ENTRETIEN
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GOLDEN EYE
Comment devient-on, Ă 43 ans, la maĂźtresse des cĂ©rĂ©monies du festival de Cannes, lorsquâon sâest construite avec des comĂ©dies populaires, des piĂšces de théùtre exigeantes Ă Avignon et un bon syndrome de lâimposteur? Eye HaĂŻdara rĂ©pond Ă toutes ces questions, et Ă bien dâautres.
Par PAR NICOLAS FRESCO
Dans une interview accordĂ©e Ă France TĂ©lĂ©visions, vous avez dit avoir conscience que la dĂ©cision de vous dĂ©signer maĂźtresse des cĂ©rĂ©monies Ă©tait âmoins Ă©videnteâ que pour certains de vos prĂ©dĂ©cesseurs. Quâest-ce que vous entendez par lĂ ? Bah, quand tu dis âEye HaĂŻdaraâ, les gens ne savent pas tout de suite qui câest. Je nâai pas ce niveau de notoriĂ©tĂ©. Ils sont obligĂ©s dâaller regarder qui je suis. Ă part ceux qui sont dans le mĂ©tier, les cinĂ©philes, et la presse peut-ĂȘtre. Mais dans quelque chose de plus large, je ne suis pas la grosse Ă©vidence. Des succĂšs populaires, je nâen ai eu quâun, avec Le Sens de la fĂȘte âdeux, si lâon inclut la sĂ©rie En thĂ©rapie. Mais en entendant âEye HaĂŻdaraâ, tu te dis dâabord: âAttends, câest qui ça dĂ©jĂ â?
Alors justement, repartons du dĂ©but. Vous avez donnĂ© rendez-vous dans le XVIIearrondissement de Paris, oĂč vous avez toujours vĂ©cu. CâĂ©tait comment, votre enfance ici? CâĂ©tait joyeux, vivant. Mon pĂšre Ă©tait cariste et ma mĂšre contractuelle au ministĂšre de lâIntĂ©rieur. On est six enfants, jâai deux frĂšres et trois sĆurs. Il y avait toujours beaucoup de monde chez moi. Beaucoup! Ma mĂšre est quelquâun de trĂšs accueillant et qui aide Ă©normĂ©ment. Elle nous a toujours montrĂ© que, quand il y en a pour deux, il y en a pour vingt. Si tu Ă©tais dans la galĂšre, tu venais chez moi.
Câest quelque chose que vous avez entretenu? Non, mais souvent on me parle du choix des films que je fais, et ça peut peut-ĂȘtre me renvoyer à ça. Jâaime bien parler des gens pour qui on a ce mot un peu bateau, les âinvisiblesâ, mĂȘme si pour moi ce sont les gens les plus cinĂ©matographiques. Avec du recul, je me dis que si jâaime bien parler dâeux, câest peut-ĂȘtre parce que ce sont des visages, des expĂ©riences, des vĂ©cus qui mâĂ©voquent des souvenirs. Depuis toute petite, jâaime observer les gens. Jâaimais bien mâasseoir Ă la fenĂȘtre et les regarder. Et pour le coup, chez moi, jâĂ©tais aux premiĂšres loges pour observer des gens avec des bagages pas forcĂ©ment faciles. Des gens qui se battent, qui survivent.
Vos parents avaient-ils un rapport particulier Ă lâart? Ma mĂšre a connu beaucoup dâartistes, des musiciens, chanteuses, chanteurs. Surtout des cantatrices du Mali. Il y en avait une qui Ă©tait une amie trĂšs proche âet qui Ă©tait tout le temps Ă la maison, dâailleurs. Mon pĂšre, lui, a une passion pour le cinĂ©ma. Mais câest autre chose. Il est plutĂŽt dans les westerns et les pĂ©plums, genre Ulysse, La Guerre de Troie. Jâai grandi dans une maison oĂč il y avait des VHS partout. Tu pouvais faire une Ă©tagĂšre, ou une table, avec des VHS si tu voulais. Matin, soir, week-end... il nây avait pas dâheure pour regarder un film. Je pouvais en mettre un Ă 7 heures du matin. Je ne sais pas combien de fois jâai regardĂ© Les Goonies avant de partir Ă lâĂ©cole.
