PORTRAIT

AI WEIWEI À L’OUEST story

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Allemagne Pékin Europe MANCHESTER Manchester Hong Kong Cambridge Paris Gay Village Chinatown Chine Angleterre Taïwan Londres Nid d'oiseau East Village New York Shanghai Maison-Blanche France Entrelacs Halles Society CNN Berliner Zeitung Times Herzog & de Meuron Parti communiste chinois PCC Solidarité Chine Parsons School of Design PPB Ai Weiwei Xi Jinping Andy Warhol Salvador Dalí Low Kee Hong Cai Chongguo Marie Holzman Fang Zhouzi Fang Shimin Gao Zhen Mao Zedong Barnaby Martin Wang Keping Ai Qing Xi Zhongxun Bérénice Angremy Ai Weiweiy

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Ai Weiwei
Art contemporain
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text 1660229_k1 AI WEIWEI À L’OUEST

En 2015, Ai Weiwei , superstar de l’art contemporain et dissident le plus célèbre de Chine, connu pour ses photos de fucks adressés à la place Tian’anmen, s’exilait en Allemagne. En 2026, changement d’ambiance: le majeur est toujours en l’air mais vise maintenant les monuments d’Europe. L’homme complimente désormais le régime de Xi Jinping et s’est même offert un come‑back à Pékin. Mais qu’est‑ce qui lui prend?

Par PIERRE-PHILIPPE BERSON

À MANCHESTER (ANGLETERRE) ET EN VENDÉE

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“Est-il vrai que vous êtes devenu ami avec votre ancien gardien de prison?” La question de Society survient à un moment où Ai Weiwei ne s’y attend pas vraiment: l’artiste est en train de faire une pause au beau milieu d’une interview donnée à la télévision anglaise. Quelques minutes plus tôt, il déambulait, guidé par les instructions d’une équipe de tournage, entre ses propres œuvres exposées dans la salle principale des studios Aviva, un centre d’art contemporain de Manchester à la façade blanche et géométriquement complexe. Comme un enfant docile, Ai Weiwei s’est exécuté, levant la tête quand le caméraman lui demandait de lever la tête, marchant où on lui disait de marcher: devant des drapeaux constitués de millions de boutons cousus ou au cœur d’un temple de la dynastie Ming formé de 1 500 morceaux de bois. L’artiste semble minuscule au milieu des œuvres qui composent sa dernière exposition, intitulée “Button Up!” (“Boutonne-toi!” en VF). Celle-ci doit alors ouvrir dans trois jours, et l’événement est annoncé avec le même grandiose que celui des installations elles-mêmes: des affiches géantes quadrillent Manchester, comme pour un blockbuster. “Histoire, pouvoir et empire cohabitent dans cette nouvelle exposition monumentale”, promettent les publicités où s’étalent en grand le nom et le visage de l’artiste. Comme Andy Warhol et ses cheveux ou Salvador Dalí et sa moustache, Ai Weiwei est reconnaissable à sa barbe. Elle est désormais blanche et taillée de près. Ce jour-là, il est habillé à sa façon, dual et complexe: en haut, il porte un blouson de cuir et une chemise blanche impeccable, signes conventionnels de réussite, et en bas, un pantalon de toile froissé et une paire de chaussons chinois typique du prolétaire pékinois. L’équipe de télévision l’attend pour la suite de l’interview, les caméras sont prêtes, mais Ai Weiwei préfère parler de son amitié avec son geôlier.

