SOCIETY

BISONS MURÉS story

entité 17/38 · identifiant 1610909

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Pages 20, 21 du magazine — se connecter pour les voir.

text 1610909_k1 BISONS MURÉS

S’il est un animal qui connaĂźt la folie des hommes, c’est bien le bison. ExterminĂ© tout au long de la conquĂȘte de l’Ouest aux États-Unis, le voici malmenĂ© au cƓur de l’Europe, dans la forĂȘt de BiaƂowieĆŒa, entre la Pologne et la BiĂ©lorussie, oĂč une frontiĂšre de plus en plus militarisĂ©e impacte ses conditions de vie.

Par NIKOLA BUDZIƃSKA, MATHILDE DOIEZIE ET NASTA ZAKHAREVICH

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Cela ressemble Ă  un conte sans fĂ©es. À la lisiĂšre de l’Europe vivait autrefois un bison, dans la grande forĂȘt de BiaƂowieĆŒa, connue pour ĂȘtre l’une des derniĂšres forĂȘts primaires d’Europe –voire la derniĂšre, selon les points de vue scientifiques. Il s’y pavanait en tant qu’animal totem des lieux. Certes, ces bois appartenaient Ă  deux pays sans roi –la Pologne et la BiĂ©lorussie–, mais notre bison s’en moquait bien: il n’avait pas besoin de passeport pour la traverser. Il pouvait respirer l’air biĂ©lorusse et, juste aprĂšs, aller brouter l’herbe polonaise. Ô que ces temps Ă©taient agrĂ©ables! Jusqu’à ce que les humains et leurs gouvernements sĂšment le chaos dans la rĂ©gion. Aujourd’hui, ce bison est piĂ©gĂ© entre deux dĂ©marcations d’une mĂȘme frontiĂšre, par un mur, une clĂŽture et une crise migratoire. Et personne ne semble se soucier de lui.

Bien entendu, ce qui prĂ©cĂšde n’est pas un conte, mais une histoire rĂ©elle du temps prĂ©sent. RĂ©introduit en Europe dans les annĂ©es 1950 aprĂšs avoir Ă©tĂ© dĂ©cimĂ© Ă  l’état sauvage durant les dĂ©cennies prĂ©cĂ©dentes, le bison, plus grand mammifĂšre terrestre du continent, a longtemps Ă©tĂ© considĂ©rĂ© comme un trophĂ©e de choix par les Ă©lites russes, notamment les tsars. Il avait rĂ©ussi Ă  faire un spectaculaire retour dans les bois de BiaƂowieĆŒa, au point qu’aujourd’hui environ 1 600 spĂ©cimens vivent dans la forĂȘt. Suffisant pour que l’espĂšce, autrefois qualifiĂ©e de “vulnĂ©rable” par la Liste rouge des espĂšces menacĂ©es de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), soit jugĂ©e “quasi menacĂ©e”, une catĂ©gorie moins inquiĂ©tante, depuis 2020. Mais voilĂ  qu’un nouveau pĂ©ril la guette. En 2015, une Ă©quipe de scientifiques de l’Institut de recherche sur les mammifĂšres de l’AcadĂ©mie polonaise des sciences s’est en effet rendu compte que les bisons implantĂ©s dans la partie polonaise de BiaƂowieĆŒa Ă©voluaient diffĂ©remment de ceux installĂ©s du cĂŽtĂ© biĂ©lorusse –la fin de la Seconde Guerre mondiale ayant actĂ© le partage de la forĂȘt entre la RĂ©publique populaire de Pologne et la RĂ©publique socialiste soviĂ©tique de BiĂ©lorussie, membre de l’URSS. “Au cours du processus de rĂ©introduction, les responsables ont essayĂ© d’exploiter tout le patrimoine possible des bisons encore vivants en Europe, explique MaƂgorzata Tokarska, l’une de ces scientifiques. Deux lignĂ©es gĂ©nĂ©tiques sont alors apparues: le bison des plaines et le bison des plaines‑caucasien. Ce dernier portait des gĂšnes provenant d’un descendant d’un bison du Caucase –une espĂšce Ă©teinte qui vivait au zoo de Berlin. Le programme a sĂ©parĂ© les deux lignĂ©es afin qu’elles ne se mĂ©langent pas. Celle des bisons des plaines‑caucasiens, la lignĂ©e hybride, a Ă©tĂ© transfĂ©rĂ©e dans l’actuelle BiĂ©lorussie, tandis que la lignĂ©e ‘pure’ des bisons des plaines a Ă©tĂ© conservĂ©e dans la partie polonaise de la forĂȘt.”

