂ© en disant: ‘En fait, si, vous pouvez le faire!’ Quand j’ai eu ma deuxiĂšme Ă©toile, il y a des chefs dont je tairai les noms qui sont venus ici m’insulter en me disant: ‘Mais pour qui tu te prends? Tu ne seras jamais chef.’ Je ne peux pas leur en vouloir parce que d’une certaine façon, ils ont raison. Ils ont commencĂ© Ă  14 ans, ils en ont chiĂ©, et eux, ils n’auront peut-ĂȘtre jamais d’étoile, ils n’auront jamais ma notoriĂ©tĂ© ni mon succĂšs, ils n’auront jamais un restaurant plein. Ils n’auront pas tout ça. Donc ils ont le droit d’ĂȘtre en colĂšre, je le conçois. Mais ils sont cons, parce qu’ils auraient surtout le droit de se poser les bonnes questions.

Vous ĂȘtes assez discret dans les mĂ©dias, on ne vous a jamais vu participer Ă  Top Chef, par exemple. Je ne suis pas un mondain, je n’ai aucun plaisir Ă  ça. Je suis timide, je ne me sens pas Ă  ma place. Et puis ce n’est pas mon univers. Il y a dix ans (en 2018, ndlr), j’avais dit Ă  deux journalistes de LibĂ©: ‘Top Chef est Ă  la gastronomie ce que la pornographie est Ă  l’amour.’ La formule avait fait scandale. À l’époque, on m’avait proposĂ© de participer et on m’avait envoyĂ© des DVD pour que je visionne l’émission. J’avais trouvĂ© ça insupportable! L’annĂ©e derniĂšre, ils m’ont de nouveau appelĂ©. J’ai remerciĂ© et j’ai dĂ©clinĂ©, et la fille de la production a dit: ‘Mais vous savez, on peut construire des Ă©preuves juste pour vous, autour de ce que vous pensez.’ J’ai rĂ©pondu: ‘Mais depuis quand la cuisine est une Ă©preuve?’ Ça s’est arrĂȘtĂ© lĂ .

Les concours, ce n’est pas votre truc? Vous avez dĂ©jĂ  vu des MOF (meilleurs ouvriers de France, ndlr) ou des Bocuse d’Or devenir de grands chefs, vous? Moi, jamais. Ils n’ont pas d’idĂ©es, ce sont les gens les plus boring de la terre! Allez manger chez Geranium Ă  Copenhague (le restaurant du chef danois Rasmus Kofoed, ndlr). Il a eu l’argent, le bronze et l’or au Bocuse d’Or, mais c’est l’endroit le plus boring de la terre. T’as juste envie de te suicider en sortant!

La troisiĂšme Ă©toile, c’est un objectif pour vous? Je ne fais pas de la cuisine pour avoir des Ă©toiles ou des distinctions, mais pour rendre heureux mes clients. Cela dit, pour mes Ă©quipes, je pense que c’est un objectif, oui. Mais ça ne dĂ©pend pas que de nous, ça dĂ©pend aussi de la souplesse d’esprit des gens du Michelin
 Les inspecteurs, ce sont des gens de 60 balais quand mĂȘme un peu vieux jeu, avec des codes Ă  l’ancienne. Le Michelin, c’est une vieille bourgeoise de province, faut pas oublier qu’elle vient de Clermont-Ferrand, donc elle aime bien ses habitudes, avec son petit confort. Leur comprĂ©hension de la cuisine n’est pas forcĂ©ment la mĂȘme que la mienne. Je veux dire, si j’étais dans le VIIIe arrondissement et que je faisais la mĂȘme cuisine en Ă©tant installĂ© dans un grand hĂŽtel, on les aurait dĂ©jĂ , les trois Ă©toiles! Dans l’est parisien, il n’y a jamais eu d’autres deux Ă©toiles jusqu’à cette annĂ©e (Virtus, situĂ© Ă©galement dans le XII e arrondissement)... AprĂšs, si j’étais installĂ© dans n’importe quel autre pays, il n’y aurait pas de dĂ©bat. À l’étranger, le Michelin prend plus de risques, il peut donner une Ă©toile Ă  un restaurant de tacos au Mexique ou Ă  une fille qui fait des omelettes sans intĂ©rĂȘt Ă  Bangkok –c’est de la gĂ©opolitique aussi, le Michelin. Mais ici, en France et Ă  Paris, c’est une autre histoire. On est au cƓur du rĂ©acteur. C’est l’image de la France Ă  l’étranger.

“LA CUISINE, C’EST TOUJOURS UNE HISTOIRE DE MÉLANGE, ENTRE LES ÉPOQUES ET ENTRE LES GENS. C’EST POUR ÇA QUE JE TROUVE ABERRANT DE PARLER DE ‘CUISINE DE TERROIR’, ÇA N’A AUCUN SENS”

Vous diriez que Paris n’est plus la ville oĂč on mange le mieux au monde, aujourd’hui? Non, depuis longtemps. C’est ce qu’on fait croire aux gens, c’est une sorte de fantasme qu’on a envie d’entretenir, mais en termes de crĂ©ativitĂ© et d’expĂ©riences, il se passe plein d’autres choses ailleurs. À Londres, il y a une richesse et une diversitĂ© dingues, avec une inspiration du cĂŽtĂ© de la cuisine africaine. En Espagne, en Italie, Ă  Copenhague, il y a plein de tentatives aussi. Paris, c’est une ville qui garde une offre trĂšs importante, bien sĂ»r, mais oĂč la qualitĂ© n’est plus ce qu’elle prĂ©tend ĂȘtre. Dans quel palace on mange bien, aujourd’hui, Ă  Paris?

