C’EST ARRIVÉ PRÈS DE CHEZ VOUS

TempĂȘte de blanche sur Le Havre story

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Analyse sémantique lex

Entités nommées

Le Havre Havre Lille Troyes Beauvais Chicago Guayaquil Saint-Vincent-et-les-Grenadines Kingston Fort-de-France Dunkerque Anvers HAC Trésor public CGT Office anti-stupéfiants Ofast Irena Primeiro Comando da Capital PCC Parti communiste chinois QUENTIN D. Quentin D. Guillaume F. Alexis M. Mouhamadou S. Alexis M Iuta Allan Affagard Valérie Giard Jacques Croly Vincent Jacquemart Gabriel Feltran Pablo Escobar Joaquín Guzmån Kevin A.

Sujets

Trafic de cocaĂŻne
Port du Havre
Drogue
Criminalité organisée
Saisie de drogue

Fichier PDF & production

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Pages 49, 50, 51, 52 du magazine — se connecter pour les voir.

text 1660223_k1 TempĂȘte de blanche sur Le Havre

En mai dernier, neuf personnes Ă©taient jugĂ©es Ă  Lille pour avoir fait entrer de la cocaĂŻne au Havre. Mais derriĂšre ces pieds nickelĂ©s, c’est toute une chaĂźne sophistiquĂ©e qui opĂšre aujourd’hui en amont du port de la Manche.

Par JOACHIM BARBIER

AU HAVRE ET À LILLE

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QUENTIN D. BADGE À L’ENTRÉE DE LA ZONE PORTUAIRE DU HAVRE À EXACTEMENT 7H30 ce matin du lundi 10 janvier 2022. Comme chaque jour, il se place au contrĂŽle d’un chariot cavalier, utilisĂ© pour dĂ©placer les quelque 8 000 conteneurs qui arrivent quotidiennement sur les quais. Moins de 30 minutes plus tard, le docker a bougĂ© sa premiĂšre “boĂźte”, comme on les surnomme dans le mĂ©tier, un conteneur de 40 pieds arrivĂ© deux jours plus tĂŽt. Puis, dans la foulĂ©e, il en dĂ©place une autre pour la rapprocher de la premiĂšre. Rapidement, les personnes chargĂ©es de superviser les dĂ©placements depuis la tour de contrĂŽle constatent que ceux de Quentin D. ne correspondent pas Ă  ce qui est prĂ©vu. Et pour cause: il est connectĂ© Ă  deux canaux d’information. L’un, habituel et officiel, est une tablette qui lui indique les numĂ©ros des conteneurs Ă  bouger. L’autre, hors des radars, est un tĂ©lĂ©phone remis une semaine plus tĂŽt par “un MaghrĂ©bin avec une capuche et des gros yeux”, dĂ©taillera-t-il aux enquĂȘteurs. À l’autre bout de la ligne, la personne qui le dirige semble voir de ses propres yeux les diffĂ©rents mouvements qui s’opĂšrent sur le quai. Cet interlocuteur demande au docker de bouger un troisiĂšme conteneur vide pour le rapprocher des deux autres. Quentin D. s’exĂ©cute, et accomplit cette Ă©trange chorĂ©graphie portuaire sans que la boĂźte touche le sol, pour ne pas laisser de trace dans le systĂšme de contrĂŽle informatique. Puis, il pose ce dernier conteneur sur la plateforme de chargement d’un poids lourd qui attend dans la zone d’échange depuis onze minutes. Le chauffeur, Guillaume F., quitte le quai Ă  11h02. À la sortie du port, les douaniers lui demandent de passer son camion Ă  travers le Sycoscan, un scanner mobile qui permet de visualiser l’intĂ©rieur des conteneurs par radiographie. Sur les Ă©crans, ils aperçoivent trois silhouettes humaines derriĂšre la porte et une masse suspecte au milieu d’une cargaison de chaussures. Ils ouvrent, et tombent en effet sur trois hommes et quatre sacs de sport noirs. À l’intĂ©rieur: 99,5 kilos de cocaĂŻne divisĂ©s en 86 pains. Les analyses rĂ©vĂšlent un taux de puretĂ© entre 87% et 95%. Valeur estimĂ©e Ă  la vente: 3,9 millions d’euros. Au total, sept personnes sont placĂ©es en garde Ă  vue. Sept personnes dont le parcours offre un exemple chimiquement pur de la logistique Ă  l’Ɠuvre derriĂšre le trafic de cocaĂŻne qui inonde la France depuis l’AmĂ©rique du Sud et les CaraĂŻbes.