Ă cet Ăąge-lĂ , votre rĂȘve, ce nâĂ©tait pas de devenir comĂ©dienne, mais basketteuse. Jâaimais bien les joueurs de basket. Jây ai jouĂ© longtemps, câĂ©tait lâĂ©poque oĂč la NBA a Ă©clatĂ©, câĂ©tait fou! On regardait les matchs, il y avait Jordan, Kobe Bryant, Rodman. Ils faisaient rĂȘver ces gens. Ils avaient un pur style. CâĂ©tait quand mĂȘme assez cool pour nous. Plus cool que le foot. Mais jâaime surtout regarder le tennis.
Ăa vient dâoĂč? Jâai eu un traumatisme avec le tennis. Quand jâĂ©tais petite, vers 10 ans, je me suis inscrite au mois de septembre, et un jour, en dĂ©cembre, on nous a assis en rond, et nous a dit: âBon alors les enfants, on a un truc Ă vous direâ. Le prof Ă©tait mort. Alors quâil Ă©tait super, hyper solaire. Je nâen ai plus jamais refait, mais câest Ă ce moment-lĂ que jâai commencĂ© Ă en regarder. Roland-Garros dâabord, puis les tournois le soir sur Canal. Jâai beaucoup suivi les femmes. Mary Pierce, les sĆurs Williams, Martina Hingis... Elle, je lâaimais pas, Ă chaque fois je voulais quâelle perde.
Vous allez suivre des joueurs en particulier Ă Roland-Garros? Le petit MoĂŻse KouamĂ©, qui arrive, lĂ . Câest un Français de 17 ans, je lâai repĂ©rĂ© il y a deux ans. Mais attention, je suis trĂšs mauvaise perdante: quand je soutiens quelquâun faut pas quâil perde. LâannĂ©e derniĂšre, quand LoĂŻs Boisson a perdu en demi-finale, ça mâa Ă©nervĂ©e. Ce genre de truc ça peut me gĂącher ma journĂ©e.
Votre envie de jouer la comĂ©die, elle naĂźt oĂč? Quand jâavais 6 ans, via un prof qui nous a transmis sa passion. Il nous faisait jouer des poĂšmes de PrĂ©vert ou de La Fontaine sur lâestrade de la classe, devant le tableau. Mais on ne devait pas juste rĂ©citer la poĂ©sie par cĆur: il fallait vraiment la mettre en scĂšne. Il nous avait aussi fait jouer le livre Le Monstre poilu en marionnettes. Puis, en CE2, je suis entrĂ©e dans le club de théùtre quâil avait montĂ©.
âLe théùtre mâa beaucoup aidĂ©e. JâĂ©tais dans un circuit un peu privilĂ©giĂ©, ce qui faisait que mĂȘme si le cinĂ©ma mâattirait, jâavais la possibilitĂ© de me dire: âĂa oui. Ăa non. Je ne vais pas passer le casting pour ça, ça sert Ă rienâ. Je pouvais faire attention Ă ce que je faisaisâ
Et aprĂšs, vous avez continuĂ©? Au collĂšge, les premiĂšres annĂ©es, je revenais en faire dans mon Ă©cole primaire, puis dans un centre dramatique. Au lycĂ©e, jâai fait lâoption théùtre. Et Ă la fac, je me suis inscrite Ă une Ă©cole de théùtre. Mais au dĂ©part, je ne voyais pas ça comme un mĂ©tier. CâĂ©tait juste mon quotidien dâĂȘtre au théùtre et de prĂ©parer un spectacle pour la fin de lâannĂ©e. Jâai fait ça tous les ans, jusquâĂ la fac, oĂč dâun coup, il nây avait plus rien. Enfin pas de spectacle, on ne travaillait que des petites saynĂštes, rien de vivant. Et lĂ , je me suis dit: âBon bah, il va falloir trouver la solution pour que ce soit ça tout le temps.â La solution, ça a Ă©tĂ© de mâavouer que le mĂ©tier que jâavais envie de faire, câĂ©tait ça.
