CAHIER CULTURE
entité 30/38 · identifiant 1660245
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| title | Michaël Petkov-Kleiner |
| section | CAHIER CULTURE |
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Entités nommées
Sujets
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Pages 78, 79 du magazine â se connecter pour les voir.
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Michaël Petkov-Kleiner
Retour dans le Puy-de-DĂŽme avec lâauteur de FanatisĂ©, sur les traces de son enfance dans une communautĂ© dâextrĂȘme droite.
Par PIERRE-PHILIPPE BERSON
FANATISĂ
(Denoël)
âIL EST WANTED DANS LE VILLAGE, le reportage risque dâĂȘtre ultra chaud.â LâĂ©ditrice avait prĂ©venu. Plus quâun comeback, la venue de MichaĂ«l Petkov-Kleiner Ă TeilhĂšde, petite commune rĂ©unissant 536 Ăąmes dans le Puy-de-DĂŽme, sâapparente Ă une provocation pour certains habitants. Ă quoi sâattendre? âA minima des invectives, au pire une agression. Mais je sais me dĂ©fendreâ, tente de rassurer lâauteur avant le dĂ©part. Il a 46 ans et des yeux bleus enfouis sous une forĂȘt de cheveux bruns. Pour lâoccasion, il nâa pas enfilĂ© une tenue de combat mais une panoplie intĂ©gralement noire, des chaussettes jusquâĂ la casquette. Le deuil plutĂŽt que la bagarre? Ce jour de juillet, sous une chaleur sahĂ©lienne, il part rendre visite Ă son enfance.
Entre 4 et 14 ans, MichaĂ«l Petkov-Kleiner a vĂ©cu avec ses parents au sein dâune secte dâextrĂȘme droite, la Filiation Solazaref ; il lâa racontĂ© dans FanatisĂ©, un livre paru en avril dernier. DĂ©sormais, il envisage de remettre les pieds dans le village comme on reviendrait sur les lieux dâun crime. Ironie du sort, ce voyage dans le passĂ© se fait Ă bord dâun vĂ©hicule tout droit sorti des eighties. Le train Corail IntercitĂ©s 5955, avec ses banquettes molles, sa climatisation capricieuse et son wifi absent, replonge dans lâĂ©poque du rail dâavant, celui dâun temps mitterrandien oĂč la Filiation Solazaref comptait jusquâĂ 200 membres. Le trajet nâa rien dâune promenade. La ligne ferroviaire ParisâClermont-Ferrand est connue pour ĂȘtre trĂšs exposĂ©e aux retards et aux annulations. Le mois dernier, des passagers sont restĂ©s bloquĂ©s huit heures. Petkov-Kleiner y a lui-mĂȘme passĂ© un rĂ©veillon de NoĂ«l il y a quelques annĂ©es. AprĂšs un Ă©niĂšme retard, il sâĂ©tait retrouvĂ© Ă lâarrĂȘt dans un wagon un 24 dĂ©cembre Ă minuit, sans voiture-bar. Depuis, il la surnomme âla ligne diaboliqueâ. Aujourdâhui, le diable avance. ArrĂȘt Ă Nevers, puis Moulins ; la secte se rapproche. Avant-dernier arrĂȘt: Vichy, comme une mise en bouche, car Vichy, entre autres sombres rĂ©fĂ©rences, est la ville qui a vu naĂźtre un certain Claude Vorilhon, plus connu sous le nom de RaĂ«l.