Quelques éléments de contexte s’imposent: ce mystérieux maton, Ai Weiwei le rencontre au début de sa détention, le 3 avril 2011. Ce même jour où, après des années d’actions civiques et artistiques critiquant le régime chinois, Ai Weiwei a été arrêté à l’aéroport de Pékin alors qu’il montait dans un avion pour Hong Kong. Il a ensuite été enfermé dans une cellule surveillée 24h/24, où il restera mis au secret pendant 81 jours. Toute solitude est alors interdite. Pas une heure, pas une minute n’échappe à la surveillance de deux gardes qui observent en permanence ses moindres mouvements, au lit, sous la douche et même aux toilettes. Officiellement, ce dispositif est destiné à éviter qu’il se suicide. Dans les faits cela s’apparente à de la torture. Mais Ai Weiwei trouve le moyen de se lier d’amitié avec l’un de ses cerbères. À tel point qu’au moment où l’artiste quitte finalement sa cellule, ce garde lui glisse discrètement un morceau de papier dans la main. Dessus, il a noté son numéro de téléphone. “Nous sommes bien plus que des amis. Ce mot, ‘ami’, est trop faible. Même les membres de ma famille n’ont jamais eu un tel lien intime avec moi. Ce garde sait tout de moi, il me comprend”, raconte aujourd’hui Ai Weiwei d’une voix lointaine, étouffée par l’écho de la gigantesque salle d’exposition. Sur ce gardien de prison, il ne donne aucune indication. Ni son nom ni son prénom. Il consent seulement à confirmer qu’ils ont maintenu le contact, à distance. En décembre dernier, l’artiste est rentré à Pékin, il en a profité pour appeler son ancien maton, désormais à la retraite, et lui a proposé de se revoir, quatorze ans après leur dernière entrevue. “Quand il a décroché, il est resté très calme. On a parlé, on a fixé un rendez-vous, j’ai attendu, il n’est pas venu. C’est normal, en Chine, tout le monde est surveillé. Quelques jours plus tard, il m’a rappelé pour s’excuser. Il ne voulait pas avoir de problème en étant avec moi”, conclut Ai Weiwei. Le curateur de l’exposition, Low Kee Hong, qui écoute l’histoire, arrive en renfort. Il porte une casquette en moumoute et apprécie manifestement la douceur, dans les vêtements comme dans les rapports humains: “Vous savez, Ai Weiwei est plein d’humanité.” Surtout pour ses anciens tortionnaires?

“Où suis-je?”

Le come-back de l’artiste à Pékin en décembre dernier a fait grand bruit. CNN décrit un “retour discret” avec une image le montrant accompagné de son fils. Lui, le paria, l’artiste honni, a remis les pieds dans son pays qu’il a fui dix ans plus tôt. Au tournant des années 2010, la Chine l’avait donc mis au secret pendant presque trois mois, mais lui avait confisqué son passeport et interdit de sortir du territoire, avant de se rétracter et de décider l’inverse: qu’il quitte le pays et ne revienne jamais. Finalement, fin 2025, le revoilà. De son plein gré, dit-il, pour rendre visite à sa mère, âgée de 91 ans. Il raconte aujourd’hui son arrivée comme on décrirait une promenade de santé: “À l’aéroport, les policiers m’ont interrogé pendant deux heures. Ils ont été très courtois et m’ont demandé: ‘Pourquoi revenez-vous?’ Je me sentais très relax. Ils étaient très gentils, très sympathiques.” Une fois la douane passée, Ai Weiwei s’est baladé et, comme tout bon touriste, il a chroniqué son séjour en postant des photos sur Instagram, avant de redécoller 21 jours plus tard pour l’Angleterre, où il vit désormais –à Cambridge. Ses impressions de voyage? Sur Pékin, où il a vu le jour il y a plus de 68 ans, Ai Weiwei a le compliment facile. Comparé à 2015, la ville est aujourd’hui “plus calme” et “plus propre”, la nourriture “bien meilleure”, la situation générale “très stable”. Pour décrire la capitale de la République populaire de Chine, un propagandiste du régime ne s’y prendrait pas autrement. Son retour et son apparente liberté de mouvement provoquent une incompréhension nimbée de mystères pour plusieurs observateurs parmi lesquels figure la sinologue Marie Holzman: “J’ai pas mal d’amis dissidents chinois à Paris, et certains sont très âgés. Je me dis qu’à leur âge, les autorités chinoises ne viendront pas leur chercher des poux dans la tête s’ils rentrent en Chine. Ils me répondent tous qu’ils seraient obligés de signer une reconnaissance de faute du type: ‘Oui, j’ai commis un crime et je n’aurais pas dû.’ Et ça, ils ne peuvent pas. C’est au-delà de leurs forces morales.” Autrement dit, pour un dissident chinois, un retour au pays, fut-il de courte durée, inoffensif, apolitique et purement familial, n’est jamais un séjour gratuit. Pékin n’oublie pas. Cai Chongguo, l’un des plus anciens dissidents chinois vivant en France, écrivain et manifestant sur la place Tian’anmen en 1989, en a fait l’expérience l’an dernier. “Il a tenté de revenir, il a été cueilli à l’arrivée, gardé quatre heures par la police et renvoyé à Paris, rappelle Marie Holzman. Le voyage d’Ai Weiwei pose donc une question: s’est-il renié pour rentrer?

