REPORTAGE
entité 26/38 · identifiant 1660233
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Pages 70, 72, 73, 74 du magazine â se connecter pour les voir.
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COPAIN DES BOISÂ Dans la cabane d'Henry David Thoreau
Ătang de Walden, Massachusetts, Ătats-Unis. Câest lĂ que le philosophe amĂ©ricain Henry David Thoreau vĂ©cut plus de deux ans au XIXe siĂšcle, et lĂ quâil Ă©crivit la base dâun texte auquel le monde entier continue de se rĂ©fĂ©rer. Câest donc logiquement lĂ aussi que des visiteurs affluent chaque 12 juillet, date de naissance du grand homme. Pour chercher quoi?
Par PAR BENOIT LANDON
Ă CONCORD (ĂTATS-UNIS)
Brent Ranalli semble un peu nerveux. VĂȘtu Ă la mode du XIXe siĂšcle, il sâapprĂȘte, en cette chaude journĂ©e dâĂ©tĂ©, Ă pĂ©nĂ©trer dans une cabane de 3 x 4,50 mĂštres, soit 13,50 mĂštres carrĂ©s. Pas nâimporte quelle cabane: installĂ©e sur les bords de lâĂ©tang de Walden, prĂšs de Concord, dans le Massachusetts, celle-ci accueillit pendant deux ans, deux mois et deux jours, entre 1845 et 1847, le philosophe Henry David Thoreau. Câest lĂ , entourĂ© dâarbres et dâeau, que lâĂ©crivain a tenu son journal, qui donnera plus tard son livre mythique, Walden ou la Vie dans les bois. Brent Ranalli nâest pas nâimporte qui non plus: depuis le 1er janvier dernier, il est lâinterprĂšte officiel dâHenry David Thoreau, un rĂŽle quâil prend trĂšs au sĂ©rieux, ce que font aussi les disciples de lâĂ©crivain et autres touristes de passage Ă Walden. Dâautant quâaujourdâhui nâest, enfin, pas nâimporte quelle date: ce 12 juillet 2026 correspond Ă la date dâanniversaire de Thoreau. Le penseur aurait eu 209 ans.
âBienvenue chez moi, lance Ranalli, dans la peau de Thoreau, Ă la premiĂšre visiteuse de la journĂ©e, Jane. Jâai construit cette maison moi-mĂȘme avec des matĂ©riaux que jâai trouvĂ©s prĂšs de lâĂ©tang et des matĂ©riaux recyclĂ©s. Je suis venu ici pour Ă©crire. Je travaille actuellement sur un livre intitulĂ© Une semaine sur les riviĂšres Concord et Merrimack.â Femme dâaffaires en visite aux Ătats-Unis, Jane vit Ă Shanghai. Elle est de retour Ă Walden une semaine aprĂšs y ĂȘtre venue pour la premiĂšre fois et avoir vu le panneau annonçant que Thoreau âou, disons, sa rĂ©incarnationâ serait lĂ aujourdâhui. Un bouquet de fleurs Ă la main, Ă©lĂ©gante, coiffĂ©e dâun chignon impeccable, elle semble Ă©mue de rencontrer cette version de lâauteur, quâelle a lu en chinois. âCe livre ne raconte aucune histoire et ne donne pas non plus de conseils particuliers. Il sâagit simplement dâun ouvrage littĂ©raire, mais il contient des phrases qui touchent lâesprit et le cĆur, et qui apportent une grande sĂ©rĂ©nitĂ©â, dĂ©fend-elle. Sur son tĂ©lĂ©phone, Jane montre son exemplaire de Walden. Selon elle, la version chinoise aurait Ă©tĂ© tĂ©lĂ©chargĂ©e plus de 38 millions de fois sur lâapplication Audible.
Ă mesure que les visiteurs arrivent pour se balader au bord du lac ou sây baigner, la cabane se remplit dâune foule bigarrĂ©e, serviette de plage sous le bras, glaciĂšre dans la main opposĂ©e, parfois dĂ©jĂ en maillot de bain ou mĂȘme torse nu. Un jeune homme dâĂ peine 20 ans, grand, blond, fine moustache et casquette, sâapproche de Henry David âRanalliâ Thoreau et lâinterroge sur son journal. Zach a arrĂȘtĂ© les Ă©tudes et veut devenir auteur. Quelques semaines plus tĂŽt, il a suivi les pas de Thoreau pour gravir le mont Katahdin, le plus haut sommet de lâĂtat du Maine. âJe suis en train dâĂ©crire une histoire sur quelquâun qui se rend Ă Walden et qui y vit une expĂ©rience intĂ©ressante. Câest en partie pour ça que je suis venu, pour avoir des conseils. Pourrais-je vous envoyer quelques pages de ce texte pour avoir votre avis?â Henry David Thoreau accepte, et lui donne son adresse e-mail.