On n’y a pas forcĂ©ment nos habitudes, Ă  vrai dire
Paris, ça a Ă©tĂ© la ville de la grande cuisine de palace. Ça fait partie des choses qui ont fait rĂȘver le monde entier. Mais aujourd’hui, le Plaza, c’est pliĂ©, le George V, tout le monde s’en branle
 Il n’y a plus rien nulle part, ça a disparu. Et c’est embĂȘtant parce que c’est lĂ  que devrait prĂ©cisĂ©ment rĂ©sider un certain faste de la grande cuisine française. Si on ne peut plus se le permettre dans les palaces, dont l’économie ne rĂ©side pas uniquement sur le restaurant, on ne peut plus le faire nulle part. Le problĂšme, c’est qu’aujourd’hui, les palaces sont gĂ©rĂ©s par des comptables et que plus personne n’a l’audace de pousser plus loin.

(C’est l’heure du pigeon rĂŽti sur le coffre, accompagnĂ© de petits pois et d’asperges vertes.)

LĂ , ce que vous allez dĂ©guster, c’est un goĂ»t qu’on vient d’inventer. En tout cas, je n’avais jamais rien goĂ»tĂ© d’équivalent. C’est un jus de cosses de petits pois, infusĂ© de camomille et montĂ© au beurre pour servir de sauce, sur laquelle j’ai utilisĂ© du chocolat rĂąpĂ© comme poivre noir. Il y a un travail sur l’amertume de la camomille, mais en mĂȘme temps, elle est trĂšs florale et elle est compensĂ©e par le sucrĂ© du petit pois et la suavitĂ© du pigeon. Quand tu regardes la construction des plats, c’est toujours pour aller tamponner les saveurs, essayer d’équilibrer. Tu as de l’amertume, tu mets un peu de sucre. C’est un peu l’histoire de la cuisine française. Le meilleur exemple, c’est le foie gras avec une gelĂ©e de sauternes ou une confiture d’oignons.

On a l’impression que l’amertume a de plus en plus la cote, non? L’amertume, c’est le dernier degrĂ© de l’éducation du palais, ça nĂ©cessite d’avoir une grande culture culinaire. Parce que l’amertume, historiquement, dans ton cerveau reptilien, c’est associĂ© au danger, au poison! Il y a des tonnes de gens qui sont morts en goĂ»tant des choses amĂšres depuis des millĂ©naires, ça nĂ©cessite donc de s’affranchir de cette idĂ©e-là
 Ce n’est pas du tout un marqueur classique de la cuisine française, d’ailleurs. En la matiĂšre, les meilleurs restent les Italiens, parce qu’ils ont cette culture-lĂ , avec les salades ou avec tous leurs alcools et les amari.

Vous disiez que le Michelin Ă©tait ‘une vieille bourgeoise de province’. Que reprĂ©sente pour vous l’autre classement de rĂ©fĂ©rence: 50 Best? C’est autre chose. On quitte la France, on est dans l’agitation du monde. Le monde pulse, et pas forcĂ©ment comme on aurait envie qu’il pulse. On est dans une forme un peu stridente de la gastronomie, qui vient de plein d’endroits de la planĂšte, un peu comme une espĂšce de maelstrom, comme ça. Donc d’un cĂŽtĂ©, tu as le 50 Best, une espĂšce de boule Ă  neige que tu agites et Ă  chaque fois ça retombe un peu diffĂ©remment, et de l’autre, le Michelin, qui s’affranchit de nos temporalitĂ©s. Tout le monde est toujours pressĂ©, tout le monde veut toujours avoir une Ă©toile, puis tout de suite une deuxiĂšme Ă©toile. Le Michelin, c’est une autre narration et, quelque part, il s’honore de sa constance. Ce sont des gens sĂ©rieux, quand mĂȘme.

“EST-CE QU'UN PROF DE DESSIN QUI SAIT PARFAITEMENT DESSINER FAIT UN GRAND ARTISTE? UN CHEF, C'EST PAS JUSTE LA TECHNIQUE”

Mais alors la gastronomie française est un peu figĂ©e? Ça Ă©vite les erreurs qui peuvent ĂȘtre des engouements de mode, mais ça peut aussi donner la sensation d’une cuisine un peu corsetĂ©e, oui.