“Je ne suis pas un dissident, ou alors pas un dissident de la Chine mais des sociétés mainstream”
Ai Weiwei

Pour s’en expliquer, Ai Weiwei donne rendez-vous un jour de juillet à l’hôtel Leven, un établissement de Manchester situé à la jonction de deux mondes: d’un côté, le Gay Village, ancien temple de l’underground ripoliné par la gentrification ; de l’autre, Chinatown et ses gargotes aux façades en briques sur lesquelles clignotent des idéogrammes colorés. Ai Weiwei se présente sur la terrasse après un petit déjeuner chinois, point de départ immuable de son quotidien étourdissant. “Je vis dans des hôtels internationaux. Tous les matins, quand je me lève, je dois réfléchir une ou deux secondes: ‘Où suis-je?’ Je mets du temps à trouver les interrupteurs ou comment s’allume la douche. Je ne me vois pas comme une rock star, plutôt comme une star de la paix.” La paix et non la guerre? Le voilà réconcilié avec son pays? Au départ grincheux, Ai Weiwei se frotte les yeux, puis se détend, il lâche son iPhone et enfouit ses mains dans les manches de son blouson de cuir: “non”, il n’a pas changé d’avis par rapport à la Chine ; “oui”, il reste le même ; et “non”, il n’a pas l’intention de retourner vivre à Pékin. “Je ne peux pas vivre sous la censure, c’est comme si on m’amputait”, assure-t-il, avant de s’octroyer un chewing-gum à la fraise. Puis la discussion s’éternise autour de ce sujet, à propos duquel il vient de publier un essai intitulé On Censorship (non traduit). “La censure n’existe pas seulement en Chine ni seulement dans les pays autoritaires ou sous le joug d’une religion, elle est partout! L’idée de dire ‘Nous, en Occident, nous sommes libres et eux (en Chine, ndlr) ne le sont pas. Nous avons la démocratie et pas eux’, c’est trop simpliste. Notre cerveau est depuis trop longtemps abreuvé de réflexions binaires, en deux dimensions, bon ou mauvais, la Chine ou l’Occident. Alors qu’on vit dans un monde multidimensionnel. Il faut libérer nos esprits de ce genre de raisonnements.” Ses prises de position sur le reste du monde forment un corpus difficilement lisible qui interroge sur sa boussole idéologique actuelle. Ces derniers mois, en interview, Ai Weiwei n’a cessé de critiquer les pays européens où il est passé. L’Allemagne, d’abord, où il a vécu six ans. Dans le quotidien Berliner Zeitung, il parle d’un pays “risqué”, “froid”“aucun voisin ne [l]’a invité”. Puis l’Angleterre, qu’il dépeint dans le podcast The Rest Is Politics comme une nation “où sévit la censure”, avec “1 200 détenus emprisonnés pour leur discours de haine”. Quand viennent les questions sur les droits humains ou sur la répression des Ouïghours par la Chine, il rembarre et réplique: “Vous ne pouvez pas parler des Ouïghours sans évoquer Gaza, où la situation est bien pire.” À cela s’ajoutent des sorties comme des tirs de roquette, notamment celle-ci, dans un entretien au Times: “Je ne pense pas que Taïwan jouisse d’une grande liberté. Ce n’est qu’une petite marionnette de l’establishment occidental.”