Avant le cinĂ©ma, câest donc avec le théùtre que vous avez vraiment commencĂ© Ă gagner votre vie en tant que comĂ©dienne? Oui, quand jâai commencĂ©, jâai intĂ©grĂ© lâAcadĂ©mie dâĂric Vigner, Ă Lorient.
Vous ĂȘtes partie vivre Ă Lorient? Non, on Ă©tait en tournĂ©e tout le temps. Et je crois que câest Ă partir de ce moment-lĂ quâil y a eu une espĂšce de dĂ©clic. JâĂ©tais protĂ©gĂ©e, le théùtre mâa beaucoup aidĂ©e, mâa soutenue. JâĂ©tais dans un circuit un peu privilĂ©giĂ©, avec des espaces de transmission, de vraies productions. Ce qui faisait que, mĂȘme si le cinĂ©ma mâattirait, jâavais la possibilitĂ© de me dire: âĂa oui. Ăa non. Je ne vais pas passer le casting pour ça, ça sert Ă rienâ. GrĂące au théùtre qui me faisait travailler, je pouvais faire attention Ă ce que je faisais.
Câest-Ă -dire? Câest-Ă -dire que je nâai pas eu Ă faire les petites choses que tâas pas envie de faire. Les choses qui vont tâenfermer, te coller une Ă©tiquette, les choses qui ne te ressemblent pas.
Vous voilĂ donc au festival dâAvignon. Oui, et câĂ©tait super! Jây ai jouĂ© deux fois. La premiĂšre fois, câĂ©tait avec lâAcadĂ©mie. On jouait un texte de Christophe HonorĂ©, La FacultĂ©, mis en scĂšne par Vigner.
Et vous vous faites dĂ©foncer par la presse! CâĂ©tait fou! On a eu des articles de malade. (Rires) Et pourtant, câĂ©tait complet, avec des listes dâattente. Je me rappelle dâun article qui disait âVigner veut faire du KoltĂšs avec du HonorĂ©â. Câest violent! Bizarrement, moi, jâavais Ă©tĂ© un peu Ă©pargnĂ©e. Jâavais un petit rĂŽle et un journaliste avait dit: âOn ne sait pas ce quâelle fout lĂ -dedansâ. CâĂ©tait absurde.
Il disait ça dans le sens âelle sert Ă rienâ? Non, câĂ©tait dans lâautre sens. CâĂ©tait un peu âla pauvre, quâest-ce quâelle fout avec eux?â Jâavais la honte. Ăa ne voulait rien dire de dire ça.
Et vos premiĂšres expĂ©riences dans le cinĂ©ma, câĂ©tait quand? Ma toute premiĂšre, câĂ©tait Ă la fin de ma troisiĂšme annĂ©e de fac. Jâavais fait un court-mĂ©trage avec Audrey Estrougo en vue de son long-mĂ©trage, quâon a tournĂ© un an aprĂšs, Regarde-moi. CâĂ©tait son premier film. Et aprĂšs, il y a eu Film Socialisme de Jean-Luc Godard.
Et votre premier festival de Cannes, câĂ©tait avec ce film de Godard? Non, ça, câĂ©tait mon deuxiĂšme. Pour le premier, il sâest passĂ© un truc un peu fou. Le jour de lâouverture du festival, je suis chez moi, Ă Paris, et trĂšs tĂŽt le matin, un numĂ©ro de tĂ©lĂ©phone que je ne connais pas mâappelle et me harcĂšle. Je finis par rĂ©pondre: câĂ©tait Ariane Toscan du Plantier de chez Gaumont, qui distribuait le film de Godard. Elle commence Ă mâexpliquer un truc que je ne comprends pas trĂšs bien, elle me parle de âChopardâ ; mais Chopard, Ă lâĂ©poque, je ne connais pas. Je connais Shepard, Sam Shepard, parce que je suis dans mon dĂ©lire théùtre. Donc bref, elle sent que je ne comprends pas et me dit: âJe tâenvoie une voiture, tu montes dedans, tu viens et aprĂšs je tâexplique. Tâas pas besoin de prendre de vĂȘtements.â Jâai pris un petit sac avec quelques sous-vĂȘtements, je suis montĂ©e dans la voiture et je suis partie pour Cannes. Et alors lĂ , je me suis retrouvĂ©e dans une matrice que je ne connaissais pas du tout. Je suis arrivĂ©e au Carlton, dans une chambre avec une Ă©quipe de gens, Ă mettre une robe Valentino, Ă me faire prĂ©parer. Jâai pas tout compris. Et je me suis retrouvĂ©e avec un garde du corps et des bijoux.
