REPORTAGE

COPAIN DES BOIS Dans la cabane d'Henry David Thoreau story

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Analyse sémantique lex

Entités nommées

Massachusetts CONCORD Walden Concord Shanghai Ohio Minute Man Henry David Thoreau Brent Ranalli Jane Henry Thoreau Richard Smith Jacob Walt Whitman Vince Walden Henry David Ranalli-Thoreau Ralph Waldo Emerson Margarita Martin Luther King Gandhi

Sujets

Henry David Thoreau
Walden Pond
Walden ou la Vie dans les bois
Philosophie
Littérature américaine

Fichier PDF & production

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Pages 70, 72, 73, 74 du magazine — se connecter pour les voir.

text 1660233_k1 COPAIN DES BOIS Dans la cabane d'Henry David Thoreau

Étang de Walden, Massachusetts, États-Unis. C’est lĂ  que le philosophe amĂ©ricain Henry David Thoreau vĂ©cut plus de deux ans au XIXe siĂšcle, et lĂ  qu’il Ă©crivit la base d’un texte auquel le monde entier continue de se rĂ©fĂ©rer. C’est donc logiquement lĂ  aussi que des visiteurs affluent chaque 12 juillet, date de naissance du grand homme. Pour chercher quoi?

Par PAR BENOIT LANDON

À CONCORD (ÉTATS-UNIS)

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Brent Ranalli semble un peu nerveux. VĂȘtu Ă  la mode du XIXe siĂšcle, il s’apprĂȘte, en cette chaude journĂ©e d’étĂ©, Ă  pĂ©nĂ©trer dans une cabane de 3 x 4,50 mĂštres, soit 13,50 mĂštres carrĂ©s. Pas n’importe quelle cabane: installĂ©e sur les bords de l’étang de Walden, prĂšs de Concord, dans le Massachusetts, celle-ci accueillit pendant deux ans, deux mois et deux jours, entre 1845 et 1847, le philosophe Henry David Thoreau. C’est lĂ , entourĂ© d’arbres et d’eau, que l’écrivain a tenu son journal, qui donnera plus tard son livre mythique, Walden ou la Vie dans les bois. Brent Ranalli n’est pas n’importe qui non plus: depuis le 1er janvier dernier, il est l’interprĂšte officiel d’Henry David Thoreau, un rĂŽle qu’il prend trĂšs au sĂ©rieux, ce que font aussi les disciples de l’écrivain et autres touristes de passage Ă  Walden. D’autant qu’aujourd’hui n’est, enfin, pas n’importe quelle date: ce 12 juillet 2026 correspond Ă  la date d’anniversaire de Thoreau. Le penseur aurait eu 209 ans.

“Bienvenue chez moi, lance Ranalli, dans la peau de Thoreau, Ă  la premiĂšre visiteuse de la journĂ©e, Jane. J’ai construit cette maison moi-mĂȘme avec des matĂ©riaux que j’ai trouvĂ©s prĂšs de l’étang et des matĂ©riaux recyclĂ©s. Je suis venu ici pour Ă©crire. Je travaille actuellement sur un livre intitulĂ© Une semaine sur les riviĂšres Concord et Merrimack.” Femme d’affaires en visite aux États-Unis, Jane vit Ă  Shanghai. Elle est de retour Ă  Walden une semaine aprĂšs y ĂȘtre venue pour la premiĂšre fois et avoir vu le panneau annonçant que Thoreau –ou, disons, sa rĂ©incarnation– serait lĂ  aujourd’hui. Un bouquet de fleurs Ă  la main, Ă©lĂ©gante, coiffĂ©e d’un chignon impeccable, elle semble Ă©mue de rencontrer cette version de l’auteur, qu’elle a lu en chinois. “Ce livre ne raconte aucune histoire et ne donne pas non plus de conseils particuliers. Il s’agit simplement d’un ouvrage littĂ©raire, mais il contient des phrases qui touchent l’esprit et le cƓur, et qui apportent une grande sĂ©rĂ©nitĂ©â€, dĂ©fend-elle. Sur son tĂ©lĂ©phone, Jane montre son exemplaire de Walden. Selon elle, la version chinoise aurait Ă©tĂ© tĂ©lĂ©chargĂ©e plus de 38 millions de fois sur l’application Audible.