Mises bout à bout, ces sorties dessinent une idéologie personnelle alignée sur celle de Pékin. Sur X, le blogueur chinois Fang Zhouzi (Fang Shimin, de son vrai nom) compare d’ailleurs Ai Weiwei au porte-parole du ministère des Affaires étrangères chinois. “J’ai suivi ça avec effarement, rumine Marie Holzman, ça a été un choc énorme dans les milieux de réflexion. Je ne dirais pas qu’on s’est demandé s’il était devenu fou, mais il y avait un peu de ça. Est-ce de la propagande, ou bien est-il devenu con?”

Ce qui ressemble à un virage idéologique survient au pire moment. Depuis quelques années, la répression s’abat sur les galeries chinoises. Les autorités se montrent implacables et ne tolèrent aucune critique. “Au quotidien, en Chine, tout va bien en apparence. Mais en réalité, c’est épouvantable. La sécurité publique est toujours derrière vous. Aucun écart n’est toléré. Les expos sont censurées, les artistes sont sur liste noire, même ceux qui font de l’abstraction. Inscrire une simple date sur une œuvre, comme 1966, peut valoir censure, parce que c’est la date de début de la révolution culturelle. Aucun artiste japonais n’est exposé… C’est terrifiant”, s’étrangle une commissaire d’exposition. Dernier exemple en date: Gao Zhen. Ce célèbre plasticien croupit en détention depuis deux ans, au secret, sans preuve ni procès, pour avoir conçu des sculptures critiques de Mao Zedong.

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“J’ai suivi ça avec effarement, ça été un choc énorme dans les milieux de réflexion. Je ne dirais pas qu’on s’est demandé s’il était devenu fou, mais il y avait un peu de ça. Est-ce de la propagande ou bien il est devenu con?”
Marie Holzman, sinologue

Prises de positions et Super U

En terrasse de l’hôtel Leven à Manchester, Ai Weiwei se protège du soleil sous un parasol et anticipe les critiques: “Je ne suis pas un dissident, ou alors pas un dissident de la Chine mais des sociétés mainstream.” Malaise. Avait-on tout faux depuis le début? Ai Weiwei n’est pas le dissident que l’on pensait? Depuis sa première exposition d’ampleur en Europe, “Sunflower Seeds” (“graines de tournesol”) –100 millions de graines faites en céramique peintes à la main-à la Tate Modern de Londres en 2010, il a toujours été présenté comme un artiste aux prises avec la dictature, sans cesse harcelé, arrêté et frappé par un régime qu’il réprouve. Un pied dans l’art, l’autre dans l’activisme, voilà qui était Ai Weiwei depuis son irruption dans le paysage artistique mondial. Il créait autant qu’il critiquait. Après avoir dessiné le stade du “Nid d’oiseau” de Pékin avec les architectes Herzog & de Meuron pour les Jeux olympiques de 2008, il avait pris la parole pour déplorer l’autoritarisme du régime chinois. La même année, à la suite du tremblement de terre dans le Sichuan qui fit plus de 87 000 victimes –dont de nombreux enfants–, il avait dénoncé la responsabilité et l’inaction du Parti communiste chinois (PCC) avant de réaliser une installation constituée de 9 000 sacs d’écolier et intitulée Remembering (“en souvenir”). Le bandeau du livre Ai Weiwei: histoire d’une arrestation, de Barnaby Martin, publié en 2016, le résumait en trois mots: “artiste, dissident, superstar”. Tout cela n’était qu’une erreur?