Les fameux bijoux âSam Shepardâ? Oui, voilĂ . Puis je monte dans une voiture, devant lâhĂŽtel, au milieu de gens qui te mitraillent en photo alors quâils ne te connaissent mĂȘme pas. JâĂ©tais avec plusieurs actrices, on sâest tenu la main, et on a montĂ© les marches. Câest seulement aprĂšs que jâai compris que jâavais fait la montĂ©e des marches Chopard, avec des actrices venues dâun peu partout. Puis on a assistĂ© Ă la cĂ©rĂ©monie dâouverture, je me suis assise et jâai regardĂ© le film. En sortant, je me rends compte que jâai 50 appels en absence, et le garde du corps arrive et me fait: âPardon, je vous ai fait appeler parce que je ne vous voyais plus!â Ils ont cru que jâĂ©tais partie avec les bijoux! Parce que moi, je savais pas quâon ne restait pas pour voir les films! En fait, aprĂšs la cĂ©rĂ©monie dâouverture, ils se cassent tous! Ils vont faire des photos sur un bateau et aprĂšs ils vont au dĂźner. Enfin, pas tous, mais presque. AprĂšs le dĂźner Chopard, on me dit: âViens, on va dans la chambre de Moby!â Il y avait trop dâinformations dans cette phrase. Je suis rentrĂ©e Ă lâhĂŽtel et jâai essayĂ© de comprendre ce qui mâĂ©tait arrivĂ©. En fait, le truc Ă©tait parti dâune discussion trĂšs simple: la veille de lâouverture du festival, lâĂ©quipe de Chopard sâest dit quâil leur manquait une Française, un nouveau visage. Quelquâun a dit: âAh bah nous on a un film qui sort en octobre et on a une nouvelle comĂ©dienne dedansâ, ils ont rĂ©pondu âamĂšne-la!â... et voilĂ comment jâai atterri lĂ -dedans!
Et quand vous rentrez, vous racontez ça Ă votre mĂšre. Elle est un peu dans le rush, et me dit: âAttends, tu me racontes aprĂšs, mais sâil te plaĂźt, tu peux passer lâaspirateur et faire la vaisselle, jâai pas du tout eu le temps aujourdâhui!â. Et donc je suis allĂ©e passer lâaspirateur.
Quelques annĂ©es plus tard, vous jouez dans un film, pour lequel vous nâĂȘtes pas allĂ©e Ă Cannes: Le Sens de la fĂȘte. Câest le point de bascule de votre carriĂšre au cinĂ©ma? Oui, il y a un avant et un aprĂšs Le Sens de la fĂȘte, ça câest sĂ»r.
Câest le rĂŽle dont on vous parle le plus, encore aujourdâhui? Câest le film dont on me parle le plus. On mâen parle Ă©normĂ©ment. Mais le rĂŽle dont on me parle le plus, câest celui dâInĂšs dans En thĂ©rapie. Parce quâEn thĂ©rapie, câest Ă la tĂ©lĂ©, dans le salon des gens. Ce sont des choses trĂšs intimes que tu racontes. Et cette sĂ©rie, quand tu la regardes, quand tu rentres dedans, tâes en thĂ©rapie toi aussi. Donc il y a quelque chose de trĂšs particulier. Pour une actrice, câest quand mĂȘme assez vertigineux, ce genre de rĂŽle. Il y a plein de choses qui te parlent, plein de choses qui rĂ©sonnent. Et Ă partir de lĂ , il y a un truc qui sâest passĂ©. Câest devenu diffĂ©rent. Je ne sortais plus dans la rue de la mĂȘme façon.