Dans la cabane, Brent Ranalli compense sa timiditĂ© par son Ă©rudition. Pour incarner ce rĂŽle, il a travaillĂ© avec un professeur de théùtre, mais rien ne serait possible sans des connaissances considĂ©rables. âJâutilise les mots dâHenry quand cela sây prĂȘte, quand ils me viennent Ă lâesprit ou quand ils conviennent Ă une situation donnĂ©e, explique-t-il. Mais lorsque la conversation devient plus spontanĂ©e, il faut improviser et essayer de faire de son mieux pour rĂ©pondre comme Henry aurait pu le faire, ou de la maniĂšre qui serait la plus pertinente pour la personne Ă qui je mâadresse.â Les questions fusent, et il nâest jamais pris au dĂ©pourvu. Comment a-t-il construit la cabane? OĂč sont les toilettes? Combien de chaises a-t-il? (âTrois. Une pour la solitude, une pour lâamitiĂ© et une pour la vie en sociĂ©tĂ©.â) Que pense-t-il de la religion? Du consumĂ©risme? De lâesclavage? A-t-il Ă©tĂ© malade pendant son sĂ©jour Ă Walden? Est-ce quâil y a des ours et des coyotes? âIl y en avait au XVII e siĂšcle, mais plus aujourdâhui, Ă cause de la chasse, explique-t-il. Et avant cela, quand les colons sont arrivĂ©s en AmĂ©rique, il y avait mĂȘme des loups. Sâil en restait, ma mĂšre ne mâaurait jamais laissĂ© construire ma cabane.â
BientĂŽt, il devient difficile de mettre un pied devant lâautre dans la cabane. âPardon, mon pot de chambre est au milieu du cheminâ, lance Brent Ranalli, qui interprĂšte Thoreau
Lâexercice auquel se prĂȘte Brent Ranalli est pĂ©rilleux, car avant lui officiait Richard Smith, une sommitĂ©, qui vient de prendre sa retraite aprĂšs 26 ans Ă jouer Thoreau Ă la perfection. âJe me suis installĂ© Ă Concord en 1999 parce que Thoreau a toujours Ă©tĂ© mon Ă©crivain prĂ©fĂ©rĂ©, confie Smith. Ă lâĂ©poque, personne ne jouait son rĂŽle. Moi, jâĂ©tais garde forestier au parc national historique de Minute Man et je participais dĂ©jĂ Ă des reconstitutions de la guerre de SĂ©cession et de la guerre dâIndĂ©pendance.
Jâai donc demandĂ© Ă mon patron si je pouvais commencer Ă faire des animations en incarnant Thoreau, et il mâa rĂ©pondu: âOui, vas-y, lance-toi.ââ Pendant un quart de siĂšcle, Richard Smith a ainsi incarnĂ© le rĂŽle avec une verve qui faisait dĂ©faut Ă son idole. âJe lâai interprĂ©tĂ© comme un personnage plus ouvert sur le monde que ce que la plupart des gens imaginent quâil Ă©taitâ, admet-il. Câest lui-mĂȘme qui a choisi Brent Ranalli comme successeur. Ce dernier confirme que Thoreau Ă©tait quelquâun de rĂ©servĂ©, capable de se fermer complĂštement sâil nâĂ©tait pas de bonne humeur. Adopter ce caractĂšre aujourdâhui serait contre-productif, dâautant que certains visiteurs cherchent Ă nouer une vraie complicitĂ©. Câest le cas de Jacob, jeune homme originaire de lâOhio, aux cheveux longs, timide et grand amateur de Walt Whitman. Il partage son anniversaire avec Thoreau et apprĂ©cie lâindĂ©pendance dâesprit dans les textes de ce dernier, qui rĂ©digea un essai intitulĂ© La Vie sans principe. Aujourdâhui, il est en quĂȘte de conseils pour rĂ©ussir Ă terminer la lecture de Walden. Brent Ranalli lui recommande une version annotĂ©e pour bien en saisir toutes les facettes.