Le grand piĂšge

Un autre aspect de la gĂ©nĂ©tique des bisons de BiaƂowieĆŒa intrigue, en particulier chez ceux vivant du cĂŽtĂ© polonais: leur ADN est trĂšs peu diversifiĂ©. “Ils sont consanguins Ă  environ 80%. Cela signifie qu’environ 80% de l’ensemble des gĂšnes sont identiques chez chaque individu par filiation”, explique MaƂgorzata Tokarska. Le nombre restreint d’animaux rĂ©introduits Ă  l’origine explique en partie ce phĂ©nomĂšne. Mais ce qui continue d’empĂȘcher les gĂšnes de se diversifier, affirment les spĂ©cialistes, c’est la difficultĂ© de plus en plus grande qu’ont eue les troupeaux Ă  se rencontrer au cours des quatre derniĂšres dĂ©cennies. Jusqu’en 1981, ils pouvaient encore se dĂ©placer librement dans toute la forĂȘt, car la frontiĂšre n’était pas matĂ©rialisĂ©e. Mais cette annĂ©e‑lĂ  marque un tournant: au plus fort de la rĂ©sistance au pouvoir soviĂ©tique en Pologne, avec des manifestations de masse contre le rĂ©gime communiste, la RĂ©publique socialiste soviĂ©tique de BiĂ©lorussie installe le long de sa frontiĂšre occidentale une clĂŽture de barbelĂ©s d’environ deux mĂštres de haut, nommĂ©e “Sistema”. “C’est devenu une barriĂšre pour les bisons, et probablement aussi pour les Ă©lans et les cerfs, alors que certains carnivores de taille moyenne, tels que les loups et les lynx, parvenaient encore Ă  la franchir”, dĂ©taille RafaƂ Kowalczyk, Ă©galement professeur Ă  l’Institut de recherche sur les mammifĂšres de l’AcadĂ©mie polonaise des sciences. Depuis, deux populations de bisons sont donc officiellement sĂ©parĂ©es par les barbelĂ©s –l’une en Pologne, l’autre en BiĂ©lorussie–, et ne peuvent plus se rencontrer. Pour l’instant, le nombre total de spĂ©cimens continue de croĂźtre, malgrĂ© leur faible diversitĂ© gĂ©nĂ©tique. Mais celle‑ci pourrait poser un problĂšme majeur un jour. “Notamment si un Ă©vĂ©nement particuliĂšrement agressif se produisait dans les environs, dĂ» par exemple Ă  un virus, une bactĂ©rie ou un parasite.” Ces animaux Ă©tant comme des clones, “ils pourraient tous ĂȘtre menacĂ©s en mĂȘme temps”, prĂ©cise MaƂgorzata Tokarska.