La technique utilisĂ©e ce jour-lĂ  est connue de la justice sous le nom de “cheval de Troie”. Les personnes retrouvĂ©es dans le camion Ă©taient entrĂ©es dissimulĂ©es dans un conteneur vide tĂŽt le matin. Elles en sont sorties pour pĂ©nĂ©trer dans celui oĂč se cachait la cocaĂŻne, situĂ© sur le mĂȘme quai. Ensuite, le trio a rĂ©cupĂ©rĂ© les sacs de stupĂ©fiants et a sautĂ© dans le troisiĂšme conteneur, par lequel il devait normalement quitter le port –sans se faire pincer.

Alexis M. est enlevĂ© par trois ravisseurs qui lui tirent une balle dans la jambe. Puis, le 9 janvier, veille de l’opĂ©ration, trois personnes reviennent lui poser la main sur l’épaule alors qu’il fume tranquillement une chicha dans un jardin public

Les trois hommes ne se connaissent pas. L’un d’eux est originaire de Troyes, dans l’Aube. Un autre vient de la mĂȘme ville, mais rĂ©side Ă  Beauvais. Quant au troisiĂšme, il est le rĂ©gional de l’étape, habitant du quartier des Neiges, Ăźlot historique des dockers du Havre situĂ© Ă  quelques encablures du port. Ils se sont retrouvĂ©s la veille, avec la mĂȘme feuille de route: rendez-vous sur le parking de la “bulle bleue”, le surnom visiblement donnĂ© au stade OcĂ©ane, qui accueille notamment les matchs du HAC, le club de foot de la ville. Au petit matin, ils ont donc grimpĂ© dans un conteneur vide transportĂ© par un complice, Mouhamadou S., chauffeur routier en Seine-Maritime qui, ce jour-lĂ , a intentionnellement “oubliĂ©â€ de s’enregistrer Ă  la borne lors de son entrĂ©e dans le port. Au sein du trio, la personne originaire du Havre, Alexis M., n’avait pas vraiment eu le choix de participer Ă  ce coup montĂ©. C’est du moins ce qu’il a expliquĂ© lors de son interrogatoire. Un peu moins d’un an auparavant, on lui avait proposĂ© 1 000, puis 2 000 euros pour dĂ©charger un conteneur. Il avait pris l’argent et le tĂ©lĂ©phone fourni par le commanditaire avant de changer d’avis et de cesser de rĂ©pondre aux sollicitations. Un silence qui lui avait valu un sĂ©rieux coup de pression: Alexis M. avait fini kidnappĂ© par trois ravisseurs qui lui avaient tirĂ© une balle dans la jambe. Puis, le 9 janvier 2022, veille de l’opĂ©ration, trois personnes sont revenues lui poser la main sur l’épaule alors qu’il fumait tranquillement une chicha dans un jardin public. Elles lui ont rappelĂ© sa dette, le carottage des 1 000 euros, la balle dans la jambe, et ont ajoutĂ© qu’elles allaient s’en prendre Ă  ses proches, sans sous-entendu: “On va aller chez ta mĂšre.” Alors Alexis M. s’est montrĂ© coopĂ©ratif. Les donneurs d’ordre lui ont livrĂ© les instructions suivantes pour l’opĂ©ration du lendemain: “Tu vas sentir que tu seras dans les airs, et puis une fois au sol, tu sors et le conteneur sera en face.” Alexis M dit qu’il a eu peur.