Comme toute secte digne de ce nom, la Filiation Solazaref empruntait le sien Ă celui de son gourou, un certain Daniel Winter, auto-rebaptisĂ© Solazaref. âContraction de âsoleilâ et de âLazareâ, personnage biblique qui ressusciteâ, Ă©claire MichaĂ«l Petkov-Kleiner. Quid de la terminaison en â-efâ? âĂa sonne slave, et le gourou aimait tout ce qui Ă©tait slaveâ, complĂšte-t-il, dĂ©sormais assis sur le siĂšge passager dâune Peugeot blanche. Descendu Ă la gare de Riom-ChĂątel-Guyon, le voilĂ en route vers TeilhĂšde dans les Combrailles, une rĂ©gion de basse montagne au nord du Massif central. Dans les annĂ©es 1980, la presse se bousculait pour rendre visite Ă ce groupuscule passionnĂ© par les pierres et lâextrĂȘme droite. Le gourou avait, il est vrai, une belle histoire Ă raconter: il prĂ©tendait avoir trouvĂ© la pierre philosophale et exhortait ses disciples Ă pratiquer la bijouterie tout en menant une croisade contre le communisme et la franc-maçonnerie. De âsulfureux âalchimistesââ, rĂ©sumait Le Monde en aoĂ»t 1988. Aujourdâhui, la secte a disparu et TeilhĂšde trĂŽne toujours au sommet dâun petit piton rocheux, comme un chĂąteau cathare. âCâest le trou du cul du mondeâ, soupire MichaĂ«l Petkov-Kleiner, qui vit dĂ©sormais Ă Paris. Ă mesure quâil sâen rapproche, lâauteur vapote de plus en plus. Premier bĂątiment Ă lâentrĂ©e du village: lâĂ©cole. Le petit MichaĂ«l y Ă©tait scolarisĂ©, mais la secte imposait son propre enseignement parallĂšle: stages dâautodĂ©fense et visionnage obligatoire du film Conan le Barbare, afin de âraviver les instincts celtesâ (peu importe le manque de logique). Quelques mĂštres plus loin, au dĂ©tour dâune rue, une maison de maĂźtre. Aujourdâhui restaurĂ©e, la bĂątisse accueillait Ă lâĂ©poque lâatelier dâimpression de Gaulois, le magazine Ă©ditĂ© par la secte, un dĂ©versoir outrancier ouvrant ses colonnes Ă lâessayiste raciste Henry de Lesquen ou au militant nĂ©gationniste Robert Faurisson. La Filiation Solazaref embrassait toutes les teintes de lâextrĂȘme droite française, du catholicisme intĂ©griste au nĂ©o-paganisme. Chaque chapelle idĂ©ologique disposait de ses breloques en or, argent ou bronze, fabriquĂ©es par les adeptes: fleurs de lys, runes nordiques et insignes SS, vendues notamment aux âBBRâ, les fĂȘtes bleu-blanc-rouge du Front national. Les adeptes collaient des affiches pour Jean-Marie Le Pen, et certains ont intĂ©grĂ© son service dâordre.
Pendant 25 ans, MichaĂ«l Petkov-Kleiner nâa rien dit, rien Ă©crit sur son histoire, prĂ©fĂ©rant la cadenasser. Successivement Ă©tudiant en philo, cuisinier, manutentionnaire, il refuse une bourse de doctorat au QuĂ©bec pour plonger dans âla dĂ©glingue parisienneâ Ă base de drogues dures et dâalcools forts, avant de se lancer dans le journalisme (Brain Magazine, NEONâŠ). Sorti de la secte Ă 14 ans, il sây est replongĂ© aprĂšs une crise de la quarantaine qui lui a fait perdre son boulot, son appart et sa copine. Sentant une pulsion de mort monter en lui, il sâinterroge alors: âQuâest-ce que je veux quâil reste de moi?â LâĂ©criture sera la rĂ©ponse. Dans FanatisĂ©, MichaĂ«l Petkov-Kleiner nâĂ©pargne rien, ni ses blessures intimes, ni les secrets de famille, ni le fonctionnement de la secte taiseuse jusquâĂ la paranoĂŻa. Au moment de la sortie de son livre, au printemps dernier, la presse lâa chroniquĂ© et, immanquablement, les anciens de la secte âdissoute en 1996â en ont entendu parler. Certains lâont lu. La plupart sont restĂ©s vivre Ă TeilhĂšde, et câest pourquoi personne ne sort aujourdâhui le tapis rouge pour son auteur. âJe prĂ©fĂšre rester dans la voiture. De toute maniĂšre, avec la chaleur il nây a personne dans les ruesâ, souffle ce dernier. Au milieu du village, le vĂ©hicule passe devant une maison ordinaire aux volets mauves. âRalentis, conseille-t-il. Câest la maison du gourou.â Daniel Winter vit toujours ici, libre ; il nâa jamais Ă©tĂ© condamnĂ© malgrĂ© les violences racontĂ©es dans le livre (des coups portĂ©s notamment sur la mĂšre de MichaĂ«l Petkov-Kleiner) et celles, encore plus graves, suspectĂ©es par lâauteur. Une femme sort. T-shirt rouge, chevelure grise. Elle lĂšve la tĂȘte. âAccĂ©lĂšre, ordonne MichaĂ«l, câest sa femme! Une ancienne adepte, celle qui restera jusquâĂ la fin.â MichaĂ«l Petkov-Kleiner a eu peur. Il ne veut croiser personne, surtout pas son pĂšre. La maison familiale est pourtant juste lĂ , adossĂ©e Ă lâĂ©glise. Elle lutte contre la ruine. Deux fenĂȘtres Ă©mergent dâun mur gris. Son pĂšre est Ă lâintĂ©rieur, sa Twingo verte est garĂ©e devant. La vitre avant est cassĂ©e, un torchon fait office de pare-soleil de remplacement, il bat au vent et ce nâest pas un drapeau blanc. Aucune trĂȘve nâa Ă©tĂ© signĂ©e entre le pĂšre et son fils. âOn bouge, jâai pas trĂšs envie de rester ici.â