Pour répondre, Wang Keping, un sculpteur chinois qui connaît Ai Weiwei depuis 1979, ouvre les portes de son atelier sur la côte vendéenne, point de chute inattendu pour cet exilé ayant quitté la Chine en 1984. L’artiste glisse des indications par téléphone: “C’est juste derrière le Super U.” Une rue derrière le supermarché, des entrepôts en enfilade, puis un cube de taule blanc, fracassé par le soleil. Le sculpteur est là, dans la touffeur de cet infernal été 2026. Le lieu servait de chantier naval, Wang Keping l’a transformé en atelier et s’excuse: “Je parle mieux la langue du bois que le français.” Des troncs de cerisier, de frêne ou de chêne s’entremêlent et attendent d’être poncés puis polis par le propriétaire des lieux, qui confectionne des statues de bois exposées notamment au château de Chambord et au musée Rodin. Avec Ai Weiwei, ils se sont rencontrés lors de la marche des Étoiles en 1979, un mouvement artistique contestataire qui fit date: artistes et étudiants réclamaient la liberté de créer et avaient illégalement accroché leurs œuvres sur les grilles du musée national d’art de Chine, à Pékin. Ai Weiwei était alors étudiant, avec une discrétion qui ne présageait aucune de ses provocations futures. “Il était très timide, ne parlait pas beaucoup”, appuie Wang Keping autour d’un verre d’eau fraîche. Cette réserve s’explique peut-être par la dureté de son enfance. Le père d’Ai Weiwei est le poète Ai Qing, compagnon de route de Mao Zedong et, à ce titre, auteur reconnu et influent. Au début des années 1960, il fut accusé de “dérive droitière”, puis enfermé dans un terrible laogai, un centre de rééducation par le travail, situé dans le nord du Xinjiang où il resta des années, affecté au nettoyage des latrines, humilié par les cadres du Parti communiste chinois, sous les yeux de son fils, le jeune Ai Weiwei. L’enfance de ce dernier contient donc les ferments d’un antagonisme profond entre lui et le PCC. L’actuel président chinois, Xi Jinping, connaîtra d’ailleurs le même destin, son père Xi Zhongxun subissant la même disgrâce. “Mon père et Xi Zhongxun étaient amis”, glisse au passage Ai Weiwei. Xi Jinping patientera, digèrera l’humiliation en intégrant le PCC et tiendra sa revanche en gravissant patiemment les marches du pouvoir. Ai Weiwei, lui, a choisi l’exil.

East Village et doigts d’honneur

C’est dans le New York des années 1980 qu’il se construit en tant qu’artiste. Il s’installe alors à East Village, vit dans un immeuble qui sent l’urine, occupe un appartement qui n’a qu’une pièce, sans meubles, apprend l’anglais et collectionne des petits boulots pour survivre: baby-sitter, maçon, employé d’une imprimerie ou joueur de blackjack. Wang Keping vient lui rendre visite. Ensemble, ils passent des semaines à sillonner l’Amérique en bus de nuit pour s’économiser des nuits d’hôtel et visitent les principaux musées d’art contemporain du pays. Wang Keping constate l’éclosion de la fibre contestataire de son ami, reléguant loin derrière lui le souvenir de l’ancien étudiant timide. “À New York, il faisait des fucks tout le temps”, se marre le sculpteur. Les deux jeunes Chinois rêvent d’être exposés. Wang Keping transporte des photos de ses sculptures qu’il garde dans une pochette, et Ai Weiwei se charge de lui ouvrir les portes, littéralement. “Moi, je n’osais pas rentrer. Lui, il n’hésitait pas, il s’adressait aux galeristes en me montrant du doigt: ‘C’est un grand sculpteur, il vient de Paris! C’est une chance pour votre galerie!’ remet-il. Devant le scepticisme d’un interlocuteur qui élude, prétexte l’absence du propriétaire et invite les deux Chinois à quitter les lieux, Ai Weiwei monte d’un cran: “Il attrape le type par le col et lui hurle dessus: ‘Dis à ton patron de venir!’, lequel patron subira la même hargne de la part du jeune Ai Weiwei. L’épisode ne débouche sur aucune expo ni aucune percée dans l’exigeant marché de l’art new-yorkais, mais il raconte une psychologie: “Moi et d’autres jeunes artistes, nous étions discrets, polis, un peu obséquieux, Ai Weiwei était le seul à rouler des mécaniques. Pour lui, c’était insupportable que le directeur ne nous reçoive pas”, décortique Wang Keping, qui perçoit aujourd’hui cette même colère entre les lignes des sorties médiatiques de son ami. “Je ne dirais pas qu’Ai Weiwei est un dissident, c’est plutôt un contestataire, un révolté de la société et des gouvernements”, explique-t-il. Marie Holzman, également présidente de l’association Solidarité Chine qui vient en aide aux dissidents chinois, valide cette thèse: “Les dissidents chinois proposent une alternative, par exemple la démocratie ou la fin du régime de Xi Jinping. Ai Weiwei ne le fait pas, ou très peu, donc oui, on peut parler de quiproquo à son sujet.”