Il n’est pas le seul. Quentin D., le docker, a aussi Ă©tĂ© menacĂ©. Ils ont d’abord approchĂ© son pĂšre, lui aussi employĂ© du port. Une nuit de novembre 2021 oĂč celui-ci rentrait du travail, des inconnus ont posĂ© leurs conditions sans dĂ©tours. Soit son fils travaillait pour eux, soit ils brĂ»laient sa maison et lui mettaient une balle entre les deux yeux. Ils n’avaient pas spĂ©cialement ciblĂ© le profil habituel des dockers en situation de vulnĂ©rabilitĂ© sociale, qu’ils abordent d’habitude au comptoir des bars du Havre alors qu’ils sont en train de s’épancher sur leurs difficultĂ©s Ă  rembourser leur crĂ©dit de maison ou de voiture. Quentin D. gagne correctement sa vie (environ 3 000 euros par mois), et malgrĂ© une dette de 1 600 euros au TrĂ©sor public ainsi qu’une addiction Ă  l’alcool et aux jeux d’argent (ce qui lui coĂ»te environ 100 euros par jour), il ne se considĂšre pas comme pris Ă  la gorge financiĂšrement. AprĂšs trois ou quatre coups de pression, il finit par accepter de “travailler pour eux”. On lui promet 100 000 euros s’il bouge les bons conteneurs “d’un point A Ă  un point B”. Pour rĂ©ussir sa mission, on lui demande d’abord de se rendre dans un appartement de l’avenue RenĂ©-Coty, au Havre, qui sert de base arriĂšre au groupe de trafiquants. On lui remet aussi un iPhone pour pouvoir communiquer avec un certain “Iuta”, lequel lui fait une promesse: “Tu le fais une fois et c’est fini.” Quentin D. n’y croit pas, il sait bien que “cela ne s’arrĂȘte jamais”. Comme tous les travailleurs du port du Havre, il est hantĂ© par le fantĂŽme d’Allan Affagard, un docker de 39 ans enlevĂ©, sĂ©questrĂ© et retrouvĂ© mort en juin 2020 sur le parking d’une Ă©cole de Montivilliers, au nord de l’agglomĂ©ration havraise. Ce dĂ©lĂ©guĂ© CGT avait Ă©tĂ© impliquĂ© dans la saisie d’une tonne de cocaĂŻne et mis en examen en 2018. LaissĂ© libre sous contrĂŽle judiciaire, il Ă©tait allĂ© porter plainte aprĂšs avoir reçu une sĂ©rie de menaces. Sa mort a provoquĂ© un traumatisme chez les dockers, qui en ont tirĂ© une sinistre leçon: parler augmente le risque d’ĂȘtre Ă©liminĂ©. “Affagard est allĂ© voir la police et cela n’a rien changĂ©. Quant aux syndicats, c’est un sujet tabou [pour eux]”, rĂ©sumera Quentin D. en audition.

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Des “jefes” à Airbnb

L’annĂ©e derniĂšre, 84,3 tonnes de cocaĂŻne ont Ă©tĂ© saisies en France, contre 53,5 en 2024, soit une hausse de 58%, avec le port du Havre en principale porte d’entrĂ©e. MalgrĂ© cette flambĂ©e et en dĂ©pit du drame qui a coĂ»tĂ© la vie Ă  Allan Affagard, le port normand n’est pas devenu un théùtre de violences comme l’avait prĂ©dit un procureur il y a quelques annĂ©es. “Il disait que Le Havre allait devenir Chicago, se rappelle ValĂ©rie Giard, avocate au barreau de la ville. On a pas mal de dossiers, je ne vais pas minimiser que ça arrive par tonnes, mais ça se passe plutĂŽt pas mal.” L’absence relative de violences autour du contrĂŽle du port signifie-t-elle que les rĂ©seaux d’importation ont suffisamment de latitude pour ne pas entrer en concurrence? “S’il n’y a pas de violences, c’est que les gens qui contrĂŽlent les arrivĂ©es ont trouvĂ© le point d’équilibre entre la crainte qu’ils inspirent et la violence qu’ils utilisent rĂ©ellement”, analyse Jacques Croly, chef du pĂŽle opĂ©rationnel Ă  l’Office anti-stupĂ©fiants (Ofast). L’observation des autres ports vĂ©rolĂ©s par le trafic de cocaĂŻne montre que cet Ă©quilibre reste prĂ©caire. À l’image de Guayaquil, en Équateur, devenu depuis quelques annĂ©es le théùtre sanglant d’une guerre entre sous-traitants de cartels pour le contrĂŽle des routes d’exportation. “On a formĂ© trois personnes pour travailler sur le scanner du port, elles ont Ă©tĂ© identifiĂ©es et assassinĂ©es en quelques jours”, se dĂ©sole Vincent Jacquemart, prĂ©sident d’Irena, groupe spĂ©cialisĂ© dans la sĂ»retĂ© terrestre et maritime.

