PORTRAIT

“MON PROPRE GOUVERNEMENT VEUT ME FAIRE DISPARAÎTRE” story

entité 27/38 · identifiant 1610899

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Pages 72, 73, 74, 75 du magazine — se connecter pour les voir.

text 1610899_k1 “MON PROPRE GOUVERNEMENT VEUT ME FAIRE DISPARAÎTRE”

JUSQU’À AUJOURD’HUI, SARVAGYA SONY, 26 ANS, VIVAIT SA VIE À NEW DELHI GRÂCE À UNE LOI PIONNIÈRE QUI AUTORISAIT L’AUTO‑IDENTIFICATION DES PERSONNES TRANSGENRES. MAIS UN PROJET DE LOI DU GOUVERNEMENT DE NARENDRA MODI MENACE DE TOUT FAIRE BASCULER. ET D’EFFACER L’EXISTENCE DU JEUNE HOMME.

Par PAR GABRIELLE MEULLE, À NEW DELHI (INDE)

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SARVAGYA SONY REVIENTDE LOIN.“Far, far away”, ironise-t-il dans un éclat de rire qui découvre ses dents blanches. Plus exactement d’un petit village près de Chhabra, dans le Rajasthan, à 600 kilomètres au sud de Delhi. Il a fini par s’installer dans la capitale en 2022 pour “trouver des gens comme lui” et exister pleinement. Assis en tailleur sur son lit, entouré d’affiches –du Che, du film Call Me by Your Name, de Queen, etc.–, Sarvagya est inquiet. Les cigarettes s’enchaînent ; parfois, l’une s’éteint entre ses doigts sans qu’il ne s’en aperçoive, emporté par son propre flot de paroles. Il rit pour ne pas pleurer, comme beaucoup d’autres personnes transgenres en Inde depuis que le Parlement a voté, mercredi 25 mars, un projet de loi qui entend leur retirer le droit à l’autodétermination et redéfinir ce qu’est une “personne transgenre”. Être reconnu(e) comme tel(le) ne relèverait plus d’une déclaration, mais d’un passage obligé devant un groupe d’experts médicaux donnant leur approbation ou non. La colère du jeune homme est d’autant plus forte que, sur le papier, l’Inde avait pris de l’avance sur le sujet. En 2014, le pays le plus peuplé du monde fut l’un des premiers à reconnaître officiellement un “troisième genre”. Dans ce terme étaient alors inclus les hijras (femmes transgenres exclues par la société et traditionnellement sacralisées par la religion hindoue), les hommes transgenres et les personnes intersexes. La Cour suprême avait à cette occasion affirmé un principe décisif: chacun peut définir son propre genre. Une brèche juridique, rare, qui permettait aux personnes trans de faire inscrire leur identité sur des documents officiels et d’exister, enfin, au sein de l’administration indienne, en ayant ainsi accès à des aides sociales. À titre de comparaison, en France, les personnes transgenres doivent encore aujourd’hui prouver à un juge que la mention de genre sur leurs papiers est incohérente avec leur vécu pour pouvoir la modifier (et il est seulement possible d’inscrire “masculin” ou “féminin” sur l’état civil.) À New Delhi, Sarvagya rumine: “J’ai l’impression que l’on revient 20 ans en arrière… On marche sur la tête… Tout ce chemin parcouru pour qu’au final on raye mon existence de la carte?!”

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La découverte de soi

Pendant longtemps, Sarvagya a essayé de faire autrement, de jouer un autre rôle. Celui que ses parents, professeurs “mais très fermés d’esprit”, auraient attendu de lui. “Enfant, dès qu’on me mettait une jupe pour aller à l’école, je pleurais, je faisais des crises.” Sans tout à fait désamorcer la scène, il en rit aujourd’hui. Depuis ses 3 ans, il ne s’est jamais pensé autrement que comme un garçon. “Je jouais toujours avec les autres garçons. Dans ma tête, j’en étais vraiment un!”, s’exclame‑t‑il. L’adolescence, quand il commence à avoir de la poitrine, dès ses 13 ans, est un choc: il ne comprend tout simplement pas ce qui lui arrive. Il grandit sans aucun modèle, sans aucun mot pour exprimer ce qu’il ressent.

“En Inde, il n’existe pas vraiment de figuresde masculinité trans. Alors imaginez pour moi, ado, dans un village paumé d’à peine 500 habitants…” Il apprend donc seul. Sur Internet, d’abord, en tapant des questions maladroites sur Google: “Comment faire quand je me sens être un garçon alors que je suis une fille?” Plus tard, dans le métro de Delhi, juste après son opération pour se faire retirer la poitrine, il tente de monter dans le wagon des hommes. On le refoule. Les hormones n’ont pas encore fait leur effet. “Je n’avais pas de moustache, donc personne ne m’identifiait comme un homme”, précise‑t‑il.