Câest-Ă -dire? Les gens venaient me voir beaucoup plus. Et puis ils me racontaient leur vie. Il y a un truc qui mâa marquĂ©e avec En thĂ©rapie et pour lequel je me suis dit âvoilĂ , câest aussi pour ça que jâai envie de faire du cinĂ©maâ: des hommes venaient me voir dans la rue et me disaient âInĂšs, câest un peu moiâ. Ouais, lĂ , je me suis dit que câĂ©tait ça que je voulais faire, Ă cet endroit-lĂ que je voulais ĂȘtre.
Vous dites que sur le tournage du Sens de la fĂȘte, vous aviez une sorte de syndrome de lâimposteur, et vous Ă©tiez persuadĂ©e quâils allaient vous couper au montage. Câest vrai? Oui, et je lâai toujours aujourdâhui. Je me disais que chaque jour de tournage Ă©tait un jour de gagnĂ©. Quand tu passes la premiĂšre semaine, tu te dis: âĂa va, ils mâont gardĂ©eâ. Puis aprĂšs, quand tu fais tout le tournage, tu dis âah putain, ouf â. Et aprĂšs tu te refais tout le film et tu dis âil y a moyen quâils me coupent. Je vais peut-ĂȘtre devenir un rĂŽle coupĂ©â. Je suis toujours dans le doute. Mais je me suis rĂ©signĂ©e, je fais avec.
âQuand jâai commencĂ©, quand on ne spĂ©cifiait pas que, pour un rĂŽle, on cherchait un Noir ou un arabe, en gĂ©nĂ©ral, on attendait une personne blanche. On a vraiment beaucoup avancĂ©â
Il paraĂźt que vous parlez beaucoup toute seule, que vous rejouez tout le temps des scĂšnes de film ou de la vie privĂ©e. Câest liĂ© Ă ce doute? Câest juste que parfois, quand je pense ou que je suis en train de travailler sur quelque chose, le dire uniquement dans ma tĂȘte, ça ne marche pas. Jâai besoin dâouvrir la bouche, du coup je parle toute seule, oui. De tout. Je rĂ©flĂ©chis Ă haute voix, je joue, tout Ă lâheure je vais peut-ĂȘtre me dire que pendant cette interview jâaurais dĂ» dire ça ou ça. Et quand je le fais, je ne fais pas attention Ă lâendroit oĂč je suis. Sauf dans la rue, oĂč il mâarrive de mettre des Ă©couteurs pour faire genre que je suis au tĂ©lĂ©phone. Ăa mâa sauvĂ©e, ce truc.
Vous parliez dâun rĂŽle vertigineux dans En thĂ©rapie, lĂ il y en a un autre qui vous attend: maĂźtresse des cĂ©rĂ©monies Ă Cannes. Quand on vous lâa proposĂ©, quâavez-vous ressenti? Ăa, câest effectivement trĂšs vertigineux aussi. Tu es en haut dâune tour et tu dis: âOui, oui, je saute! Je suis folle!â (Rires).
Vous avez dit oui tout de suite? Ben oui, tu peux pas dire non, câest pas possible.
