CAHIER CULTURE
entité 30/38 · identifiant 1610889
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| title | Connie Converse |
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Pages 78, 79 du magazine â se connecter pour les voir.
text
1610889_k1
Connie Converse
Un nom génial, des chansons touchantes, un destin tragique
Par GB
HOW SAD, HOW LOVELY
Third Man Records
TO ANYONE WHO EVER ASKS: THE LIFE, MUSIC, AND MYSTERY OF CONNIE CONVERSE, de Howard Fishman
Wildfire, non traduit
ON ENTEND DâABORD LE SOUFFLE de lâenregistrement, que lâon devine vieux de plusieurs dĂ©cennies et captĂ© avec les moyens du bord. Puis une voix de jeune femme surgit, portĂ©e par des notes de guitare bringuebalantes, pour fredonner ceci: âNous marchons dans le noir / Nous sortons nous promener la nuit / Et ce nâest pas comme les amoureux qui vont deux par deux, dâun cĂŽtĂ© Ă lâautre / Mais câest un par un / Un par un dans le noir.â Durant les deux minutes et quatre secondes que dure One by One, une chanson Ă©crite par Connie Converse au milieu des annĂ©es 1950, il nây a pas grand-chose de joyeux. Mais on y trouve ce que les meilleures chansons savent faire: dire en quelques notes et une poignĂ©e de mots un sentiment complexe âici, lâaliĂ©nation et lâisolement ressentis par une femme de 30 ans. Câest largement suffisant pour clouer sur place un auditeur du xxie siĂšcle. Câest dâailleurs exactement ce qui est arrivĂ© Ă Dan Dzula, un dimanche de 2004, sur une route du New Jersey. Cet Ă©tudiant de 20 ans Ă©coute une Ă©mission de radio dans laquelle lâinvitĂ© du jour, Gene Deitch, figure de lâanimation amĂ©ricaine et ingĂ©nieur du son amateur Ă ses heures perdues, diffuse un enregistrement inĂ©dit, rĂ©alisĂ© chez lui en 1954. Le morceau sâappelle One by One. La chanteuse est une parfaite inconnue dont le nom est tombĂ© dans les oubliettes de lâhistoire de la musique populaire. Dan Dzula gare aussitĂŽt sa voiture sur le bas-cĂŽtĂ©, subjuguĂ©. Il griffonne le nom de Converse au dos de sa carte grise, reprend la route, et rĂ©ussit cinq ans plus tard, au terme de nombreux efforts, Ă faire paraĂźtre pour la toute premiĂšre fois une compilation de ses meilleurs morceaux, intitulĂ©e How Sad, How Lovely. âTristeâ et âcharmantâ, deux mots qui reflĂštent assez bien la vie et lâĆuvre de Connie Converse. Songwriter solitaire, elle composait dans son coin des titres introspectifs, tantĂŽt empreints de chagrin, tantĂŽt traversĂ©s dâune lĂ©gĂšre drĂŽlerie, sans jamais connaĂźtre le succĂšs, sans voir aucun de ses morceaux commercialisĂ©s, sans mĂȘme donner le moindre concert digne de ce nom. Une histoire de rendez-vous manquĂ©s, que la dame a conclue de maniĂšre spectaculaire: en se volatilisant purement et simplement, un jour de 1974, sans laisser de trace. De quoi alimenter une sorte de culte depuis la fin des annĂ©es 2000 et la parution de How Sad, How Lovely. Il y a quelques semaines, une réédition de lâalbum par Third Man Records, un label bien plus installĂ© que celui dâorigine, nâa fait que renforcer lâengouement croissant autour de lâĂ©nigme.