À mesure que les visiteurs arrivent pour se balader au bord du lac ou s’y baigner, la cabane se remplit d’une foule bigarrĂ©e, serviette de plage sous le bras, glaciĂšre dans la main opposĂ©e, parfois dĂ©jĂ  en maillot de bain ou mĂȘme torse nu. Un jeune homme d’à peine 20 ans, grand, blond, fine moustache et casquette, s’approche de Henry David “Ranalli” Thoreau et l’interroge sur son journal. Zach a arrĂȘtĂ© les Ă©tudes et veut devenir auteur. Quelques semaines plus tĂŽt, il a suivi les pas de Thoreau pour gravir le mont Katahdin, le plus haut sommet de l’État du Maine. “Je suis en train d’écrire une histoire sur quelqu’un qui se rend Ă  Walden et qui y vit une expĂ©rience intĂ©ressante. C’est en partie pour ça que je suis venu, pour avoir des conseils. Pourrais-je vous envoyer quelques pages de ce texte pour avoir votre avis?” Henry David Thoreau accepte, et lui donne son adresse e-mail.

Dans la cabane, Brent Ranalli compense sa timiditĂ© par son Ă©rudition. Pour incarner ce rĂŽle, il a travaillĂ© avec un professeur de théùtre, mais rien ne serait possible sans des connaissances considĂ©rables. “J’utilise les mots d’Henry quand cela s’y prĂȘte, quand ils me viennent Ă  l’esprit ou quand ils conviennent Ă  une situation donnĂ©e, explique-t-il. Mais lorsque la conversation devient plus spontanĂ©e, il faut improviser et essayer de faire de son mieux pour rĂ©pondre comme Henry aurait pu le faire, ou de la maniĂšre qui serait la plus pertinente pour la personne Ă  qui je m’adresse.” Les questions fusent, et il n’est jamais pris au dĂ©pourvu. Comment a-t-il construit la cabane? OĂč sont les toilettes? Combien de chaises a-t-il? (“Trois. Une pour la solitude, une pour l’amitiĂ© et une pour la vie en sociĂ©tĂ©.”) Que pense-t-il de la religion? Du consumĂ©risme? De l’esclavage? A-t-il Ă©tĂ© malade pendant son sĂ©jour Ă  Walden? Est-ce qu’il y a des ours et des coyotes? “Il y en avait au XVII e siĂšcle, mais plus aujourd’hui, Ă  cause de la chasse, explique-t-il. Et avant cela, quand les colons sont arrivĂ©s en AmĂ©rique, il y avait mĂȘme des loups. S’il en restait, ma mĂšre ne m’aurait jamais laissĂ© construire ma cabane.”

Bientît, il devient difficile de mettre un pied devant l’autre dans la cabane. “Pardon, mon pot de chambre est au milieu du chemin”, lance Brent Ranalli, qui interprùte Thoreau

La vie sans principe

L’exercice auquel se prĂȘte Brent Ranalli est pĂ©rilleux, car avant lui officiait Richard Smith, une sommitĂ©, qui vient de prendre sa retraite aprĂšs 26 ans Ă  jouer Thoreau Ă  la perfection. “Je me suis installĂ© Ă  Concord en 1999 parce que Thoreau a toujours Ă©tĂ© mon Ă©crivain prĂ©fĂ©rĂ©, confie Smith. À l’époque, personne ne jouait son rĂŽle. Moi, j’étais garde forestier au parc national historique de Minute Man et je participais dĂ©jĂ  Ă  des reconstitutions de la guerre de SĂ©cession et de la guerre d’IndĂ©pendance.

J’ai donc demandĂ© Ă  mon patron si je pouvais commencer Ă  faire des animations en incarnant Thoreau, et il m’a rĂ©pondu: ‘Oui, vas-y, lance-toi.’” Pendant un quart de siĂšcle, Richard Smith a ainsi incarnĂ© le rĂŽle avec une verve qui faisait dĂ©faut Ă  son idole. “Je l’ai interprĂ©tĂ© comme un personnage plus ouvert sur le monde que ce que la plupart des gens imaginent qu’il Ă©tait”, admet-il. C’est lui-mĂȘme qui a choisi Brent Ranalli comme successeur. Ce dernier confirme que Thoreau Ă©tait quelqu’un de rĂ©servĂ©, capable de se fermer complĂštement s’il n’était pas de bonne humeur. Adopter ce caractĂšre aujourd’hui serait contre-productif, d’autant que certains visiteurs cherchent Ă  nouer une vraie complicitĂ©. C’est le cas de Jacob, jeune homme originaire de l’Ohio, aux cheveux longs, timide et grand amateur de Walt Whitman. Il partage son anniversaire avec Thoreau et apprĂ©cie l’indĂ©pendance d’esprit dans les textes de ce dernier, qui rĂ©digea un essai intitulĂ© La Vie sans principe. Aujourd’hui, il est en quĂȘte de conseils pour rĂ©ussir Ă  terminer la lecture de Walden. Brent Ranalli lui recommande une version annotĂ©e pour bien en saisir toutes les facettes.