Toujours dans cette interview pour France TĂ©lĂ©visions, vous en avez fait un non-Ă©vĂ©nement, en disant que vous nây aviez mĂȘme pas pensĂ© quand on vous a proposĂ©le poste, mais le fait est que vous allez ĂȘtre la premiĂšre personne noire maĂźtresse des cĂ©rĂ©monies Ă Cannes. Je ne sais pas si câest un Ă©vĂ©nement, ça câest propre Ă chacunâŠ
Pourtant, en 2018, aprĂšs la parution de Noire nâest pas mon mĂ©tier, vous Ă©tiez sur les marches Ă Cannes avec les quinze autres actrices qui tĂ©moignaient dans ce livre pour dĂ©noncer les discriminations envers les femmes noires dans le cinĂ©ma. Ce nâĂ©tait pas vraiment pour âdĂ©noncerâ. Dans le livre, il y a plein de tĂ©moignages et je trouvais que câĂ©tait assez beau de venir les mettre en lumiĂšre Ă un moment oĂč la parole se libĂ©rait. Il y a des choses dont on a moins conscience, quâon regarde moins ou quâon laisse faire, comme si câĂ©tait des Ă©vĂ©nements un peu banals, mais qui, en rĂ©alitĂ©, ne le sont pas. Quand je lis Karidja TourĂ© raconter quâen arrivant aux CĂ©sar, les maquilleurs lui disent quâils nâont pas sa teinte (câest-Ă -dire aucun produit correspondant Ă sa couleur de peau, ndlr) alors quâils ont Ă lâavance la liste des gens qui seront lĂ ... Je me suis dit que ces anecdotes, il fallait les raconter.
Vous trouvez que les choses ont avancĂ©? On nâest pas dans la mĂȘme rĂ©alitĂ© quâen 2018, ni dans celle de 2008, et encore moins celle de 1998. Pas du tout. On a vraiment, vraiment, beaucoup avancĂ©. Quand jâai commencĂ©, quand on ne spĂ©cifiait pas que, pour un rĂŽle, on cherchait un Noir ou un arabe, en gĂ©nĂ©ral, on attendait une personne blanche. Il nây avait mĂȘme pas besoin de lâexpliquer: câĂ©tait ancrĂ© dans nos tĂȘtes. Avant, tu ne pouvais pas raconter lâhistoire dâune avocate qui enquĂȘte sur un meurtre sans justifier pourquoi tu avais pris une actrice noire. âAh bah, câest parce quâen fait elle a Ă©tĂ© adoptĂ©eâ, etc. Aujourdâhui, tu peux venir dĂ©fendre ton projet en disant: âMoi, jâai ce comĂ©dien-lĂ , parce que câest ce comĂ©dien-lĂ qui me plaĂźt.â Ce nâĂ©tait pas le cas il y a 20 ans. AprĂšs, il faut que ça suive derriĂšre.
Vous parlez de la sociĂ©tĂ©? Pas que. Le fait de me proposer, moi, comme maĂźtresse des cĂ©rĂ©monies, jâai Ă©tĂ© vraiment extrĂȘmement touchĂ©e, mais derriĂšre il faut aussi se dire que jâai un CV qui fait quâeffectivement, aujourdâhui, je suis lĂ©gitime. Mais il faut aussi que les mĂ©dias suivent, que les gens puissent ĂȘtre reçus sur les plateaux, quâils fassent des couvertures. Moi, jâai fait une trentaine de films, beaucoup en premier rĂŽle, et des couvertures de magazines, jâen ai fait deux. Je ne fais pas du cinĂ©ma pour faire des couvertures de magazines, mais voilĂ , il faut aussi des gens qui soient lĂ pour pousser, pour mettre en lumiĂšre nos nouvelles tĂȘtes, parce quâon en a plein, vraiment, et des formidables. Je pense Ă ZoĂ© Marchal ou Ă Salif CissĂ©. Jâai envie de dire: âMettez-les un petit peu en avant, faites monter leurs algorithmes aussi!â
Dans ce fameux livre, Noire nâest pas mon mĂ©tier, vous disiez que vous vouliez ĂȘtre âune actrice banaleâ. Est-ce que vous voulez ĂȘtre une maĂźtresse des cĂ©rĂ©monies banale? Ah non, ça non! (Rires) âą TOUS PROPOS RECUEILLIS PAR NF.
Ă voir: CĂ©rĂ©monie dâouverture du festival de Cannes, le 12 mai, sur France 2. Mata, de Rachel Lang, et LâObjet du dĂ©lit, dâAgnĂšs Jaoui, tous deux en salle le 27 mai.
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