Dans To Anyone Who Ever Asks (non traduit), lâouvrage quâil lui a consacrĂ©, Howard Fishman ironise en prĂ©sentant Connie Converse comme âla sad girl originelleâ, des lustres avant Billie Eilish ou Lana Del Rey. Son rĂ©cit se dĂ©ploie Ă la fois comme une biographie classique, une analyse musicologique et une enquĂȘte quasi policiĂšre sur les traces de la chanteuse. On remonte Ă son enfance, dans les annĂ©es 1920, Ă Concord, une petite ville du New Hampshire ancrĂ©e dans un pays rural et conservateur. Elizabeth Eaton Converse y brille par ses capacitĂ©s intellectuelles, puis file Ă lâuniversitĂ©. Mais au bout de deux ans, elle lĂąche tout pour dĂ©barquer Ă New York, des rĂȘves plein la tĂȘte. Elle veut devenir romanciĂšre. Elle sait aussi penser dans un cadre universitaire, dessiner, Ă©crire des chansons. Au dĂ©but des annĂ©es 1950, câest vers ce dernier art quâelle se tourne. Depuis son petit appartement de Greenwich Village, elle sâenregistre sur un magnĂ©tophone Ă bande Crestwood 404. Devenue Connie Converse, elle se fait repĂ©rer par un cercle dâesthĂštes, dont Gene Deitch, et joue pour eux dans les salons. Ces habitants de Manhattan sont happĂ©s par ses compositions intimistes, par sa maniĂšre de raconter sa difficultĂ© persistante Ă trouver lâĂąme sĆur, par sa dĂ©termination Ă ne jamais transiger, dans son art comme dans la vie. Son attitude semble signifier au reste du monde que personne ne saurait lui dicter sa conduite. Lors de ces soirĂ©es, elle reste le plus souvent silencieuse, rĂ©pondant avec embarras aux questions de ses hĂŽtes. Sur scĂšne comme Ă la ville, elle conserve sa coupe de bibliothĂ©caire et ses lunettes studieuses. âSa musique nâĂ©tait pas punk rock, mais son attitude, elle, lâĂ©taitâ, rĂ©sume Howard Fishman. Lâindustrie musicale semble dĂ©routĂ©e. Une femme qui Ă©crit et chante ses chansons, ça ne court alors pas les rues. Et puis sa musique, singuliĂšre, rĂ©siste Ă toute catĂ©gorisation. La suite se joue sur un mauvais tempo. GrĂące au bouche-Ă -oreille, Converse se retrouve invitĂ©e Ă la tĂ©lĂ©vision alors mĂȘme quâelle nâa jamais rien fait paraĂźtre, mais cela ne suscite aucune rĂ©action. Plus tard, une connaissance rĂ©ussit Ă la faire enregistrer dans un studio professionnel, mais ledit studio Ă©gare la bande originale de la session. Nouveau coup du sort: elle choisit de dĂ©mĂ©nager de Greenwich Village Ă lâĂ©tĂ© 1955, juste avant quâexplose la scĂšne folk locale, un milieu oĂč sa musique aurait certainement trouvĂ© sa place. Et, ironie suprĂȘme, elle finit par quitter New York en 1961, Ă 35 ans, dans lâindiffĂ©rence gĂ©nĂ©rale, le mois mĂȘme oĂč un certain Bob Dylan dĂ©barque en ville avec ses chansons personnelles et sa voix nasillarde qui transformeront Ă jamais la figure du songwriter.
Et ensuite? InstallĂ©e dans la ville de Ann Arbor, prĂšs de Detroit, oĂč vit lâun de ses frĂšres, Elizabeth Eaton Converse dĂ©laisse la composition et sâimplique Ă corps perdu dans une revue acadĂ©mique de premier plan, The Journal of Conflict Resolution. Elle milite pour les droits civiques et le pacifisme, et sâattelle mĂȘme Ă une Ă©tude aussi singuliĂšre que son Ćuvre: une analyse statistique de mille mĂ©lodies. Mais le mal-ĂȘtre existentiel qui lâa suivie toute sa vie finit par la rattraper. Au dĂ©but des annĂ©es 1970, la dĂ©pression sâinstalle, lâalcool sâajoute au tableau, le travail devient de plus en plus difficile. Un sĂ©jour de six mois Ă Londres nây fait rien. Un jour de lâĂ©tĂ© 1974, Converse monte dans sa Coccinelle Volkswagen, une guitare et quelques affaires Ă bord, et quitte Ann Arbor pour ne plus jamais revenir. Ses proches recevront peu aprĂšs dâĂ©tranges courriers dans lesquels la quinquagĂ©naire explique, en termes ambigus, quâelle envisage une nouvelle vie ailleurs. Plus personne ne la reverra jamais. Ni sa voiture ni aucune trace dâelle ne seront jamais retrouvĂ©es. Que sâest-il passĂ©? A-t-elle refait surface quelque part, loin de tout ce quâelle connaissait? Sâest-elle donnĂ© la mort, peu aprĂšs sa disparition ou bien des annĂ©es plus tard? Le mystĂšre demeure entier. Dans lâarmoire dâaffaires personnelles quâelle a laissĂ©e derriĂšre elle, une lettre dâadieu tapĂ©e Ă la machine dit sans doute lâessentiel: âLa sociĂ©tĂ© humaine me fascine, mâimpressionne et me remplit Ă la fois de tristesse et de joie, mais je nâarrive tout simplement pas Ă y trouver ma place.â