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Si dans ses jeunes années, Ai Weiwei gravite autour d’Andy Warhol et de l’underground new-yorkais comme une sorte de Basquiat asiatique, il n’en reste pas moins un artiste authentiquement chinois qui rencontrera d’abord le succès en Chine. Un temps étudiant à la prestigieuse Parsons School of Design de New York, il ne parvient pas à se faire un nom. “J’ai grandi dans un monde communiste et collectiviste, pas individualiste. Je n’avais pas d’argent, pas d’emploi, pas de passeport américain, j’étais un total outsider. Je ne me sentais pas à ma place”, rembobine l’intéressé. Après ce premier rendez-vous manqué avec l’art contemporain occidental –et une probable rancœur–, il rentre en Chine en 1993. Actif dans l’embryonnaire underground pékinois, il publie des livres, monte des expos. Son pays s’ouvre, Ai Weiwei profite de cette fenêtre qui tolère certaines provocations. En 2000, il se fait connaître avec l’exposition “Fuck Off ” à Shanghai où il adresse des doigts d’honneur en photo aux lieux emblématiques de la planète, comme la tour Eiffel, la Maison-Blanche ou, donc, la place Tian’anmen. Un quart de siècle plus tard, ne ferait-il que poursuivre l’exploration de ce sillon provocateur et ce qu’il a toujours fait: créer, dénoncer, titiller? “Il a seulement changé de cible. Le monde occidental a remplacé la Chine. Ses prises de position font partie de son travail. C’est sa façon de travailler. C’est choquant mais pas étonnant”, éclaire Bérénice Angremy, commissaire d’exposition et spécialiste de l’art contemporain chinois. Sa dernière exposition aux studios Aviva de Manchester en apporterait la preuve. Ai Weiweiy expose des drapeaux de la révolte des Boxers (1899-1901) qui opposa la Chine à six nations occidentales –dont la France– alliées à la Russie et au Japon. “Il ravive les vieilles tensions et rappelle le passé colonial des Européens, c’est cohérent avec ses interviews”, poursuit Bérénice Angremy.

La France n’échappe pas aux coups de griffe d’Ai Weiwei, qui regrette de ne pas avoir eu de grande exposition de ses œuvres dans une institution culturelle majeure. Il y en a pourtant eu une de ses photographies au Jeu de Paume, à Paris, en 2012 (“Entrelacs”), et un autre grand musée parisien lui avait proposé une expo, mais restreinte à une salle ; Ai Weiwei avait décliné l’offre. “Avec lui, c’est tout ou rien, et pour l’instant, ce n’est pas grand-chose... Il doit en retirer une certaine rancœur”, soupire une responsable de galerie. En Allemagne, même chose. “Peut-être qu’il s’attendait à être mieux reçu en Europe. ‘Vous n’avez pas su reconnaître le génie qui était en moi’, voilà ce qu’il doit se dire”, suppose une commissaire qui le connaît bien. Se dessine un trait de sa personnalité: l’insatisfaction chronique, qui se manifeste lors de multiples occasions, hors du monde de l’art contemporain. “À chaque fois qu’il vient à Paris, il faut trouver le resto chinois qui va lui convenir, et ça ne lui convient jamais, que ce soit un établissement très chic ou un boui-boui des Halles, soupire une curatrice. Pour Wang Keping, ce serait là un comportement que traîne depuis toujours son vieil ami, où qu’il soit. “Il a un côté petit enfant. On lui demande de mettre des chaussures noires, il va dire: ‘Non je veux des chaussures bleues.’ Il a un peu ce rapport avec tout le monde.” Même avec ses gardiens de prison? • TOUS PROPOS RECUEILLIS PAR PPB

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