âJe suis en train dâĂ©crire une histoire sur quelquâun qui se rend Ă Walden et qui y vit une expĂ©rience intĂ©ressante. Pourrais-je vous envoyer quelques pages de ce texte pour avoir votre avis?â
Un visiteur
Ă peine a-t-il terminĂ© sa phrase que Vince Walden, quinqua bon vivant, prĂ©sident dâune boĂźte spĂ©cialisĂ©e dans lâintelligence artificielle, lâinterpelle. Il veut un souvenir avec lâhomme ayant passĂ© deux ans sur les bords du lac qui porte le mĂȘme nom que lui.
âCâest un nom qui vient dâAngleterre. Prendre une photo avec Thoreau Ă©tait sur ma bucket list.â SitĂŽt le clichĂ© pris, il sâen va avec un large sourire. BientĂŽt, il devient difficile de mettre un pied devant lâautre dans la cabane. âPardon, mon pot de chambre est au milieu du cheminâ, lance Henry David Ranalli-Thoreau. Il sâassoit ensuite sur sa chaise de bureau, au milieu de la piĂšce et des visiteurs. Comme un professeur entourĂ© de ses Ă©lĂšves, il donne des clĂ©s de comprĂ©hension des textes, montre ses dessins aux enfants, parle de Nietzsche. La foule est captivĂ©e. Aujourdâhui encore, Henry David Thoreau, icĂŽne de la contre-culture dans les annĂ©es 1960, fascine. Sa rĂ©putation a dĂ©passĂ© celle de son mentor, Ralph Waldo Emerson, et il est considĂ©rĂ© comme un prĂ©curseur de la pensĂ©e Ă©cologiste. Ses observations Ă Walden sont encore utilisĂ©es par les scientifiques pour mesurer les consĂ©quences du changement climatique âau printemps, ont-ils notĂ© rĂ©cemment, la floraison intervient dĂ©sormais deux semaines plus tĂŽt quâĂ lâĂ©poque de Thoreau. Antiesclavagiste, anti-gouvernement, libre penseur, le philosophe a livrĂ© des rĂ©flexions aussi bien sur la marche que sur le deuil ou les vertus de lâisolement. Le Covid a dâailleurs donnĂ© une dimension supplĂ©mentaire Ă ses Ă©crits. âCes dix derniĂšres annĂ©es, nous sommes confrontĂ©s Ă bon nombre de problĂšmes auxquels Thoreau Ă©tait confrontĂ© au milieu du XIX e siĂšcle, quâil sâagisse de la situation politique ou du changement climatique, assure Richard Smith. Je pense que ses paroles rĂ©sonnent plus que jamais aujourdâhui.â Du reste, tout le monde peut sâen rĂ©clamer. Si son Ćuvre le place plutĂŽt du cĂŽtĂ© des progressistes, les libertariens nâhĂ©sitent pas Ă sâemparer eux aussi de sa pensĂ©e. âThoreau parle Ă tous les bords politiquesâ, confirme Brent Ranalli.
Sur le seuil de la cabane ou Ă lâintĂ©rieur, les conversations dĂ©rivent, parfois lĂ©gĂšres, parfois profondes, en anglais, en espagnol, en portugais, en ukrainien⊠Margarita, originaire du Chili, professeure Ă lâuniversitĂ© du Wyoming, a Ă©tĂ© marquĂ©e par les Ă©crits de Thoreau sur la dĂ©sobĂ©issance civile, lui qui a inspirĂ© Martin Luther King, Gandhi et de nombreux mouvements rĂ©volutionnaires hispaniques. âNous devons respecter les rĂšgles, trĂšs bien, mais ces rĂšgles sont-elles les mĂȘmes pour tous? La loi sâapplique-t-elle de la mĂȘme maniĂšre Ă tout le monde?â interroge-t-elle. En visite pour la premiĂšre fois Ă Walden, elle se dĂ©sole de la perte dâintĂ©rĂȘt et de financements pour les sciences humaines, la culture, lâhistoire. Lâheure tourne et les visiteurs finissent par quitter les lieux, laissant Brent Ranalli extatique, heureux dâavoir pu partager sa passion pour Thoreau. Alors quâil sâapprĂȘte lui aussi Ă partir, des adolescents sâapprochent de la cabane. âJe nâarrive pas Ă croire que tu es lĂ !â crie une jeune fille en maillot de bain en sâadressant au philosophe. âBonjour, je mâappelle Henry, câest mon anniversaire aujourdâhui. Bienvenue chez moiâ, rĂ©pond Brent en revenant sur ses pas. Lâan prochain, Henry David Thoreau aura 210 ans. âą TOUS PROPOS RECUEILLIS PAR BL
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