Le conteneur dans lequel les douaniers du Havre ont dĂ©couvert 99,5 kilos de cocaĂŻne avait quittĂ© le port de Saint-Vincent-et-les-Grenadines dĂ©but dĂ©cembre, puis avait fait escale Ă  Kingston, en JamaĂŻque, avant de charger un fret de dĂ©mĂ©nagement Ă  Fort-de-France, en Martinique, et de mettre le cap vers Le Havre. La trajectoire typique d’une “narco-cargaison”. “Beaucoup de notre came vient d’AmĂ©rique du Sud et opĂšre un rebond dans les Antilles françaises, c’est notre route principale, dĂ©taille Jacques Croly. La force des trafiquants, c’est de s’ĂȘtre parfaitement intĂ©grĂ©s dans ces flux. Si on cherche Ă  les contrĂŽler entiĂšrement, on paralyse l’économie mondiale, qui est sous la menace d’une embolisation. C’est pour ça qu’on saisit plus au Havre, c’est le premier port français, c’est un goulet d’étranglement, pas un conteneur n’arrive dans un port secondaire français sans passer par Le Havre.” Dans le port normand comme ailleurs, la bascule vers la professionnalisation du trafic s’est opĂ©rĂ©e au mitan des annĂ©es 2010. Cette rĂ©volution ressemble en tous points Ă  celle de l’économie lĂ©gale, avec la captation de secteurs entiers par des plateformes. “Le marchĂ© de la cocaĂŻne fonctionne aujourd’hui exactement comme Airbnb, estime Gabriel Feltran, sociologue du crime et enseignant Ă  Sciences Po. C’est ce qu’on appelle la ‘plateformisation’ du marchĂ© des grossistes. Quelques acteurs ont dĂ©sormais tous les contacts, de la production Ă  la distribution. La drogue leur appartient et ils payent les prestataires.” La compĂ©tence acquise en termes de logistique correspond aussi Ă  un changement dans le profil des trafiquants, dĂ©sormais trĂšs Ă©loignĂ© de l’image des “jefes” Ă  l’ancienne, du type Pablo Escobar ou JoaquĂ­n GuzmĂĄn dit “El Chapo”. Pour Jacques Croly, “ce ne sont pas des groupes criminels, ce sont des individus, des commerçants qui ont recours Ă  des prestataires. On n’a pas d’organisation pyramidale avec un chef et des sous-chefs, on est sur quelque chose de beaucoup plus gazeux, avec des intĂ©rĂȘts communs et une alliance oĂč s’agrĂšgent des compĂ©tences de maniĂšre ponctuelle.” Le principal artisan de cette mĂ©tamorphose serait le Primeiro Comando da Capital (Premier commandement de la capitale, PCC), une organisation criminelle brĂ©silienne devenue la grande gagnante de cette ubĂ©risation du trafic. “Pour eux, le plus important, c’est la forme. Ils ne sont pas du tout dans le contrĂŽle d’un territoire, juge Gabriel Feltran au sujet du groupe mafieux nĂ© au dĂ©but des annĂ©es 1990 dans les prisons de l’État de SĂŁo Paulo. Être prĂ©sent Ă  chaque maillon de la chaĂźne est la chose la plus importante. Il n’y a pas de personnalisation du pouvoir qui va se concentrer sur une personne, une famille ou un clan, parce que c’est une faiblesse. Si le chef tombe avec sa compĂ©tence, tout s’écroule, c’est comme la chute d’un empire.” La cocaĂŻne est donc un secteur Ă©conomique qui ressemble dĂ©sormais Ă  un sablier, avec beaucoup d’acteurs en haut (la production) et en bas (la vente), mais contrĂŽlĂ© par une poignĂ©e de protagonistes au milieu. “Plus on est au centre du sablier, plus on est avec des acteurs qui sont dans l’économie formelle, des logisticiens qui sont dans l’économie lĂ©gale. Et comme un an de trafic suffit Ă  acquĂ©rir des sommes qui permettent d’acheter des navires ou des hĂ©licos, ils deviennent incontournables”, note encore Feltran, qui ose une comparaison: “Cela ressemble au capitalisme du Parti communiste chinois, avec une Ă©conomie trĂšs planifiĂ©e au centre et trĂšs prĂ©caire aux marges.”

“Ce ne sont plus des groupes criminels, mais des commerçants qui ont recours à des prestataires”
Jacques Croly, de l’Ofast