Vous dites malgrĂ© tout constater une sorte de dĂ©monĂ©tisation des classements. C’est un avis trĂšs personnel, mais je le constate. Je suis Ă  la tĂȘte d’un Ă©tablissement qui est depuis trois ans dans le top 10 mondial selon 50 Best. On devrait avoir la queue dehors. Avant, on Ă©tait complets trois mois Ă  l’avance, et tous les soirs, j’avais une quinzaine de personnes sur liste d’attente. Ça a Ă©tĂ© comme ça pendant trois ans. Cette annĂ©e, je remplis, mais juste, je n’ai pas de liste d’attente, j’ai de la place pour la semaine prochaine. Donc on sent bien que l’impact de ces classements-lĂ  a commencĂ© Ă  dĂ©cliner et ça n’a rien Ă  voir avec Table. C’est pareil chez tous mes copains un peu partout dans le monde entier. Tout le monde s’est tellement emparĂ© du sujet de la gastronomie pour faire venir le tourisme, ça a Ă©tĂ© tellement retravaillĂ© dans tous les plans de communication, que c’est devenu un monde un peu confus. De nombreux endroits se sont inventĂ© une histoire et un patrimoine gastronomique, comme le PĂ©rou, par exemple. Sauf qu’en rĂ©alitĂ©, Ă  part de l’alpaga, de la pomme de terre et du maĂŻs bouilli, il n’y a rien! HonnĂȘtement, je crois que j’ai rarement aussi mal mangĂ© qu’au PĂ©rou
 Cette promotion Ă  tout-va, j’ai l’impression qu’elle tue un peu la poule aux Ɠufs d’or, quoi.

(Vient, en mignardise, l’autre mets iconique de Table, la cĂ©lĂšbre tartelette au chocolat, aux cĂąpres et au caviar.)

Quand j’étais petit, mon goĂ»ter, c’était toujours une tranche de pain de campagne, du beurre –doux, parce qu’à Renaison, il n’y avait pas de beurre demi-sel– et du chocolat Menier qu’on rĂąpait en copeaux Ă  l’épluche-lĂ©gumes. Un jour, avec le chef Jacques Genin, on est chez Claudio Corallo (cĂ©lĂšbre producteur de cacao italien, ndlr), qui nous fait goĂ»ter ce mĂ©lange de fĂšves de cacao crues et de cĂąpres qu’il sert pour assaisonner des poissons, et c’était assez merveilleux. Jacques, lui, proposait dĂ©jĂ  une tarte chocolat-cĂąpres, mais moi, je trouvais qu’il manquait un truc, il manquait ce sel. Ces notes ionisĂ©es, un peu limoneuses, comme quand tu pĂȘches une truite et que tu la sors de l’eau, il y a cette odeur particuliĂšre, ça sent bon la riviĂšre. Et le caviar frais, c’est exactement ça.

Qu’est-ce qui fait un grand chef, selon vous? Ce n’est pas juste la technique. Ce qui fait un grand chef, c’est ce qu’il veut raconter. Ses intuitions, sa profondeur de connaissance de l’histoire, de la cuisine, des produits, des pratiques du monde entier. Bien sĂ»r que c’est un truc intellectuel! Mais comme tout. Est-ce qu’un prof de dessin qui sait parfaitement dessiner fait un grand artiste? Est-ce qu’un virtuose de la musique qui peut jouer les yeux fermĂ©s Ă  toute vitesse fait un grand interprĂšte? Pas toujours. Il faut qu’à un moment, le plat dont tu as inventĂ© l’histoire, ton client le mange, et qu’il n’y ait aucune distance entre l’histoire que tu racontes et ce qu’il y a dans l’assiette.

Quelle est la particularitĂ© de vos histoires? Je dirais que c’est de savoir rester ancrĂ© dans la tradition de la grande cuisine classique bourgeoise française, celle du milieu des XIXe et XXe siĂšcles, tout en l’amenant dans une forme plus contemporaine. Dans ma cuisine, il y a toujours un hĂ©ritage extrĂȘmement classique que j’aime apprĂ©hender Ă  l’aune d’aujourd’hui, parce que ma pensĂ©e est profondĂ©ment ancrĂ©e dans 2026. Mon succĂšs vient de lĂ , du fait que j’ai eu 1 000 vies et expĂ©rimentĂ© des tonnes de choses, voyagĂ© dans le monde entier. Que j’ai mangĂ© partout et cherchĂ© Ă  comprendre. La cuisine, c’est toujours une histoire de mĂ©lange, entre les Ă©poques et entre les gens. C’est pour ça que je trouve aberrant de parler de ‘cuisine de terroir’, ça n’a aucun sens. DĂ©couvrir un goĂ»t nouveau, c’est accepter de se dĂ©cloisonner, de sortir de sa case, c’est une ouverture au monde. La cuisine, c’est la seule chose qui puisse tous nous rĂ©unir, parce que, in fine, c’est accepter de partager la mĂȘme chose au mĂȘme moment. ‱ TOUS PROPOS RECUEILLIS PAR BB ET AJ

image 1660217_k2 VERJUS PASSE À TABLE

srcar-1660217-tf-64440277-1-notext.jpg
dimensions1227 × 1600
position
copyrightGETTY / MANUEL BRAUN

image 1660217_k3 VERJUS PASSE À TABLE

srcar-1660217-tf-64440279-1-notext.jpg
dimensions1600 × 1121
position
copyrightGETTY / MANUEL BRAUN