“Je suis en train d’écrire une histoire sur quelqu’un qui se rend Ă  Walden et qui y vit une expĂ©rience intĂ©ressante. Pourrais-je vous envoyer quelques pages de ce texte pour avoir votre avis?”
Un visiteur

À peine a-t-il terminĂ© sa phrase que Vince Walden, quinqua bon vivant, prĂ©sident d’une boĂźte spĂ©cialisĂ©e dans l’intelligence artificielle, l’interpelle. Il veut un souvenir avec l’homme ayant passĂ© deux ans sur les bords du lac qui porte le mĂȘme nom que lui.

“C’est un nom qui vient d’Angleterre. Prendre une photo avec Thoreau Ă©tait sur ma bucket list.” SitĂŽt le clichĂ© pris, il s’en va avec un large sourire. BientĂŽt, il devient difficile de mettre un pied devant l’autre dans la cabane. “Pardon, mon pot de chambre est au milieu du chemin”, lance Henry David Ranalli-Thoreau. Il s’assoit ensuite sur sa chaise de bureau, au milieu de la piĂšce et des visiteurs. Comme un professeur entourĂ© de ses Ă©lĂšves, il donne des clĂ©s de comprĂ©hension des textes, montre ses dessins aux enfants, parle de Nietzsche. La foule est captivĂ©e. Aujourd’hui encore, Henry David Thoreau, icĂŽne de la contre-culture dans les annĂ©es 1960, fascine. Sa rĂ©putation a dĂ©passĂ© celle de son mentor, Ralph Waldo Emerson, et il est considĂ©rĂ© comme un prĂ©curseur de la pensĂ©e Ă©cologiste. Ses observations Ă  Walden sont encore utilisĂ©es par les scientifiques pour mesurer les consĂ©quences du changement climatique –au printemps, ont-ils notĂ© rĂ©cemment, la floraison intervient dĂ©sormais deux semaines plus tĂŽt qu’à l’époque de Thoreau. Antiesclavagiste, anti-gouvernement, libre penseur, le philosophe a livrĂ© des rĂ©flexions aussi bien sur la marche que sur le deuil ou les vertus de l’isolement. Le Covid a d’ailleurs donnĂ© une dimension supplĂ©mentaire Ă  ses Ă©crits. “Ces dix derniĂšres annĂ©es, nous sommes confrontĂ©s Ă  bon nombre de problĂšmes auxquels Thoreau Ă©tait confrontĂ© au milieu du XIX e siĂšcle, qu’il s’agisse de la situation politique ou du changement climatique, assure Richard Smith. Je pense que ses paroles rĂ©sonnent plus que jamais aujourd’hui.” Du reste, tout le monde peut s’en rĂ©clamer. Si son Ɠuvre le place plutĂŽt du cĂŽtĂ© des progressistes, les libertariens n’hĂ©sitent pas Ă  s’emparer eux aussi de sa pensĂ©e. “Thoreau parle Ă  tous les bords politiques”, confirme Brent Ranalli.

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L’heure tourne

Sur le seuil de la cabane ou Ă  l’intĂ©rieur, les conversations dĂ©rivent, parfois lĂ©gĂšres, parfois profondes, en anglais, en espagnol, en portugais, en ukrainien
 Margarita, originaire du Chili, professeure Ă  l’universitĂ© du Wyoming, a Ă©tĂ© marquĂ©e par les Ă©crits de Thoreau sur la dĂ©sobĂ©issance civile, lui qui a inspirĂ© Martin Luther King, Gandhi et de nombreux mouvements rĂ©volutionnaires hispaniques. “Nous devons respecter les rĂšgles, trĂšs bien, mais ces rĂšgles sont-elles les mĂȘmes pour tous? La loi s’applique-t-elle de la mĂȘme maniĂšre Ă  tout le monde?” interroge-t-elle. En visite pour la premiĂšre fois Ă  Walden, elle se dĂ©sole de la perte d’intĂ©rĂȘt et de financements pour les sciences humaines, la culture, l’histoire. L’heure tourne et les visiteurs finissent par quitter les lieux, laissant Brent Ranalli extatique, heureux d’avoir pu partager sa passion pour Thoreau. Alors qu’il s’apprĂȘte lui aussi Ă  partir, des adolescents s’approchent de la cabane. “Je n’arrive pas Ă  croire que tu es lĂ !” crie une jeune fille en maillot de bain en s’adressant au philosophe. “Bonjour, je m’appelle Henry, c’est mon anniversaire aujourd’hui. Bienvenue chez moi”, rĂ©pond Brent en revenant sur ses pas. L’an prochain, Henry David Thoreau aura 210 ans. ‱ TOUS PROPOS RECUEILLIS PAR BL

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copyrightPHOTOS: TONY LUONG POUR SOCIETY

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