MalgrĂ© l’indĂ©pendance de la BiĂ©lorussie, dĂ©clarĂ©e en 1991, le Sistema est toujours en place. Il y a quelques annĂ©es, des scientifiques polonais et biĂ©lorusses ont entamĂ© des discussions sur la possibilitĂ© d’ouvrir cette barriĂšre pour diversifier le patrimoine gĂ©nĂ©tique des bisons. Mais ces Ă©changes sont aujourd’hui dĂ©finitivement clos. Car depuis 2020, les tensions entre la Pologne et la BiĂ©lorussie sont exacerbĂ©es. Cette annĂ©e‑lĂ , Alexandre Loukachenko dĂ©clare avoir remportĂ© l’élection prĂ©sidentielle en BiĂ©lorussie, et entame donc son sixiĂšme mandat depuis 1994. Les nombreuses allĂ©gations de fraudes et les attaques contre ses adversaires dĂ©clenchent d’importantes manifestations, violemment rĂ©primĂ©es. L’Union europĂ©enne adopte alors des sanctions contre le pays. En rĂ©ponse, celui‑ci dĂ©cide de laisser entrer sur son territoire des personnes cherchant Ă  fuir le leur, comme l’Irak ou l’Afghanistan, afin de leur permettre de tenter de pĂ©nĂ©trer dans l’UE, entre autres par la forĂȘt de BiaƂowieĆŒa. Par un effet de ricochet, le gouvernement polonais commence, en janvier 2022, Ă  construire, le long de la frontiĂšre, un mur d’acier de 5,5 mĂštres de haut qui s’étend sur plus de 186 kilomĂštres. DĂšs lors, la forĂȘt primaire est dĂ©figurĂ©e en son cƓur par une vĂ©ritable frontiĂšre militarisĂ©e. Avec des garde‑frontiĂšres, des soldats, des chars, des camions, de nouvelles routes... Une rĂ©alitĂ© de plus en plus tangible alors que, depuis l’invasion de l’Ukraine en fĂ©vrier 2022, la Pologne se sent menacĂ©e en tant que pays situĂ© sur le flanc oriental de l’OTAN et de l’Union europĂ©enne. Ce qui altĂšre la vie sur place. “Aujourd’hui, les animaux, dont les bisons, sont repoussĂ©s hors de la zone frontaliĂšre. Le bruit, la lumiĂšre, les pollutions influencent leur rĂ©partition, leur activitĂ©, etc.” explique RafaƂ Kowalczyk. Une situation qui l’inquiĂšte encore plus que “les questions gĂ©nĂ©tiques”. Officiellement, le mur polonais comporte 24 portes permettant aux grands animaux de circuler. Mais en raison de cette “guerre hybride”, tous les experts interrogĂ©s disent que ces passages ne sont jamais ouverts. “Les garde‑frontiĂšres affirment qu’aucun animal n’a Ă©tĂ© vu en train d’attendre pour traverser. C’est absurde. Ces portes devraient rester ouvertes pendant des jours, voire des semaines, afin que les animaux puissent les trouver et entrer en Pologne”, grogne RafaƂ Kowalczyk. En consĂ©quence, “les bisons –et probablement d’autres grands mammifĂšres– se retrouvent piĂ©gĂ©s entre la barriĂšre frontaliĂšre polonaise et le Sistema biĂ©lorusse (soit dans un espace de 40 kilomĂštres carrĂ©s, le Sistema Ă©tant installĂ© Ă  une distance d’environ deux kilomĂštres de la frontiĂšre rĂ©elle du cĂŽtĂ© biĂ©lorusse, ndlr)”, explique sa collĂšgue Katarzyna Nowak, qui Ă©tudie les consĂ©quences de la militarisation de la forĂȘt. Le nombre exact de spĂ©cimens concernĂ©s est impossible Ă  Ă©valuer. Mais en aoĂ»t dernier, elle a observĂ© et pris en photo l’un de ces bisons. “C’était un mĂąle qui se tenait juste derriĂšre la barriĂšre polonaise, regardant vers l’ouest”, dĂ©crit‑elle. Lui aussi voulait entrer dans l’UE.

Il y a quelques annĂ©es, des scientifiques polonais et biĂ©lorusses ont entamĂ© des discussions sur la possibilitĂ© d’ouvrir la frontiĂšre pour diversifier le patrimoine gĂ©nĂ©tique des bisons. Mais ces Ă©changes sont aujourd’hui clos

Cette situation ubuesque rappelle Ă  RafaƂ Kowalczyk une Ă©tude publiĂ©e en 2011. À l’époque, lui et ses collĂšgues dĂ©crivaient le bison comme une “espĂšce rĂ©fugiĂ©e”, c’est‑à‑dire une espĂšce “gĂ©rĂ©e dans des habitats non optimaux”. “Nous pensons que le bison n’est pas une espĂšce forestiĂšre, car de plus en plus d’élĂ©ments indiquent qu’il est censĂ© vivre en milieu ouvert. C’est la pression humaine qui l’a contraint Ă  considĂ©rer la forĂȘt comme une sorte d’habitat refuge”, explicite celui qui, avec sa femme et quelques voisins, est aussi impliquĂ© dans l’aide aux migrants piĂ©gĂ©s dans la forĂȘt –selon l’ONG polonaise We are monitoring, 103 personnes sont mortes dans cette zone frontaliĂšre depuis 2021. Tristement, il interroge: “Si, pour des raisons de sĂ©curitĂ© nationale, nous sommes capables de menacer la forĂȘt de BiaƂowieĆŒa, classĂ©e au patrimoine mondial de l’Unesco, ou de ne pas nous soucier de migrants, comment un simple bison pourrait‑il avoir de l’importance?”

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copyrightAFP / FRANCO BANFI

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