Les perdants du marché

Au bout de la chaĂźne, se retrouvent ceux qui sont payĂ©s pour sortir la cocaĂŻne du flux lĂ©gal du transport maritime sur les quais du Havre, de Dunkerque ou d’Anvers. “Ceux qu’on appelle les kamikazes”, ironise Jacques Croly, et qui perpĂ©tuent, quelque part, une tradition de contrebande propre Ă  tous les ports internationaux. “Au Havre, pendant longtemps, on avait des dĂ©linquants classiques et bas de gamme qui avaient leur entrĂ©e sur le port. Parce que c’était la place historique de la ripaille, de la camaraderie. Faire sortir un conteneur de drogue, ce n’est pas diffĂ©rent de faire sortir un conteneur de champagne ou de parfum, sauf que les enjeux ont Ă©tĂ© dĂ©multipliĂ©s. Avec la cocaĂŻne, c’est 60 ou 100 000 euros pour le mĂȘme geste anodin, alors vous allez trouver plus de volontaires”, estime l’officier de l’Ofast. À la lecture des derniers dossiers d’importation de cocaĂŻne par le port du Havre, on retrouve souvent les mĂȘmes profils: le prolĂ©tariat du trafic, les mĂȘmes qui charbonnent sur les points de deal, interchangeables, aux perspectives de carriĂšre souvent limitĂ©es Ă  quelques jours ou quelques coups. Une implication d’opportunitĂ©s saisies au grĂ© des rencontres et des “billets de quelques milliers d’euros” promis en complĂ©ment des menaces et des coups de pression assĂ©nĂ©s par les recruteurs. “Quand j’ai commencĂ© Ă  mettre le nez lĂ -dedans, ce qui m’a fascinĂ©e, c’est Ă  la fois l’extrĂȘme complexitĂ© et la professionnalisation de la logistique au dĂ©part et, paradoxalement, l’amateurisme et l’improvisation de la rĂ©ception en bout de chaĂźne, confirme ValĂ©rie Giard. Au dĂ©part, il y a des appels d’offres, des nĂ©gociations sur le prix, sur les Ă©quipes via Telegram, c’est trĂšs pro. En parallĂšle, Ă  l’arrivĂ©e, une logistique qui peut ĂȘtre trĂšs contrainte parce que limitĂ©e dans le temps ; souvent, l’appel d’offres est lancĂ© alors que le bateau est dĂ©jĂ  parti. C’est de l’intĂ©rim d’urgence, donc ça merde.” “S’il y a appel d’offres, c’est que la situation est presque dĂ©sespĂ©rĂ©e, rebondit Jacques Croly. Normalement, quand vous avez de grosses quantitĂ©s importĂ©es, c’est un conglomĂ©rat d’investisseurs qui amĂšne chacun de l’argent et une compĂ©tence, un maillon Ă  la chaĂźne du trafic. S’ils en sont Ă  solliciter quelqu’un alors que la cargaison arrive, c’est que ça s’est mal passĂ©.”

Les sept personnes interpellĂ©es sur le port le 10 janvier 2022, auxquelles se sont ajoutĂ©es deux autres impliquĂ©es dans le recrutement de complices, ont Ă©tĂ© jugĂ©es en mai dernier par le tribunal judiciaire de Lille. En l’absence des commanditaires, la cour a vu dĂ©filer les habituels derniers maillons de la chaĂźne logistique: les tĂȘtes brĂ»lĂ©es qui sont allĂ©es chercher les pains de drogue dans le conteneur, les agents d’assistance logistique normande qui les ont fait entrer et sortir du port, et les coordinateurs de l’opĂ©ration dont un certain Kevin A., Ă©galement originaire de Troyes. La clique a sĂ»rement Ă©tĂ© dĂ©noncĂ©e puisque, le 8 janvier, la police obtenait un renseignement “sur une Ă©quipe de l’est de la France qui cherchait Ă  recruter des dockers”. L’amateurisme de l’aventure se juge aussi Ă  la quantitĂ© prĂ©levĂ©e. En comparaison des tonnes saisies habituellement au Havre, les 99,5 kilos ressemblent Ă  une paille. NĂ©anmoins, ce genre d’affaires rĂ©solues et les rĂ©seaux dĂ©mantelĂ©s offrent une fenĂȘtre avec vue sur ceux que Gabriel Feltran nomme “les perdants du marchĂ©â€: “J’ai vu plusieurs trafiquants dĂ©noncer Ă  la police des concurrents, des gens qui essayent de s’agrĂ©ger au marchĂ©, dĂšs qu’ils leur avaient vendu la drogue. C’est un moyen facile de les Ă©liminer.” Des perdants qui finissent souvent en dĂ©tention pendant que les affaires des gagnants continuent de prospĂ©rer. “S’ils veulent ĂȘtre sĂ»rs de ne pas se faire barboter leurs deux tonnes de cocaĂŻne, ils font appel Ă  quatre ou cinq minables pour faire 200 kilos et ils vont les balancer, rĂ©sume ValĂ©rie Giard. Les douanes leur sautent dessus et derriĂšre, le camion de deux tonnes passe tranquillement. Les gars qui se sont fait pincer pensent qu’ils n’ont pas eu de chance. Moi, je leur dis souvent: ‘Non, vous vous ĂȘtes fait vendre le cul, les gars.’ C’est mĂ©chant, mais c’est bien fait!” – TOUS PROPOS RECUEILLIS PAR JB

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copyrightILLUSTRATIONS: FANNY FARIA POUR SOCIETY

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