Delhi devient pourtant rapidement le cadre d’une forme de liberté, ou de délivrance. “Pour me faire des amis, je cherchais tous ceux qui avaient un drapeau trans sur leur profil Instagram, et je leur envoyais un message pour qu’on se rencontre.” Peu à peu, il se fabrique une existence ici, avec des amis, une communauté, et traverse la vie nocturne de Delhi entouré de ces visages bienveillants. En parallèle, il devient ingénieur logiciel et militant pour les droits des personnes trans. Le pays est, à l’époque, plutôt ouvert. Cinq ans après la décision de la Cour suprême de 2014, une loi définit comme trans toute personne dont l’identité de genre ne correspond pas au sexe assigné à sa naissance, qu’il y ait eu opération ou non. Concrètement, cela se traduit par des cartes d’identité spécifiques et l’accès à certains dispositifs sociaux. En 2022, Sarvagya dépose une demande de certificat de transition de genre sur le portail du ministère indien de la Justice sociale et de l’autonomisation. Une démarche se faisant en un claquement de doigt. “C’était rien. Un site internet, 30 minutes… et j’avais un document qui me reconnaissait comme une personne transgenre.” Il marque un temps. “Aujourd’hui, c’est le même ministère qui me retire ça…”

Backlash

Selon le gouvernement de Narendra Modi, à la tête du Bharatiya Janata Party, le parti nationaliste hindou au pouvoir depuis 2014, le nouvel amendement vise officiellement à “limiter les abus”. Il affirme vouloir protéger “uniquement celles et ceux confronté(e)s à une grave exclusion sociale pour des raisons biologiques, indépendantes de leur volonté”. Une manière, en creux, de redéfinir qui mérite d’être reconnu et qui ne le serait plus. “Nous avons déjà vu ce processus à l’œuvre ailleurs, avertit Raghavi Shukla, première avocate transgenre à plaider devant la Cour suprême indienne. Ces politiques vont encore davantage invisibiliser des personnes déjà marginalisées. Aujourd’hui, l’accès à un diplôme, à un emploi ou à des soins dépend souvent de l’identité inscrite sur vos papiers. Demain, ce ne sera plus le cas pour des milliers de personnes.” Selon elle, une forme de panique morale, nourrie notamment par des dynamiques observées aux États‑Unis et dans certains pays d’Europe de l’Est, gagne du terrain en Inde. “Cela efface complètement l’histoire du pays, qui a pourtant longtemps permis une pluralité d’expressions de genre, regrette‑t‑elle. Cette nouvelle loi contourne discrètement une décision de la Cour suprême qui ne plaît pas au gouvernement, en remplaçant un droit fondamental par une autorisation de l’État. Elle renforce donc l’emprise de ce dernier sur l’identité personnelle, dans la continuité de sa politique envers d’autres minorités (à l’image des musulmans pakistanais ne pouvant pas être naturalisés indiens aussi facilement que leurs compatriotes hindous, chrétiens ou bouddhistes, ndlr), analyse quant à lui Gilles Verniers, chercheur à Sciences Po et spécialiste du nationalisme hindou. D’après le dernier recensement datant de 2011, l’Inde compterait environ 500 000 personnes transgenres. Pourtant, depuis 2019, à peine plus de 30 000 cartes d’identité portant la mention “troisième genre” ont été délivrées –loin des “abus” invoqués pour justifier la réforme.

Les conséquences de cette réforme sont multiples pour Sarvagya. Et très concrètes. “Moi, par exemple, qui n’ai pas fait d’opération génitale parce que cela revient trop cher, on va donc peut-être m’enlever ma carte d’identité qui me reconnaissait comme personne transgenre. Maintenant, il n’y a plus rien qui prouve officiellement que je suis un homme, s’indigne‑t‑il. Mes parents pourraient me forcer à me marier avec un homme…” Il rit nerveusement. “Mais je ne suis pas gay!” Et puis, il y a les discriminations au travail: “L’entreprise pour laquelle je bosse devait respecter des quotas d’embauche pour les personnes trans. Mais si on n’existe plus…” Plus violent encore, l’idée de se voir réassigné femme le hante.

Ingénieur logiciel le jour, Sarvagya est artiste la nuit. Sur scène, assis sur une chaise, dos à un rideau de velours rouge, il enchaîne poèmes, chansons engagées et fragments de stand‑up, tous empruntés à sa propre histoire. “Au début, j’essayais de raconter des choses heureuses… Puis j’ai compris que le côté tragique de mon existence faisait beaucoup plus rire le public. J’aurais aimé, moi aussi, pouvoir écrire un récit de transition de genre heureuse, comme on en lit ailleurs, dans d’autres pays…” Alors, si la situation se durcit –le texte ayant été adopté par les deux chambres du Parlement indien les 24 et 25 mars, puis validé par la présidente Droupadi Murmu le 30 mars– lui, en tout cas, a déjà un plan. “Si j’ai assez d’argent un jour, j’achèterai une moto et j’irai vivre en Australie”, lâche‑t‑il. En attendant, Sarvagya entend continuer à monter sur scène pour chanter ses chansons et s’échapper: “C’est le seul endroit de la société qui accepte tout le monde, où l’on ne te juge pas sur qui tu es.” • TOUS PROPOS RECUEILLIS PAR GM.

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“En Inde, il n’existe pas vraiment de figures de masculinité trans. Alors imaginez pour moi, ado, dans un village paumé d’à peine 500 habitants…”
Sarvagya Sony

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